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« Je suis avec eux », manifeste photographique pour les réfugiés

Le 27 août dernier, les journaux annoncent la mort de plusieurs dizaines de migrants, asphyxiés dans un camion frigorifique sur une route autrichienne. Choquée par le comptage approximatif de ces morts tragiques — entre 20 et 70, déclare-t-on, comme si cela ne faisait aucune différence —, la photographe Anne A-R se jure de briser l’image d’une masse indistincte de réfugiés. « Je me suis dit qu’à un moment, il allait falloir les regarder un par un », se souvient-elle. Ainsi est né son projet, « I am with them » Je suis avec eux »).

Le 12 octobre, elle est en Grèce avec le producteur libanais Elie Lamah pour suivre les réfugiés qui tentent de rejoindre le nord de l’Europe. Pendant trente jours, ils vont tenter de restituer quotidiennement, sur les réseaux sociaux, les visages et les histoires de celles et ceux dont les médias ne « couvrent » que la souffrance et la misère déshumanisantes. Pour « leur rendre leur dignité et retrouver la nôtre », dit-elle.

Abd Al Rahman au camp de Moria (Grèce), le 11 octobre 2015
J’ai 12 ans. Je viens de Deir ez-Zor en Syrie. Je suis avec mon frère Kousay qui a 23 ans.
On va en Allemagne pour fuir les bombes. Tout le monde nous bombarde. La Russie, Bachar, les Américains, Daesh…Tout le monde.
La guerre me fait trop peur et en plus Daesh fait la loi à Deir ez-Zor. Par exemple, au moment de l’appel à la prière, personne n’a le droit de sortir, les rues doivent être vides tout de suite. Tout le monde doit prier.
Celui qui ne prie pas, ils lui coupent la tête.
Celui qui dit un gros mot, même sans faire attention, ils lui coupent la tête.
Celui qui fume une cigarette, ils lui coupent la tête.
Je rêve que Bachar perde. Je rêve que Daesh perde.
Pour vivre une belle vie, en Syrie, avoir plein d’enfants et devenir médecin.
Abd El Rahman à Tempelhof Berlin, le 2 novembre 2015
J’ai 25 ans et ma femme Malak a 20 ans.
Nous venons de Rif d’Alep.
Nous voulions partir, alors nous nous sommes mariés et nous avons fui, il y a 2 mois.
Nous sommes arrivés en Allemagne il y a 6 jours.
Ma femme est épuisée du chemin. La marche entre la Croatie et la Slovénie a été si dure de nuit, il faisait froid.
On n’avait pas le droit de s’arrêter. La police et l’armée nous accompagnaient, un hélicoptère volait au-dessus de nous.
Une fois arrivés ici à Tempelhof, ils nous ont séparés. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Parce que nous n’avons pas d’enfant, nous ne sommes pas considérés comme une famille.
Ils nous disent que c’est par respect pour notre religion. Ils nous traitent comme si c’était nous les responsables de la situation. Nous, on rêve simplement d’être loin des bombardements, tu comprends.
Nos deux familles sont restées en Syrie. Nous nous faisons du souci pour eux.
Bouchra M. au camp de Brezice (Slovénie), le 27 octobre 2015
J’ai 35 ans, nous venons d’Alep. Je suis avec mon mari Jamal et nos deux enfants. J’étais professeur de langue arabe.
En Turquie, on a essayé deux fois de traverser. La deuxième fois, la police turque nous a arrêtés. Ils nous ont dit qu’ils devaient nous prendre à Bodrum pour nous libérer. Ils nous ont mis dans un bus pendant 17 h, pour aller au camp Düziçi à Osmaniye.
Ils nous ont donné deux choix : rentrer en Syrie à travers Bab Al-Hawa ou rester dans ce camp.
Daesh est à Bab Al-Hawa, on ne pouvait pas risquer la vie de nos enfants.
Au bout de 21 jours, l’ONU et différentes organisations sont intervenues pour nous faire sortir.
On est ici avec Adam, on l’a rencontré sur le bateau, il est devenu comme mon petit frère. Ici, j’ai dit au policier que mes enfants avaient froid. Il m’a répondu : « moi aussi j’ai froid ».
Mon fils a de la fièvre, ma fille vomit. Hier nuit, dans le terrain derrière, j’ai cru qu’un des deux allait mourir.
Je regrette d’être partie de Syrie.
Camilla. Frontière Grèce-Macédoine, le 19 octobre 2015
J’ai 28 ans. Je viens de Damas en Syrie. Je suis avec mon mari Aabed — il est pharmacien —, nos enfants Lilia et Abed el Hay, 2 ans et 1 an et mes deux frères Gabriel et Karim. Je suis ingénieur agronome.
