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Mobilisations féminines à l’heure des révolutions arabes

Une dure marche vers l’égalité

Dans le sillage des révolutions du monde arabe et musulman, les femmes se sont mobilisées pour la dignité et pour l’égalité. Des chercheures et des militantes analysent les combats des féministes, religieuses ou « laïques » comme ceux des femmes « ordinaires ».

Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes rassemble des analyses sur les revendications des militantes féministes (intellectuelles) laïques et religieuses et sur les pratiques d’accès à l’espace public des femmes « ordinaires », c’est-à-dire sans affiliation politique et ne se revendiquant pas féministes. L’entreprise à elle seule mérite d’être soulignée, qui considère que toutes les formes de luttes contre l’ordre patriarcal établi sont également dignes, intéressantes et susceptibles de concourir à l’amélioration du statut des femmes dans les différents pays de la région Afrique du Nord Moyen-Orient (ANMO). L’ouvrage « examine les marges de liberté (ou de contre-pouvoir) inattendues, d’autonomisation […] de différentes catégories de femmes de la région », annoncent Andrea Martinez et Gaëlle Gillot dans leur introduction.

Entre le droit positif et le droit religieux

La première partie, « Au fondement de la citoyenneté… les femmes ? » porte sur les assises historiques et politiques qui orientent et parfois divisent les mouvements féministes. Au premier rang de ces divisions, la question du religieux articulée aux droits des femmes. L’un des enjeux majeurs abordés dans ce livre est la relation complexe entre le droit positif, séculier, et le droit de source religieuse dans le processus de « modernisation » des sociétés musulmanes. On continue d’observer dans tous les pays une crispation sur le droit de la famille, qui entraîne des divisions idéologiques fondées sur la religion, et pose la question de l’identité musulmane — souvent contre l’Occident — et des évolutions à adopter ou pas. L’universalité de la « condition des femmes », sous l’influence des courants post-colonialistes et décolonialistes est remis en question par des militantes croyantes. Pour elles, cette vision est fondée sur la seule expérience occidentale et elles refusent un féminisme universaliste hégémonique, lui en opposant un autre, compatible avec la religion et la culture musulmane. Ce féminisme travaille principalement à la réforme des interprétations des textes religieux et se veut très critique par rapport à toute pensée traditionaliste patriarcale.

Au Maghreb surtout, les femmes interrogent également la « modernité » à partir de leur statut, défini la plupart du temps en relation avec des codes de la famille qui, dans des systèmes juridiques louvoyant entre les références universalistes et islamiques, demeurent un bastion religieux. Or, dans la mesure où l’interprétation du droit musulman est réservée aux seuls porteurs (masculins) d’un savoir théologique, il est de fait imperméable à toute revendication de valeurs féministes « universalistes » ; en bref, verrouillé. La solution passerait d’abord par l’adoption d’un réformisme musulman, avant de pouvoir envisager un réformisme féministe.

Pour Chahla Chafiq, l’expérience de la relecture des sources religieuses comme sources de droit « engendre potentiellement une forme de désillusion concernant le statut de l’égalité des sexes ». L’Iran l’a vécue dès la fin des années 1970. L’auteure montre comment la participation des femmes au mouvement révolutionnaire a été instrumentalisée par l’ayatollah Khomeiny à une époque où l’islam était devenu emblématique de la lutte contre la dictature du chah et l’impérialisme occidental. Les promesses de justice et de dignité se sont heurtées à l’idéologisation religieuse de la famille et de l’ordre communautaire. C’est à partir de ce constat amer que des femmes soutenant le cadre islamiste du pouvoir ont recherché des voies de sortie dans des réformes fondées sur l’interprétation de la charia, notamment en remplaçant la notion d’égalité par celle d’équité, selon des principes de justice « naturelle ».

Au Maroc, note Houria Alami M’Chichi, des décennies de féminisme étatique ont permis des avancées notables, telles la révision du Code de la famille en 2004 avec, notamment, l’introduction de la notion de coresponsabilité des époux, la fin de la tutelle matrimoniale, l’âge minimum du mariage fixé à 18 ans, la possibilité pour les femmes de demander le divorce. Le mouvement du 20-février, malgré la présence importante de femmes, n’a pourtant pas intégré la question de l’égalité des sexes.

