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Dossier 1914-1918

Le canal de Suez, un enjeu stratégique

Comment Londres renforça son emprise sur l’Égypte

Voie de communication essentielle entre les Indes et l’Europe, le canal de Suez ne pouvait garder son statut de neutralité durant la première guerre mondiale. Le Royaume-Uni allait tirer parti du conflit pour assurer son contrôle du canal, en dépit des conventions internationales. Un contrôle qui se prolongera jusqu’à la décision du président Gamal Abdel Nasser de nationaliser la compagnie du canal de Suez le 26 juillet 1956.

En cas de conflit, l’Égypte ne pouvait rester neutre. Ernest Renan, dans un discours célébrant le canal de Suez, l’avait bien compris : « Clef de l’Afrique intérieure par le Nil, par son isthme, gardienne du point de vue des mers, l’Égypte n’est pas une nation, c’est un enjeu [...] »1.

En 1869, l’ouverture du canal de Suez a exacerbé la rivalité anglo-française sur cette région du Proche-Orient. Afin de protéger leur route des Indes, les Britanniques occupent militairement l’Égypte en 1882 ; ils s’assurent également d’une meilleure position dans le conseil d’administration de la compagnie qui gère le canal de Suez et dont ils détiennent 44 % des parts depuis leur rachat des actions du vice-roi égyptien en 1875. Toutefois, le canal de Suez obtient en 1888 le statut de voie maritime internationale, tenue à la neutralité en temps de paix comme en temps de guerre. Ce statut a été respecté par les navires de la guerre franco-prussienne de 1870 et des conflits hispano-américain (1898) et russo-japonais (1904-1905). De même, en 1911, lors de la guerre italo-turque, la neutralité est respectée sur intervention des Britanniques qui permettent aux bateaux des deux pavillons de se ravitailler dans les ports du canal.

Une neutralité mise en cause

La première guerre mondiale est un moment spécifique puisque la question de la neutralité de la voie maritime se pose désormais dans un contexte de guerre mondialisée. D’autre part, si dans aucun des conflits précédemment cités le Royaume-Uni n’était directement impliquée, en 1914 la situation est bien différente : puissance occupante de l’Égypte, mais aussi plus grande puissance maritime, il est engagé dans la guerre. Pour Londres, « tenir » le canal permet de contrôler la place égyptienne, de défendre ses positions au Proche-Orient et de sécuriser la route des Indes. De plus, par Suez sont acheminées les troupes de l’Empire venues d’Inde ou d’Australie, ainsi que le pétrole perse. L’or noir, carburant nécessaire aux marines de guerre, devient en effet un enjeu stratégique durant le conflit ; les premiers gisements de pétrole dans la région du Golfe sont exploités depuis 1912 par l’Anglo Oil Persian Company.

Malgré l’occupation britannique, l’Égypte reste officiellement une province de l’empire ottoman et le canal de Suez, selon la convention de 1888, est placé sous la responsabilité de Constantinople. Or, le 5 novembre 1914, lorsque l’empire ottoman entre dans la guerre en s’alliant officiellement à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, la situation devient inacceptable pour Londres. La solution est radicale : le lien de vassalité avec Constantinople est coupé et l’Égypte est déclarée protectorat britannique. Cette rupture s’accompagne d’un renforcement des pouvoirs de l’occupation britannique dans le pays. Le khédive Abbas Hilmi II est destitué et remplacé par une personnalité plus docile : son oncle Hussein Kamil. La presse nationaliste est muselée par la loi martiale et les paysans de Haute-Égypte sont mobilisés au sein de l’Egyptian Labour Corps et du Camel Transport Corps, unités créées au cours de l’année 19152.

Quant au canal de Suez, il devient pour les Alliés une zone hautement stratégique. Il offre un glacis défensif de l’Égypte et de l’Afrique du Nord contre une attaque venue de l’est, ainsi qu’un verrou des routes de la mer Rouge et de l’océan Indien. Sur le front de Suez, l’armée d’occupation renforce ses contingents : la région accueille 24 bataillons d’infanterie, 12 canons, un corps de chameaux et un détachement du Royal Flying3. Au début de la guerre, les unités d’occupation sont constituées pour l’essentiel de troupes indiennes, renforcées par la suite par l’arrivée de soldats australiens et néo-zélandais.

Au début de l’été, les navires allemands et autrichiens transitant en Méditerranée sont avisés par les autorités égyptiennes de l’interdiction de naviguer dans la voie maritime. Avec l’entrée en guerre de l’empire ottoman en novembre, la Compagnie du canal de Suez se sent moins tenue par son obligation de neutralité et, face à la mondialisation du conflit, se range du côté de l’Entente. Son conseil d’administration met fin au mandat de l’Allemand Philipp Heineken, président du Nordeuscher Lloyd, et le remplace par un Français au cours du mois de juin 1915.

Base active des Alliés en Méditerranée

L’isthme devient une base active du dispositif militaire allié en Méditerranée. Les Britanniques s’appuient sur la collaboration avec la Compagnie du canal de Suez qui met à leur disposition ses locaux et son matériel, tout en exonérant des droits de transit les navires affectés à la défense du canal. En outre, la Compagnie compte parmi ses pilotes un bon nombre d’anciens officiers de la marine nationale française. Les autorités militaires britanniques, de concert avec le gouvernement français, mobilisent leurs hommes sur place de manière à soutenir l’action des troupes britanniques grâce à leurs connaissances techniques du canal ; il s’agit en effet d’éviter à tout prix le blocage de la voie maritime. Du côté de l’état-major français, on se montre en outre soucieux de ne pas laisser la défense du canal aux seuls Anglais4.

