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Crise historique du mouvement national palestinien

« La mosaïque éclatée » de Nicolas Dot-Pouillard

Le mouvement national palestinien traverse la plus grave crise de son histoire depuis 1967. Il est confronté à des défis internes et externes sans précédent et à des clivages qui traversent tous les courants et toutes les organisations.

« Vingt-trois ans après Oslo, le bilan du mouvement national palestinien est négatif », avertit le chercheur Nicolas Dot-Pouillard1. La formule tient de l’understatement. Les accords d’Oslo sont morts. L’État palestinien n’existe toujours pas. Le gouvernement Nétanyahou a cessé d’y faire allusion, n’ayant plus à s’embarrasser de précautions langagières face à Donald Trump, qui le soutient ouvertement et souhaite déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem. Fort de ce soutien, la colonisation de la Cisjordanie s’accélère et avale petit à petit le territoire d’un hypothétique État palestinien. La bande de Gaza, gouvernée jusqu’ici par le Hamas, est soumise à un siège pratiquement total par Israël et l’Égypte. L’Autorité nationale palestinienne (ANP), dont la durée de vie ne devait pas dépasser cinq ans selon les accords d’Oslo, se perpétue dans le rôle de protecteur de l’occupant à travers des accords de coopération sécuritaire.

Division du mouvement

Le mouvement national palestinien dans son ensemble est profondément divisé, en désaccord, y compris à l’intérieur de chaque parti, sur à peu près tout : « Sur la géographie de l’État palestinien, entre un État et deux États, israélien et palestinien, côte à côte ; sur le devenir de l’ANP et de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ; sur la stratégie à établir face à Israël, entre référence au droit international et résistance populaire …. »

En dehors des territoires occupés, c’est encore pire. Dans les camps de réfugiés du Liban, on s’est affronté les armes à la main entre partisans du président de l’Autorité nationale palestinienne (ANP) Mahmoud Abbas et de Mohammed Dahlan, prétendant à la succession du Fatah, le parti d’Abbas et de Yasser Arafat. En Syrie, la guerre civile « est devenue, au fil des mois, une guerre interpalestinienne » : dans le camp de réfugiés de Yarmouk, près de Damas, des combats ont eu lieu entre le Hamas et divers groupes d’opposition d’un côté, l’armée syrienne et des factions palestiniennes inféodées au régime de l’autre. Résultat : en 2015, l’organisation de l’État islamique (OEI) pénètre dans le camp.

Incapable de protéger son peuple, le mouvement national « a perdu de vue son long terme » et se contente de « gérer la catastrophe », commente Nicolas Dot-Pouillard. Mais le sujet du livre, c’est que tout n’est pas perdu. Pour une bonne raison : l’idée nationaliste est toujours vivante. Il y a bien une crise du mouvement national, mais pas de l’idéal, ni de la conscience nationale, analyse l’auteur. Un nationalisme « en fragments et abîmé », mais qui résiste. La récente annonce à Moscou de la création d’un gouvernement d’union nationale le 17 janvier paraît d’ailleurs confirmer cette thèse. Certes, ce n’est pas la première fois, et les précédentes tentatives ont échoué. Mais la Russie a changé le braquet des négociations en rassemblant pratiquement tous les mouvements palestiniens, les rivaux islamistes du Djihad islamique et du Hamas, leur adversaire le Fatah, mais aussi les factions de Damas comme le Front populaire pour la libération de Palestine — commandement général (FPLP-CG), une très vieille dissidence du FPLP. Une première que les précédents « parrains » (États-Unis, Arabie saoudite, etc.) n’avaient jamais pu réaliser.

Une nouvelle « table rase » ? Le mouvement national palestinien est « né plusieurs fois, alors qu’il semblait mort ou à la dérive », dit l’auteur. La mort en 1935 d’Ezzedine Al-Qassam, leader de l’insurrection paysanne, est suivie de la grande révolte de 1936. L’éviction de Beyrouth en 1982 précède la première intifada de 1987. L’« intifada des couteaux » de 2015 peut avoir poussé les organisations palestiniennes à changer d’époque.