Égalité des sexes et universalisme

Leïla El-Bachiri s’intéresse de plus près au débat sur l’égalité des sexes au Maroc. Sans surprise, les féministes marocaines sont divisées en deux camps, l’un appréhendant la religion comme mode de vie et l’autre se réclamant du fameux universalisme considéré comme « à la solde de l’Occident » par tous ses détracteurs. Leïla El-Bachiri rappelle qu’un féminisme arabe universaliste existe depuis le début du XXe siècle. Il a émergé dans un contexte favorable à l’éducation des filles, dès les années 1920 en Égypte (et dans une moindre mesure en Syrie) — en même temps que les premières mobilisations en faveur du droit de vote des femmes en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Les Égyptiennes ont élaboré un féminisme dont on ne voit pas comment il pourrait ne pas être « arabe », qui syncrétise les requêtes nationalistes et anticoloniales, les revendications religieuses et les références aux droits humains.

En Algérie, les luttes des femmes sont aussi l’objet de débats intenses entre celles pour qui le statut des femmes est inséparable de l’amélioration des droits de tous — il faut donc militer pour l’obtention de ces droits — et celles pour qui le Code de la famille est le nœud gordien du problème et donc l’objet central de leur action. Nora Semmoud révèle « les effets contrastés de l’islamisation présentée comme modèle alternatif à l’Occident sur les choix sociétaux. »

Rapports de pouvoir et stratégies du quotidien

La deuxième partie de l’ouvrage, « Géopolitique de la citoyenneté, pratiques urbaines et atteintes au corps des femmes » s’intéresse aux rapports de pouvoir qui façonnent le quotidien des femmes de différentes catégories socio-économiques, du Maghreb au Machrek et jusqu’en Iran. Des témoignages ancrés dans la vie de tous les jours découvrent les combats livrés contre les dispositifs hiérarchiques qui les oppriment et leur font violence.

Andrea Martinez détaille les stratégies d’empowerment d’ouvrières du textile à Rabat et Tanger qui, longtemps considérées comme des victimes dociles, exploitables et corvéables à merci, se solidarisent pour améliorer leurs conditions de vie et de travail, entrant peu à peu dans une démarche de citoyenneté sur la base de revendications de justice et de dignité. Gaëlle Gillot montre comment la limitation de l’accès à la ville et les contraintes qui pèsent sur la circulation des femmes dans l’espace public peuvent être un frein à l’exercice de leur citoyenneté. Un « désir de ville » engendre ainsi, de Rabat ou Tanger à Istanbul (Mina Saidi-Sharouz) des stratégies génératrices de liberté qui défient l’ordre.

Ces petites victoires n’éclipsent cependant pas la violence de la répression patriarcale. En témoigne par exemple l’entretien de Marine Casalis avec Zahra Langhi, fondatrice du Libyan Women’s Platform for Peace qui dévoile les manœuvres de certains éléments de l’Assemblée nationale libyenne pour imposer une réinterprétation de la charia. Des femmes qui avaient pu investir l’appareil gouvernemental, l’armée, la police et les tribunaux du temps de Mouammar Khadafi — même si le « féminisme » de ce dernier est largement soumis à caution — voient leurs acquis menacés : projets de retour à la polygamie légalisée, interdiction de certaines professions ou cantonnement des femmes diplômées à l’enseignement…

La conquête de la dignité

Les soulèvements des « printemps arabes » et les révoltes ultérieures ont exprimé une exigence de dignité à forte charge émotionnelle dans laquelle des femmes de tous les milieux se sont reconnues. Aussi ont-elles saisi l’occasion de se jeter dans la bataille pour dénoncer l’oppression et le déficit d’égalité dont elles souffrent. Mais à part quelques avancées telles l’égalité inscrite dans le marbre de la nouvelle Constitution du Maroc, la question du rapport de pouvoir entre les sexes est passée à la trappe.

Leurs luttes continuent évidemment de se heurter au caractère composite des normes juridiques en vigueur dans la plupart des pays : fiqh, droit coutumier et droit d’inspiration (coloniale) occidentale concourent à maintenir un dualisme du statut légal des femmes, entre culture religieuse et « modernité ». Reconnues la plupart du temps citoyennes à part entière dans les Constitutions, elles se trouvent le plus souvent en situation d’infériorité juridique dans la famille, seul domaine du droit — mais non des moindres — qui résiste à la sécularisation. Évidemment aussi, les inégalités entre hommes et femmes persistent et sont criantes, à la fois dans la représentation politique, l’accès aux ressources, à un travail et à un niveau de vie décents. Car le fossé qui sépare le droit de son application en matière de droits des femmes traduit à peu près partout dans le monde les vraies résistances sociales à l’égalité entre les hommes et les femmes, quand bien même ce principe est gravé dans le marbre des textes constitutionnels.

Mais si les « printemps arabes » n’ont pas été particulièrement à l’écoute de leurs revendications, en y participant en masse, les femmes ont rendu visible leur désir de citoyenneté dans l’espace public. En matière de dignité, un retour en arrière est de ce point de vue peu probable.