Les Alliés se préparent dans la région à une double menace venant du nord par la mer et de l’est par le désert. En premier lieu, ils redoutent une attaque des flottes allemande et autrichienne à l’entrée nord du canal ; en effet, au début du mois d’août 1914, se répand la nouvelle du bombardement des ports algériens de Philippeville et de Bône par les croiseurs allemands Goeben et Breslau. Partis charbonner dans le port de Messine en Italie, ils prennent la direction de la Méditerranée orientale, avant de s’éloigner pour se réfugier à Constantinople. Le danger a été pris très au sérieux, les ports sont bloqués et seuls les navires de l’Entente sont autorisés à s’engager dans la voie d’eau.

Au début de l’année 1915, la menace se déplace vers le désert avec l’assaut des troupes d’infanterie turque menées par le commandant Djamel Pacha. Les Allemands ont demandé à l’armée ottomane de se lancer dans une offensive contre Suez afin de bloquer la route de l’Inde à la Méditerranée. Le 1er février 1915, les troupes turques s’installent sur le plateau des Hyènes, en face d’Ismaïlia. La bataille décisive se déroule le 3 février et se conclut le lendemain par la défaite de l’armée turque. Néanmoins, les Turcs continuent à menacer les convois par des batteries de canons disposés le long de la rive orientale. De plus, des mines sont passées à la nage d’une rive à l’autre : la longueur des berges entraîne des faiblesses dans la surveillance et l’ennemi parvient à faire exploser une dizaine de mines, sans réussir toutefois à bloquer la navigation.

Jusqu’alors, la tactique des forces britanniques demeure défensive, consistant à rendre le canal infranchissable : les Alliés sont installés sur la rive occidentale, protégés des tirs ennemis venus d’en face par des sacs de sable. Aucune troupe n’est installée à demeure sur la rive orientale. Au printemps 1916, les autorités militaires alliées abandonnent leur ligne défensive pour une stratégie offensive. Il s’agit désormais de développer les communications est-ouest de manière à assurer le passage du corps expéditionnaire anglo-égyptien vers le Levant. La ligne de chemin de fer entre la région du Delta et Ismaïlia est prolongée jusqu’à El-Kantara, localité située sur la rive orientale du canal ; les deux rives sont reliées au moyen d’un bac porte-trains. À partir d’El-Kantara, les troupes empruntent la voie ferrée construite durant la guerre par les Anglais pour atteindre Jaffa ; de là, elles récupèrent l’ancienne ligne ottomane menant à Jérusalem5. De front fortifié, le canal devient ainsi une base de départ vers l’est pour soutenir les forces britanniques en Palestine et en Syrie.

La contre-attaque des Alliés débute au printemps 1917 ; les unités alliées sont dirigées vers Gaza au mois d’avril afin de soutenir les troupes du général Edmund Allenby engagées dans la prise de la Palestine. Tandis que Jérusalem tombe entre ses mains le 9 décembre, la menace sur le canal semble s’éloigner. Jusqu’à la fin du conflit, les forces alliés restent néanmoins en alerte, redoutant les attaques de petits commandos turcs, le passage de mines d’une rive à l’autre et le dynamitage des infrastructures de transport ; les mesures défensives et la surveillance étroite des berges sont ainsi maintenues jusqu’à l’armistice.

Une voie de communication britannique

Avec les opérations de guerre, les Britanniques se sont ainsi imposés comme les maîtres de la région. Leur reviennent désormais le droit et le devoir d’assurer la protection du canal. Quant à la Compagnie du canal de Suez qui a servi de base arrière aux troupes alliées au Moyen-Orient, elle sort renforcée du conflit. Le lieutenant colonel P. G. Elgood lui rend d’ailleurs hommage dans la dédicace de son livre : « To the Suez Canal Company, Loyal and Unseeking Friend to the British Military Forces Serving in the Suez Canal Zone, 1914-1919 »6. Tous les 11 novembre, des années 1920 jusqu’en 1956, cet effort de guerre est célébré par des associations d’anciens combattants ; en 1934, un monument aux morts de la Grande Guerre est élevé sur les berges de la voie d’eau. Ces célébrations, en revanche, sont peu du goût des Égyptiens, pour lesquels la guerre a surtout montré la fragilité de la neutralité du canal de Suez : ce « canal des Anglais » devient l’enjeu majeur de la reconquête nationale et du départ des Britanniques du pays jusqu’à la crise de Suez en 1956.

1Réponse d’Ernest Renan au discours de Ferdinand de Lesseps lors de son élection à l’Académie française, le 23 avril 1885, dans Souvenirs de quarante ans dédiés à mes enfants, Nouvelle Revue, Paris, 1887 ; t. I, p. 523.

2Anouar Abdel Malek, Idéologie et renaissance. L’Égypte moderne, Anthropos, Paris, 1969 ; p. 69.

3P. G. Elgood, Egypt and the Army, Clarendon Press, 1969 ; p. 114-118.

4Henri Chateauminois, « Le canal de Suez pendant la guerre de 1914 », Bulletin du souvenir (Association du souvenir de Ferdinand de Lesseps et du canal de Suez), n° 6 ; p. 45-54.

5« Avec les armées alliées à Jérusalem », L’Illustration, 10 août 1918.

6P. G. Elgood, Egypt and the Army, op. cit.