Mes frères vont en Allemagne car Gabriel est malade. Il a attrapé la polio quand il était petit. Sa jambe droite ne marche pas et il est souvent épuisé. En Syrie, ils ne peuvent rien pour lui. On nous a dit qu’en Allemagne on pourrait l’aider. Mais il faut d’abord qu’il arrive là-bas avec sa canne.
Gabriel est diplômé en littérature anglaise. Karim en journalisme. Mais quand il a eu son diplôme, la guerre a commencé. Quand tu es journaliste en Syrie, il faut choisir ton camp. Il ne voulait pas. Il est devenu cuisinier.
Pardon, nous devons vous laisser, l’armée nous demande de traverser la frontière.
Chady sur le ferry Lesbos-Athènes, le 13 octobre 2015
J’ai 20 ans, je viens de Deir ez-Zor.
J’étais dans les premières manifestations pour la révolution. On voulait arrêter les injustices.
Les jeunes alaouites avaient tout le temps priorité sur nous les sunnites. Au bout de 5 mois de manifs, les bombardements ont commencé. 19 cousins sont morts. Le régime bombardait tout le monde : l’Armée libre, les civils. Moi, j’étais dans l’Armée libre.
J’ai été attrapée par les milices de l’armée. Ils m’ont torturée pendant 5 mois. Tout mon corps me faisait mal. Ils voulaient me violer. Quand je suis sortie, je suis entrée en guerre pour tuer le régime.
Puis Daesh est entré dans la ville. C’est la mort qui est arrivée avec eux. Daesh voulait ma mort. Le régime voulait ma mort.
Je suis partie en passant dans des tunnels sous la frontière.
Il me reste 5 euros.
Mon rêve c’est d’aller en Europe. Les autres ne font rien. Les pays du Golfe ne nous accueillent pas, alors qu’ils étaient les premiers à nous encourager à faire la révolution.
Je ne peux pas montrer mon visage, mes parents sont encore là-bas.
Hassan à Kljuc Brdovecki, frontière Croatie-Slovénie, le 25 octobre 2015
J’ai 29 ans, je suis de Rakka en Syrie.
J’était boulanger. Je suis avec mes frères et soeurs, ils me poussent l’un après l’autre et moi je porte les couvertures.
Il y a 3 ans, je marchais dans la rue au coucher du soleil. Je suis passé par une rue militaire qui appartenait au régime. C’était le plus proche chemin pour rentrer chez moi. Un tireur isolé a tiré une balle. J’ai été touché à l’arrière de la tête. Comme cette rue était tenue par le régime, je pense que le tireur était du régime.
Je ne l’ai pas vu, il était derrière moi.
J’ai perdu connaissance. Je me suis réveillé un mois et demi plus tard dans un hôpital en Turquie. Mes parents m’y avaient emmené. Je ne pouvais rien bouger. Maintenant je peux bouger ma main et ma jambe gauche.
On part en Allemagne pour continuer mon traitement. Je rêve de pouvoir bouger tout mon corps, un jour.
Khouloud au camp de Brezice (Slovénie) le 27 octobre 2015
J’ai 35 ans, je viens de Damas avec ma mère Dalal qui a 84 ans.
Ma soeur est en Suède depuis 15 ans. Elle est suédoise. Elle a fait une demande de regroupement familial pour ma mère, elle a été refusée.
Je suis partie de mon pays pour trouver la liberté et la sécurité. Mais regarde ou nous sommes. Je ne sais pas comment ma mère a pu marcher jusqu’ici. On est seules toutes les deux.
En Serbie, elle a eu une autre embolie cérébrale, ils l’ont prise à l’hôpital 24 h et maintenant nous sommes là.
C’est une vraie tragédie ici. Il fait très froid. C’est inadmissible. J’ai demandé à la police de mettre ma mère au chaud, qu’une infirmière vienne la voir, mais rien. C’est inadmissible.
Mahmoud au camp de Berkasovo en Serbie, le 22 octobre 2015
Il a 4 ans. Il vient d’Alep avec sa mère, sa tante et ses cousins.
Sa mère dit : « La vie à Alep pendant la guerre était horrible. Notre maison a été détruite dès le début de la guerre. Pendant 4 ans on allait d’un endroit à l’autre. Quand on trouvait un appartement vide on y emménageait. Et ainsi de suite.
On est restés parce que c’est notre ville, on ne voulait pas vivre ailleurs. Mais on n’avait plus le choix. En Syrie il n’y a plus d’écoles, on ne sortait pas de chez nous.
Mes enfants : Abd Al-Razzaq, 8 ans et Haifa, 7 ans ne savent même pas écrire leur nom. Je ne veux pas que mes enfants finissent incultes.
Cet endroit, ici, est horrible. C’est le pire endroit depuis la Syrie. Il y a des déchets partout, c’est sale, ça va causer des maladies pour les enfants, il y a des bactéries partout. »

Mahmoud dit qu’il veut devenir docteur pour faire des piqûres à tout le monde.
