Politique, culture, société, économie, diplomatie
20 850 €Collectés
70%
30 000 €Objectif
26/33Jours

Dossier

L’Égypte, deux ans de pouvoir du maréchal Sissi

Le 3 juillet 2013, l’armée égyptienne mettait un terme à la présidence de Mohamed Morsi par un coup d’État après une très importante mobilisation des Égyptiens. Où en est l’Égypte aujourd’hui ? Et les Égyptiens ? Orient XXI vous propose un article inédit et une sélection d’articles pour comprendre la situation.

Le 30 juin 2013, des millions d’Égyptiens manifestaient très massivement avec un mot d’ordre : « dégager Morsi ». Issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi était le premier civil démocratiquement élu de l’histoire de l’Égypte1, avec un peu plus de 51 % des voix et une participation d’environ 51 %. Le 3 juillet, l’armée le destituait « au nom des manifestants ». Un an plus tard, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi était élu président avec près de 97 % des voix et un taux de participation de moins de 40 %, sur la promesse « d’éradiquer le terrorisme » — terme qui désigne les Frères musulmans.

Depuis la destitution de Morsi, les attentats sont quasi quotidiens en Égypte. Le pouvoir est directement visé et menacé par Ansar Bait al-Maqdis, groupe qui a prêté allégeance à l’organisation de l’État islamique en novembre dernier et pris le nom de Wilayat Sinaï. Le 24 avril 2014, veille de la journée de célébration de la libération du Sinaï, l’armée avait affirmé que « la péninsule du Sinaï était totalement sous contrôle »2. Depuis le mercredi 1er juillet, des attaques spectaculaires et d’une ampleur inédite secouent le Sinaï. Elles ont été revendiquées par la branche de l’organisation de l’État islamique en Égypte, selon le journaliste de France 24 Wassim Nasr. Durant la présidence Morsi, des attentats visant l’armée avaient eu lieu dans cette zone, y compris durant le mois de ramadan. Sa démission avait alors été réclamée : il était accusé d’être « incapable de combattre le terrorisme. » Le jour même des attentats au Sinaï, le ministère de l’intérieur a annoncé avoir tué dans une exécution extrajudiciaire au moins 9 membres des Frères musulmans, dont un ancien cadre et député, réunis dans un appartement au Caire.

La veille, un attentat à la bombe près de l’école militaire d’Héliopolis, dans la capitale, avait causé la mort du procureur général Hicham Barakat. Il avait déféré devant la justice des milliers d’individus présentés comme « des « islamistes », dont des centaines ont été condamnés à mort.

Abdel Fattah Al-Sissi l’a dit et répété : il ne fait aucune distinction entre les Frères musulmans, le Hamas et l’organisation de l’État islamique. Cet amalgame l’a conduit à isoler encore davantage les habitants du Sinaï et de la bande de Gaza. Une zone-tampon a été créée, isolant totalement cet enclave de 360 km2 encerclée de toutes parts. Des milliers de familles égyptiennes ont été expulsées de leur domicile, qui ont été détruits. Des civils ont été tués — des « dommages collatéraux ». « Nombreux sont les Israéliens qui en ont rêvé, le Caire le fait : l’Égypte creuse un canal le long de la bande de Gaza pour stopper les tunnels », commentait alors un journaliste franco-israélien.

Mais la fréquence des attentats à la bombe le confirme : une fois de plus, « la guerre contre le terrorisme » est un échec. La politique du gouvernement engendre ce qu’elle qualifie de terrorisme et ce que les opposants qualifient de résistance en rétorquant à ceux qui les critiquent — notamment aux Frères musulmans : « Vous avez essayé la démocratie, vous avez vu le résultat », mettant en parallèle ce qu’ils considèrent comme les succès de leur calife, Abou Bakr Al-Baghdadi, et la déchéance de Morsi « le mécréant »3, condamné à mort.

L’Europe, les États-Unis et la France continuent malgré tout de considérer Sissi comme un allié crédible. Pourtant, au moment des révoltes et révolutions arabes, la France avait fait son mea culpa. Le ministre des affaires étrangères Alain Juppé comme le premier ministre François Fillon ou le président Nicolas Sarkozy disaient avoir compris que les dictatures n’étaient pas des remparts contre « la menace islamiste ». François Hollande, alors à la tête de l’opposition, était aussi de leur avis. Pourtant, c’est lui qui a reçu en grande pompe Abdel Fattah Al-Sissi et lui a fourni les Rafale. Les régimes autoritaires rassurent les marchés. Mais avec cette transaction, la France a lancé un signal fort au monde et à l’Égypte, laissant une carte blanche au pouvoir égyptien. La question se posait déjà après la tuerie de Rabaa Al-Adaweyya : jusqu’où doit-il aller pour recevoir une réelle désapprobation suivie d’actes catégoriques ?

