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Récit

Ferdaous, femme de chair et d’os

Les éditions Des Femmes viennent de rééditer Ferdaous, une voix en enfer — dont la première publication en français remonte à 1981 — après le décès de son autrice, la féministe égyptienne Nawal El Saadawi, le 21 mars dernier. Traduit (avec Essia Trabelsi) et préfacé par Assia Djebbar, ce roman inspiré de faits réels dénonce les inégalités de classe et de genre dans la société égyptienne à travers le destin d’une femme déchue.

Le Caire, peinture murale de Salma Abed et Nada Elissa dans le cadre du projet « Women on Walls Egypt »
WOW Egypt/flickr

Ferdaous signifie « paradis », mais c’est un parcours infernal que ce livre nous conte en un long monologue au souffle saccadé. Un récit rythmé qui nous entraîne sur les pas de Ferdaous, née dans une famille pauvre de la campagne égyptienne et qui subit dès l’enfance l’implacable loi ancestrale qui impose aux filles, aux femmes, un rôle bien déterminé qu’il n’est pas question de remettre en doute.

Dès l’enfance, la sentence tombe comme un couperet : l’excision est la voie à suivre pour bien se tenir à sa place. Une loi qui marque son corps de petite fille et que sa mère applique en fidèle exécutrice, faisant appel à une matrone munie d’un rasoir : « Celle-ci m’a coupé un bout de chair entre les cuisses », dit Ferdaous.

Mais Ferdaous est une révoltée dans l’âme, et le récit nous expose les multiples prises de conscience du personnage qui vont faire naître en elle une curiosité libératrice. Nawal El Saadawi dissèque les mécanismes de l’exploitation. Son récit est l’histoire d’une révolte et de l’affirmation d’une liberté plus haute que les lois patriarcales. C’est un texte militant, à resituer dans le contexte des luttes féministes des années 1960-1970.

Fuir le patriarcat familial

La première prise de conscience du personnage émane d’une interrogation : comment cet homme qui mange seul et ne laisse que des restes à sa femme et sa fille serait-il son père ? Celui devant qui il faut se baisser pour lui rafraîchir les pieds en les aspergeant, celui dont il faut reconnaître la supériorité hiérarchique, et supporter les coups ? Il vaut mieux fuir la maison autant que possible, fuir ce patriarcat enraciné dans le respect des conventions sociales et religieuses et qu’elle observe tandis qu’elle porte sur sa tête une lourde jarre remplie d’eau. Ce patriarcat qui fait dire aux gens de son village qu’« aimer celui qui nous gouverne c’est aimer Dieu. »

Un oncle étudiant donne à Ferdaous le goût de la lecture. Née de parents illettrés, elle va avoir envie d’apprendre, au prix de quelques frôlements de l’oncle sur son corps. Deuxième prise de conscience : la connaissance pour échapper à son sort. Elle le supplie de l’emmener au Caire avec lui à la mort de ses parents, et la voilà inscrite à l’école, puis au lycée, une aubaine vu l’endroit d’où elle vient. Mais l’université lui sera interdite. Elle fixe la porte de son lycée qui se referme derrière elle « comme si elle allait se rouvrir pour moi, enfin ». Comme une porte de prison qui s’abat sur son avenir.

« Aimes-tu les oranges ou les mandarines ? »

Mariée contre son gré à un vieil homme qui la dégoûte et la bat — puisque les maris ont ce droit —, Ferdaous trouve la force de s’enfuir. Fuguer, marcher dans la rue, cet espace public dont sont exclues les femmes, car la rue est le domaine des prostituées. Du père à l’oncle puis au mari, le chemin est tout tracé pour la rencontre avec un souteneur. D’abord attentionné, celui-ci lui demande : « Aimes-tu les oranges ou les mandarines ? » Ferdaous répond qu’elle préfère les mandarines alors qu’en fait ce sont les oranges qu’elle préfère, mais les mandarines sont moins chères. Le rapport des femmes à l’argent est biaisé : ne jamais exprimer son désir profond parce que « c’est trop cher ». Par cette parabole nous est dévoilé le déterminisme qui empêche les filles d’espérer autre chose que ce que des siècles de dévalorisation d’elles-mêmes ont institué en « loi » éternelle et inébranlable.