Mariam à Kljuc Brdovecki, frontière Croatie-Slovénie, le 25 octobre 2015
J’ai 75 ans, je viens de Deraa en Syrie.
Je suis veuve depuis 12 ans. Nous sommes des fermiers.
Je suis partie à cause de la guerre, du bombardement, de l’humiliation, de la vie chère et de l’inquiétude.
Mon fils est parti en Allemagne depuis un an. Il a fait une demande de regroupement familial pour que je puisse venir chez lui, mais ils l’ont refusée. Ils ont dit que je suis trop vieille pour un regroupement familial. Mon fils a même payé un avocat pour que je prenne l’avion. Rien n’a marché. Donc j’étais obligée de passer par ici. Qu’est ce que je peux faire ? Je n’ai pas d’autre choix. C’est mon histoire.
Mon message au monde : la paix. Je prie pour que la Syrie soit en paix et que les Arabes soient en paix. Que tout le monde puisse rentrer chez soi, dans leur maison, dans leur pays.
J’ai avec moi ma masbaha. Je l’ai depuis 15 ans, je l’ai achetée à la Mecque. Je suis hadja.
Nariman, arrivée à Lesbos (Grèce) le 6 Octobre 2015
J’ai 30 ans. Nous sommes d’Afrin près d’Alep.
Nous sommes kurdes. Le régime ne nous traitait pas bien alors nous avons dû fuir au Liban.
Il y a 4 ans, j’ ai voulu revenir pour passer mes examens de littérature anglaise. Quand je suis arrivée à Alep, l’université a été bombardée. Il y avait Al-Nosra, Daesh et l’armée partout. J’ai dû rester cachée. Il y a 2 ans, j’ai réussi à passer mon diplôme.
Ma mère est malade du cœur. Son médecin a fui la Syrie. Alors nous sommes parties.
En quittant ma maison j’ai emmené du maquillage. J’ai été brûlée au visage quand j’étais petite. Je me maquille même ici, sinon je fais peur aux enfants. Je leur dis que cela m’est arrivé parce que je n’ai pas écouté ma maman.
Ma mère est la seule personne importante dans ma vie.
Samra I. Frontière Grèce-Macédoine, le 19 octobre 2015
J’ai 26 ans. Je viens du mont Nouba au Soudan. Mais ma famille avait fui en Syrie il y a 18 ans, à cause de la guerre chez nous. J’ai rencontré mon mari, Amin, en Syrie, sa famille avait fui aussi.
Avant la guerre nous vivions à Jaramana, mais quand la guerre a commencé, le gouvernement a ramené tous les réfugiés dans un camp dans la banlieue de Damas (Al Quswa).
Nous voulions fuir avant mais nous n’avions pas assez d’argent. Quand on a traversé la mer, j’étais enceinte, au neuvième mois de grossesse. J’ai accouché de notre quatrième enfant dès qu’on est arrivés sur l’île de Samos.
On a appelé notre fils Yunan (cela veut dire dire Grèce en arabe). Yunan a 6 jours.
Je ne voulais pas partir avant d’accoucher, mais nous ne pouvions plus rester.
Nous nous arrêterons en Autriche. On nous dit que c’est le premier lieu sur la route où on peut trouver un endroit protégé pour notre bébé.
Selim, arrivé à Lesbos (Grèce) le 4 octobre 2015
Il a 18 mois, il vient de Damas.
Son petit frère Ahmad a 40 jours. Il est né à la maison, car l’hôpital n’est plus accessible à cause des combats. Sa mère s’appelle Yara, elle a 18 ans.
Son père Kaffi a 25 ans. Il vendait des légumes dans sa voiture. Un jour, elle a explosé dans des bombardements et du coup ils n’avaient plus de quoi vivre.
Le père dit : « nous avons décidé de partir. La route était dure et dangereuse mais nous sommes partis pour vivre tous ensemble ou mourir tous ensemble. »
Sa mère rêve de liberté sans bombardement.
Pour éviter d’être enrôlé dans l’armée du régime, Kaffi a quitté la Syrie illégalement, il y a 20 jours.
Selim le 4 novembre 2015 à Hambourg
Trente jours plus tard, j’ai retrouvé Selim dans un camp dans la banlieue de Hambourg.
Il jouait dans un bac à sable. Il ne m’a reconnu que lorsque j’ai sorti mon appareil et fait une photo de lui.
Ses parents attendent leurs papiers, ils sont très reconnaissants d’être finalement traités dignement. Ils s’ennuient et ont envie de travailler.
Deux jours auparavant, ils jouaient au foot autour du bac à sable, un avion de chasse allemand en entraînement est passé au-dessus d’eux. Ils ont tous couru pour se mettre à l’abri.
Selim, lui, a trouvé sa place au milieu de tout le monde. Il est devenu la coqueluche du camp.