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Orient XII
Politique, culture, société, économie, diplomatie

L’autisme comme métaphore de la condition égyptienne

Le dernier manifeste de Alaa Abdel Fattah

Alaa Abdel Fattah est à lui seul un symbole de la résistance face au pouvoir égyptien et à la répression. Il a été arrêté et incarcéré en 2006 alors qu’il réclamait une justice indépendante ; en novembre 2011 dans le cadre d’une manifestation de coptes réprimée par l’armée et poursuivi durant la présidence Morsi. Ce blogueur, informaticien et activiste, est encore actuellement incarcéré. Il continue à s’exprimer et fait, dans sa dernière lettre, un troublant parallèle entre l’autisme et la condition des Égyptiens. Un véritable manifeste invitant ses compatriotes à prendre conscience de ce qui se passe et à sortir de l’aveuglement car pour lui, la révolution n’est pas finie.

Le 28 novembre 2013, Manal Hassan annonçait sur Twitter l’intervention de la police à son domicile pour arrêter son mari, Alaa Abdel Fattah, et confisquer leurs téléphones et ordinateurs. En tweetant une photo de gouttes de sang sur le sol, elle avait commenté : «  si la police n’hésite pas à me battre dans notre propre maison, que vont-ils faire à @alaa  ? J’ai peur pour lui  ». Alaa Abdel Fattah, ainsi qu’Ahmed Maher «  Ghosty Maher  », autre activiste de la révolution de 2011, est notamment accusé d’avoir incité à manifester sans autorisation préalable, contrevenant ainsi à la loi. Depuis, il est en prison, d’où il continue à critiquer le pouvoir à travers ses écrits.

En prison, j’essaie de compenser mon inactivité et mon impuissance par la lecture. Peut-être cela me permettra-t-il de m’informer ou d’acquérir une sagesse utile à ceux qui me rendent visite, ou que cela m’aidera le jour où je serai libéré. J’ai lu — entre autres — sur l’autisme. Je (...) me surprends à faire le lien avec les troubles de la révolution. J’imagine que l’autisme est une bonne métaphore de notre condition.

C’est par ces mots que Alaa Abdel Fattah commence sa dernière lettre. Publiée en arabe par le média privé Al-Wady et traduite par le média indépendant égyptien Mada Masr, il y dénonce l’hypocrisie d’un système imposé qui ne montre pas son vrai visage  ; des positions de principe soulignant encore davantage l’inégalité de traitement entre les personnes qui ne se sentent concernées que lorsque qu’elles — ou leurs intérêts — sont menacés et les basses manœuvres politiciennes. Les violences, la torture, la nouvelle Constitution, l’instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme : tout y passe.

Pour l’activiste, ce qu’il faut combattre, c’est un «  système parallèle  », à la Matrix, que tout le monde à la fois connaît et ignore. Ce puissant système qui contrôle tout.

Pour comprendre pourquoi ils mettent en garde contre le retour du pouvoir Moubarak alors même qu’ils l’ont dépassé dans la criminalité, vous devez apprendre le programme secret. Pour comprendre pourquoi ils mettent en garde contre le retour de la torture malgré la certitude qu’ils savent que la torture n’a pas cessé un seul jour, vous devez comprendre le programme secret. Pour comprendre pourquoi ils parlent de violation d’une Constitution qu’ils ont écrite en sachant que son pouvoir serait limité, vous devez vous référer au programme secret.

Il évoque ainsi ce système de pensée que l’on ne veut pas forcément voir :

L’État n’a pas fait d’erreurs, c’est nous qui en avons fait délibérément, et nous nous sommes entêtés. Peut-être avons-nous fait monter les enchères, peut-être voulions-nous dénoncer les règles cachées de l’oppression et en exposer les justifications. Peut-être étions-nous sages et visionnaires, dans la mesure où si vous ne pouvez vous référer à l’autorité d’une Constitution écrite, alors vous ne pouvez vous référer à rien  ; tôt ou tard vous rejoindrez ceux pour qui la torture est permise. Peut-être est-ce la conscience qui refuse d’abandonner ceux que la fatalité rend suppliciables, ou bien une sorte d’autisme qui nous empêche de voir la Constitution cachée  ; un handicap qui nous rend inaptes à apprendre d’instinct, un autisme qui nous fait prendre les mots à la lettre et croire, par exemple, que la révolution continue et que le peuple exige réellement la chute du régime.

Ce système, Alaa continue de le combattre du fond de sa cellule où celui qui n’a pas pu assister à la naissance de son premier enfant — prénommé Khaled en hommage à Khaled Saïd — car il était déjà en prison, reste fidèle à ses engagements, croit en la révolution et interroge ses compatriotes :

Qu’est-ce qui est plus facile  ? Former la minorité qui refuse de se conformer à la Constitution cachée à ignorer l’injustice quand elle s’abat sur les autres, à éviter de provoquer le pouvoir et à partir du principe que ses intentions sont bonnes  ? Ou convaincre la société qu’il est absurde d’essayer de s’accomoder d’un pouvoir qui continuera à s’autoriser le meurtre, la torture et l’emprisonnement arbitraire tant qu’elle adhère à ses règles implicites  ? «  Ne vous habituez pas  », disent les livres. Notre devoir est d’apprendre à la personne «  handicapée  » à comprendre ce que la société attend et ensuite à décider librement de son comportement : obéir ou se rebeller. «  Qu’est-ce qui est le plus facile  ?  » n’est pas la seule question. Il faut s’intéresser à ce qui est plus riche, plus beau, plus juste, plus humain.