La troisième prise de conscience est donc liée à l’argent. Elle se souvient d’un sou donné par son père dans son enfance, et le souvenir de ce sou « qui lui appartint en propre » lui inspire le désir d’être indépendante. Elle va gagner sa vie comme prostituée, écartant mari et souteneurs pour arracher son indépendance financière et être libre. Elle ne voit pas de raison à ce que certaines lois ne soient applicables qu’aux femmes, comme le fait d’invoquer le péché quand il s’agit d’argent. Consciente de son nouveau pouvoir, Ferdaous raconte : « Mes chaussures foulaient l’asphalte avec force, avec ivresse », et elle compare cette ivresse à l’émerveillement d’un enfant qui aurait enfin compris le mécanisme de son jouet cassé pour pouvoir le réparer. Prendre sa vie en main, ne plus détourner son regard de ce qui est considéré comme péché, licite pour les autres et illicite pour elle, pourquoi ? « Le billet de banque a fait éclater l’énigme », dit Ferdaous.

Vertueuse mais dupe et exploitée

Mais les souteneurs continuent de rôder autour d’elle, et il faut bien du courage pour assumer le fait de ne pas être respectée. Pour que cesse l’insulte, Ferdaous se fait embaucher dans une entreprise et commence un travail de bureau. Cela l’amènera à une quatrième prise de conscience, politique cette fois. Le mépris qu’elle lit dans les yeux des cadres pour les petites employées aiguise son raisonnement ; l’attirance qu’elle éprouve pour l’un d’eux et qui est réciproque lui fait comprendre la réalité des classes sociales lorsque la fille du directeur lui sera finalement préférée — car on ne se marie qu’entre soi. Elle en conclut qu’être employée ne diffère pas vraiment de la prostitution. Alors elle courbe l’échine et le paye de sa santé, de son corps, de sa tranquillité d’esprit : « Nous sommes toutes des prostituées avec des valeurs diverses. »

Dans ces conditions, elle préfère « être une prostituée plutôt qu’une femme vertueuse mais dupe ». Qu’elle soit fille, épouse, employée ou prostituée, Ferdaous réalise que tous les « contrats » sont les mêmes : l’échange se base sur l’obéissance contre la protection. Tous ces statuts sont régis par les lois masculines et les femmes en font les frais.

L’objectivation du corps des femmes

Si la prostitution est une thématique largement traitée dans le livre, c’est pour mettre en exergue l’objectivation du corps des femmes et ce, quel que soit le contexte. Nawal El Saadawi a transposé dans son récit haletant des éléments de sa propre histoire. Sa révolte nourrit son personnage : excisée à six ans, réchappée à dix d’un mariage forcé, son œuvre est mise au service du combat contre les violences machistes. Sans cesse en lutte contre l’ordre établi, elle sera elle-même emprisonnée et menacée de mort.

Son texte militant reste d’actualité. Que ce soit l’excision, le mariage forcé, l’inégalité salariale, dans bien des pays un long chemin reste encore à parcourir. Quant à l’Égypte, l’excision qui va de pair avec le mariage forcé des mineures pour les préparer à en faire de bonnes épouses n’y est criminalisée que depuis 2008.

Un roman toujours en prise avec le réel

Nawal El Saadawi, née en 1931, a été une figure incontournable des luttes féministes en Égypte, pays qui fut parmi les premiers à voir émerger un mouvement d’émancipation des femmes, couplé à la lutte nationale contre la colonisation. Elles conquièrent le droit de vote en 1956. Mais s’agissant de réglementation des statuts personnels, l’Égypte possède une législation d’inspiration religieuse, et les féministes d’aujourd’hui persistent comme leurs aînées à réclamer une modification de ces statuts. C’est en ce sens qu’il convient de comprendre pourquoi Nawal El-Saadawi s’est rangée aux côtés d’Abdel Fattah Al-Sissi après le coup d’Etat de juillet 2013 contre le président élu Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans lors des élections de 2013, ce qui lui sera beaucoup reproché : elle était farouchement opposée au régime des Frères musulmans, qu’elle considérait comme une régression. Mais le « féminisme d’État » d’Abdel Fattah Al-Sissi s’est révélé une pure instrumentalisation des femmes. C’était d’ailleurs déjà sous son commandement en tant que chef des armées que les femmes arrêtées en 2011 lors de manifestations furent soumises à des tests de virginité, pratique humiliante s’il en est.

Les féministes égyptiennes considèrent que sans égalité dans la sphère privée, aucune égalité ni justice n’est possible dans la sphère publique, et le débat perdure : faut-il prendre comme point de référence les droits humains ou bien une interprétation éclairée de la religion ? Quant à la présence des femmes dans l’espace public, le harcèlement sexuel et sexiste demeure un problème récurrent en Égypte, malgré une plus lourde pénalisation.

Ferdaous est un personnage fictif, mais son histoire et tous les détails de son existence qui vont la mener jusqu’à la prison puis à l’exécution capitale sont vraisemblables et conservent une actualité évidente et presque documentaire. Nawal El-Saadawi l’affirme dans l’incipit de son roman : « Je parlerai d’une femme réelle, une femme en chair et en os ».

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