Politique, culture, société, économie, diplomatie

Quand les États-Unis fermaient leurs frontières aux étrangers

Leçons d’histoire

La décision prise par le président Donald Trump d’interdire l’entrée des États-Unis aux personnes venant de sept pays musulmans a provoqué une levée de boucliers. Elle trouve sa source dans une idéologie hostile aux étrangers qui n’est pas sans rappeler celle de la première moitié du XXe siècle, quand ce pays fermait ses frontières. Un rappel utile de Sylvain Cypel dans son livre Liberty (Don Quichotte, 2016).

Durant toute cette période, de 1840 aux abords de la première guerre mondiale, les nativistes américains s’étaient manifestés de manière constante sans jamais parvenir à accéder à leur souhait primordial : résorber le volume de l’immigration et surtout mettre fin à l’entrée sur le territoire des « non-Blancs ». L’immigration continuait de grossir. Mais pendant toutes ces décennies, le nativisme bénéficia sur le plan idéologique de la montée en puissance de la philosophie eugéniste, en particulier celle élaborée par le britannique Francis Galton, qui développait un racialisme1 avéré agrémenté de l’idée maîtresse de l’existence de races supérieures et d’autres inférieures (il pensait que les différences de classes avaient aussi un fondement génétique). Par ailleurs, l’impact législatif du nativisme se renforçait. Aux États-Unis, beaucoup d’Anglo-Saxons étaient alors démoralisés par la part démographique croissante prise par les immigrés de pays méditerranéens ou d’Europe de l’Est, ces Blancs de moins bonne qualité, culturellement « inadaptés » aux valeurs américaines…

Porte-parole de la Ligue pour la restriction de l’immigration, le sénateur républicain Henry Cabot Lodge, grande figure de la politique américaine des années 1890-1920, se fit le principal avocat de ces peurs existentielles. Toutes les frayeurs des nativistes contemporains aux États-Unis sont déjà inscrites dans les théories qu’il promut il y a plus de cent ans — à cette nuance près que la focalisation sur les musulmans n’y était pas encore de mise.

« Créer une race supérieure »

Au tournant du XXe siècle, le succès grandissant des thèses eugénistes suscita donc des théories sur l’infériorité des nouveaux immigrants. Le naturaliste David Starr Jordan, premier président de l’université de Stanford, très impliqué dans le mouvement pour l’amélioration de la race, alors en vogue, entendait « créer une race nouvelle et supérieure par l’amélioration des conditions de vie, de l’hygiène personnelle et publique et par l’eugénisme [...] pour créer une race humaine au sang pur telle qu’on n’en a jamais connu »2. Cette science entendait démontrer que tous ceux — Asiatiques, Italiens, Slaves, Juifs, Turcs, Grecs… — arrivés depuis 1880 étaient intellectuellement, physiquement, culturellement et moralement inférieurs. Ainsi, le psychologue et éducateur Henry Goddard, longtemps directeur de recherche dans un « centre pour faibles d’esprit » du New Jersey et un des pionniers des tests psychologiques, décréta que 40 % des immigrants arrivés à Ellis Island avant la première guerre mondiale étaient des « faibles d’esprit ». Les juifs étaient les pires : selon ses tests, 60 % d’entre eux étaient « des crétins ». Hongrois, Italiens et Russes ne valaient pas beaucoup mieux à ses yeux.

Mais ce fut le livre publié en 1916 par l’eugéniste Madison Grant, Le déclin de la grande race (The Passing of the Great Race), qui connut plusieurs rééditions et de nombreuses traductions, qui marqua véritablement un tournant. Ce juriste, devenu un des curateurs du Musée d’histoire naturelle de New York, était très actif dans la Société pour la préservation du bison et la Ligue pour la sauvegarde des séquoias. Dans son ouvrage, Grant développait l’idée d’une « supériorité nordique » sur les autres races — Blancs non nordiques inclus — et prônait un programme d’eugénisme radical pour améliorer la race américaine, menacée selon lui par l’afflux de nouveaux immigrants issus de la Méditerranée, des Balkans et des ghettos d’Europe orientale. Un de ses émules, le psychologue et professeur à Princeton Carl Bringham, pourra ainsi déclarer que « la supériorité de notre groupe nordique sur les Alpins [nom alors donné aux Slaves], les Méditerranéens et les groupes noirs a été démontrée. » Il ajoutait que seuls les Noirs étaient moins intelligents que les Européens de l’Est et du Sud.