Tout reste à faire, de la constitution du futur gouvernement à l’élaboration d’une stratégie commune : un État, deux États ? Lutte armée ou pacifique ? Sur le papier, le fossé entre les signataires peut paraître infranchissable, et l’accord une façade destinée surtout à faire face à la nouvelle donne internationale. Quoi de commun entre des partis se réclamant de l’islam politique et refusant de céder un seul arpent de la Palestine de 1948, des partis de gauche laïcs et refusant eux aussi les accords d’Oslo, et un Fatah hégémonique dans l’ANP, acceptant une Palestine dans les frontières de 1967, c’est-à-dire 22 % de la Palestine historique ? Comment concilier les partisans de la lutte armée et le Fatah qui se fait l’auxiliaire d’Israël, réprimant les manifestations et pourchassant ses opposants ?

Un nationalisme toujours vivant

L’idéologie nationaliste, répond Dot-Pouillard. C’est elle qui empêche cette « mosaïque » de s’éparpiller complètement. Les militants palestiniens, quelle que soit leur affiliation, restent liés par un objectif commun, plus important que n’importe quelle alliance étrangère ou confession. La démonstration passe par une analyse fine de l’histoire récente, suivant quatre grandes thématiques stratégiques : territoire, pouvoir politique, moyens de la lutte, et reconfigurations idéologiques et identitaires. Sans vouloir résumer une étude très détaillée, chaque chapitre révèle souvent une complexité qui dépasse de loin les idées reçues. Ainsi la fracture entre ceux qui acceptent les frontières de 1967 et ceux qui pensent toujours à la « Palestine historique » peut passer à l’intérieur même du Fatah ou de la gauche. Le thème de la volonté de « destruction d’Israël » par le Hamas, pilier de la propagande israélienne, s’accommode mal des déclarations des leaders du parti islamiste, qui ont régulièrement proposé une « trêve de longue durée » pouvant même aller « jusqu’à la génération suivante » selon Cheikh Ahmed Yassine, le guide spirituel du Hamas, assassiné par Israël dans son fauteuil de tétraplégique en mars 2004 à Gaza.

En attendant, le pragmatisme règne. Les adversaires les plus farouches d’Oslo ne veulent pas la mort de l’ANP, institution qui a le mérite d’exister. Même le Djihad islamique ne demande pas sa dissolution. L’objectif reste toutefois l’inclusion de tous (et notamment du Hamas) dans l’OLP, seule habilitée à représenter et à parler au nom de tous les Palestiniens, diaspora comprise. Cette promesse maintes fois avancée a été réitérée à Moscou. L’évolution des esprits favorise la rencontre entre « laïques » et islamistes. Pour Dot-Pouillard, si l’islamisme se nationalise, le nationalisme s’islamise. Le Fatah, à l’origine non confessionnel, prend désormais en compte la religion, qu’un cadre du mouvement de Mahmoud Abbas peut qualifier de « principale composante du patrimoine palestinien ».

Le nationalisme arabe reste toutefois présent chez des militants de gauche. Les « printemps arabes » ont aussi affecté une nouvelle génération palestinienne, indépendante des partis politiques, qui refuse la division et cherche des alliances avec les jeunesses révolutionnaires d’Égypte ou de Tunisie, comme en témoigne la Conférence de la jeunesse arabe et de la dignité organisée à Tunis en décembre 2012 par le Mouvement des jeunes Palestiniens (connu sous son acronyme anglais de PYM). Ces divergences peuvent s’appeler pluralisme. Ce n’est pas par hasard, dit Nicolas Dot-Pouillard, que l’on parle d’« irakisation » ou de « syrianisation » pour désigner la fragmentation d’un pays en entités rivales sur des bases confessionnelles, mais que le mot « palestinisation » n’existe pas. « Face à la communautarisation du politique, conclut l’auteur, la Palestine demeure une ligne de fuite encore salvatrice ».

1Nicolas Dot-Pouillard fait partie du comité de rédaction d’OrientXXI.