Sur le plan des droits humains, la situation s’est en effet gravement détériorée, s’alarment des ONG égyptiennes et internationales (qui ne peuvent que difficilement exercer leurs fonctions désormais). L’appartenance de Morsi à une organisation se réclamant de l’islam politique inquiétait des Égyptiens, mais également la « communauté internationale ». Mohamed Morsi était surveillé sur les droits humains, surtout ceux des femmes et des coptes. Pourtant, dans les faits, c’est depuis le retour officiel de l’armée aux fonctions que ces droits sont bafoués « comme jamais depuis Moubarak » notent des ONG aussi bien égyptiennes qu’internationales. Des centaines d’opposants sont portés disparus. Des milliers sont détenus et torturés4. Ce à quoi Sissi et ses ministres répondent — jusqu’à l’ONU — que les critères concernant le respect des droits humains ne tiennent pas compte de la situation actuelle, ce qui permet des entorses... Alors depuis deux ans, plus personne n’est épargné par la répression : journalistes, homosexuels, athées, ONG, artistes. Les réseaux sociaux sont sous contrôle. Portée à la tête du pays par des manifestations qu’elle avait participé à organiser et soutenu à travers le mouvement Tamarrod, l’armée a sonné la fin de jeu dès le 5 juillet, en restreignant le droit à manifester — rendu quasi impossible à exercer par une loi qui a mené des avocats, activistes et groupes de gauches « laïques » de premier plan comme Alaa Abdel Fattah et le Mouvement du 6 avril, l’un des premiers à s’être mobilisé contre le pouvoir de Moubarak, en prison — ses fondateurs ont été condamnés à des peines de prison allant jusqu’à 20 ans et à de lourdes amendes. Et de nouvelles lois « antiterroristes » ont été proposées immédiatement après l’attentat contre Barakat.

C’est ce système judiciaire qui a dans un premier temps blanchi l’ancien président Moubarak et son ministre de l’intérieur pour la mort de manifestants, mais condamné à mort Mohamed Morsi et des milliers de Frères musulmans ou personnes présentées comme tels dans des procès de masse expéditifs. Alors que les Frères musulmans et les Sœurs musulmanes étaient traversés par de fortes divisions, au point que l’on peut imaginer qu’une implosion était possible, la persécution du pouvoir à leur encontre renforce leur légende, mais aussi leur discours victimaire et l’engagement des « martyrs ».

Mais rien ne semble pouvoir entacher la présidence Sissi. Ni la tuerie programmée de plus de 1 000 opposants en une journée, ni des fuites compromettantes, ni même sa réforme du régime présidentiel : si Morsi avait étendu ses pouvoirs, au point d’en détenir (sur le papier) plus que Moubarak, Sissi a été encore plus loin.

Tout au long de ces deux années, des éléments sont venus confirmer que l’armée avait préparé la destitution de Morsi. En Égypte, comme dans d’autres pays, c’est ce déni de la démocratie affichée en étendard et de la promesse d’égalité qui renforce les violences, qu’elles soient qualifiées de « djihadistes » ou pas.

Citant une source égyptienne, Haaretz affirme que l’Égypte pourrait « inviter l’armée israélienne à intervenir contre l’État islamique dans le Sinaï »5, lieu hautement symbolique et stratégique pour les deux pays qui s’y sont combattus. C’est à une autre occasion chargée de symboles que Sissi devrait recevoir François Hollande et de nombreux chefs d’État pour une cérémonie qui vise à entériner son statut de grand homme d’État : l’inauguration du nouveau canal de Suez. Et ce, malgré les contestations internes.

Serait-il possible de sortir des postures et d’adopter une politique efficace sur le long terme ? Le pouvoir égyptien — pas plus que les autres pouvoirs « en guerre contre le terrorisme » — ne l’envisage.

1Une séance de l’Université populaire iReMMO/Orient XXI a été consacrée aux révolutions successives en Égypte, de 1952 à nos jours. La vidéo sera prochainement en ligne.

3C’est ainsi qu’il est désigné par l’organisation de l’État islamique dans certaines de leurs communications.

4Il est difficile d’obtenir des chiffres fiables, récents, d’organisations indépendantes.