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Nettoyer Tahrir

L’armée, des mouvements révolutionnaires, Tamarrod, mais aussi les Frères musulmans avaient tous appelé à se réunir sur la place Tahrir hier, pour commémorer le quarantième anniversaire de la guerre victorieuse du 6 octobre. Pari risqué pour les partisans du président déchu. Les derniers bilans font état de plus de cinquante morts, de centaines de blessés et d’arrestations. Le reporter Samuel Forey revient sur les rénovations de cette place, lieu emblématique de la révolution égyptienne.

La place Tahrir a été remise à neuf. Des jardiniers ont planté arbres et gazon sur le rond-point central. Les stations de métro, les barrières, les lampadaires ont été repeints. Les vendeurs ambulants mis à l’écart.

Ce n’est pas la première restauration — utilisons ce terme ambigu à dessein —, mais au moins la… cinquième en moins de trois ans. Chaque restauration signe la fin d’une séquence révolutionnaire, ou prépare un événement plus ou moins important.

La première fois, c’était le 12 février 2011, le lendemain de la chute de Hosni Moubarak. Spontanément, les gens avaient pris balais et pinceaux et nettoyé, de bon cœur, la place et ses environs, après dix-huit jours d’une mobilisation inédite par son ampleur en Égypte. La première séquence révolutionnaire, un moment pur, sincère, se disait-on récemment avec un ami, excellent connaisseur des mobilisations égyptiennes. Un moment qu’on ne saura peut-être jamais vraiment expliquer, qui deviendra — devient — une référence presque légendaire.

La deuxième restauration se passa après le 1er août 2011. Elle répondait à la séquence du mois de juillet contre le SCAF1. Les activistes avaient tenté de rallumer la flamme de la révolution pour accélérer le tempo de la transition. Après un mois d’une joyeuse mobilisation, le sit-in s’est terminé en deux temps : par la démonstration de force de manifestants islamistes le 29 juillet et une opération police/armée le 1er août.

La troisième restauration se passa sous le court règne des Frères musulmans, fin septembre 2012. Après la colère déclenchée par ce film idiot — « L’innocence des musulmans »2 — et les émeutes, aussi limitées que violentes devant l’ambassade américaine, les autorités municipales y allèrent de leur lifting. Avec une initiative particulièrement malheureuse : les graffitis, une véritable galerie symboliste de la révolution, avaient été repeints. Un symbole, là encore, de l’inexpérience des nouvelles autorités. Quelques heures après refleurissaient de nouveaux graffitis, tous plus provocateurs les uns que les autres — je crois me souvenir d’un « Efface ça, abruti ».

Tahrir passa ensuite une longue période de doute. Le 22 novembre, Mohamed Morsi avait pris les pleins pouvoirs pour régler la question de la Constitution, votée en quelques heures, à la hussarde et adoptée par une caricature de référendum. Le deuxième anniversaire de la révolution fut profondément triste. Pendant ces quatre mois, on ne savait pas à qui la place appartenait. L’un de ces moments d’hésitation où le harcèlement sexuel se déchaînait, où des âmes perdues, hagardes, voire agressives, erraient nuit et jour. Quelques vagues tentes restaient encore, ainsi que des banderoles empoussiérées dont plus personne ne se souvenait qui les avait accrochées. Sporadiquement, Tahrir était envahie, sporadiquement, des affrontements éclataient aux alentours, réglées en quelques tirs de lacrymo.

La place a reçu un rapide toilettage, fin février, pour la visite de John Kerry le 2 mars, avant d’être à nouveau laissée à la dérive jusqu’au 30 juin. Ce jour-là s’ouvrit une nouvelle séquence révolutionnaire avec des manifestations jamais vues, des chiffres complètement fous, un coup d’État qui refuse obstinément de dire son nom, puis une répression d’une extrême férocité.

Début octobre, nous y voici, à point nommé pour le quarantième anniversaire de la victoire du 6 octobre3. Cette quatrième restauration de la place Tahrir, faite sous un sourcilleux contrôle policier, avec une mise en scène tournée par toutes les caméras que peuvent compter les médias égyptiens. Le 2 octobre, des soi-disant Frères musulmans ont soi-disant tenté de s’installer sur la place ; ils ont vite été repoussés par les riverains.

La célébration du 6 octobre y fut joyeuse et insouciante. D’autant plus insouciante qu’à quelques rues, les forces de l’ordre tuaient les partisans des Frères. Je ne sais pas si les chefs de la confrérie ont consciemment envoyé des gens à la mort, mais il paraissait inévitable que la réaction de la police serait sans pitié. Une cinquantaine de personnes a perdu la vie ce 6 octobre en Égypte, dont la majorité au Caire.

Dans la guerre de symboles de la transition politique égyptienne, Tahrir est au premier plan. Qui tient la place tient le pouvoir. La nettoyer, c’est signifier le retour à la normale. Remballez vos tentes les gars, la révolution est terminée. Il sera intéressant de voir qui s’occupera de la prochaine restauration de la place.

1CSFA en français, le Conseil suprême des Forces armées, un groupe de généraux qui assurait l’intérim du pouvoir après Moubarak. Abdel Fattah al-Sissi en était le plus jeune membre, par ailleurs.

2NdlR : film violemment islamophobe de 2012, dont le réalisateur se présentait sous le pseudonyme de «  Sam Bacile  ». Hormis la bande-annonce diffusée sur Internet et qui a fait scandale dans le monde arabe, personne ne semble l’avoir vu en intégralité. Il aurait été produit aux États-Unis par des personnes proches des milieux fondamentalistes chrétiens et mal identifiées, pour qui «  l’islam est un cancer  ».

3NdlR : encore appelé «  guerre du Ramadan  » ou «  guerre du Kippour  » (pour les Israéliens), ce quatrième épisode du conflit israélo-arabe a opposé, du 6 au 24 octobre 1973, Israël à une coalition menée par l’Égypte et la Syrie pour reconquérir les terres occupées par Israël depuis la guerre israélo-arabe de 1967 : le plateau du Golan, la péninsule du Sinaï, la bande de Gaza, Jérusalem-Est, la Jordanie. Elle a été suivie des premières négociations de paix qui ont abouti aux accords de Camp David en 1978 et à la récupération par les Égyptiens de la péninsule du Sinaï.