Des progressistes défendent une vision radicalisée

On notera cependant que l’eugénisme, la vision racialiste et leurs conséquences sur le rapport aux émigrés n’étaient pas l’apanage des seuls émules du Ku Klux Klan. En Californie, des progressistes se retrouvaient parfois aussi au premier rang du combat pour exclure les Asiatiques de l’immigration et de l’accès à la propriété. « De toutes les races inéligibles à l’accession à la nationalité sous notre droit, les Japonais sont les moins assimilables et les plus dangereux de ce pays », déclarait en 1924 le grand éditeur de presse progressiste Valentine Stuart McClatchy devant une commission du Sénat.

Ces années 1920 marqueront le triomphe législatif des thèses nativistes et eugénistes. À vrai dire, la mise en œuvre d’une « politique migratoire » était chose récente aux États-Unis. D’ailleurs, le poste de commissaire à l’immigration ne fut pas créé avant 1891. Ce n’est qu’en 1875 que, pour la première fois, une loi dite d’exclusion des Asiatiques, ou loi Page, fut votée par le Congrès. Première visant à contrôler l’immigration depuis la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, elle entendait « mettre fin au danger du travail chinois à bas coût et des femmes chinoises immorales ». Puis fut voté, en 1882, le Chinese Exclusion Act, une loi excluant spécifiquement pour dix ans les Chinois de l’accès au visa d’entrée sur le territoire (avec une série d’exception à cet interdit, pour ne pas trop obérer certaines nécessités économiques). Jusque-là, l’hostilité aux immigrants s’était fondée sur la nationalité, la religion ou l’idéologie politique. Avec cette loi d’exclusion des Chinois, pour la première fois, une législation de ce type s’appuyait sur un critère strictement racial (on était exclu si l’on était Chinois, même si l’on détenait une autre nationalité). La loi fut reconduite en 1892 et 1902.

La période connaissait une extension inédite du nombre des immigrants, qui allait culminer en 1910. Entre 1880 et 1924, 3 millions d’Italiens immigrèrent aux États-Unis (1 million retourna en Italie), mais aussi 1,5 million de Norvégiens et de Suédois, soit 20 % de la population du Royaume (uni à l’époque). Deux millions de catholiques, surtout polonais, arrivèrent dans le pays, ainsi que 2 millions de juifs d’Europe orientale. Entre 1880 et 1910, le nombre annuel des étrangers recevant un visa de résidence régulière sur le territoire américain doubla, dépassant souvent le million d’êtres par an. En 1910, le taux de la population américaine né à l’étranger avait atteint les 15 % — un taux resté depuis inégalé. Dans certains secteurs comme la métallurgie, les mines, les abattoirs, la main-d’œuvre immigrée dépassait les 50 %. L’heure des nativistes avait sonné. Un mouvement dit de l’« américanisme à 100 % » émergea après la première guerre mondiale, marqué par l’anticommunisme virulent et la xénophobie.

En 1921, le Congrès adopta donc l’Emergency Quota Act, une loi de « quotas d’urgence », qui fut suivie en 1924 par l’Immigration Act, ou loi Johnson-Reed, une loi migratoire beaucoup plus ample que la précédente. Ces deux législations, pour la première fois, imposaient une limitation draconienne à l’immigration sur des critères clairement ethno-raciaux. Leur objectif était de mettre fin à l’immigration asiatique, principalement japonaise en ces années, et de restreindre drastiquement l’arrivée des immigrés européens de l’est et du sud, au profit des seuls « Nordiques », ou « Teutoniques », perçus comme les « vrais » Blancs. Auditionnés comme « experts », Madison Grant et d’autres eugénistes célèbres de l’époque, comme Charles Davenport, jouèrent un rôle clé dans l’adoption de ces lois. Les conséquences furent considérables en termes démographiques, économiques, géopolitiques mais aussi sur le plan de l’accueil des « cohortes de rebuts aspirant à vivre libre » qu’avait évoqué Emma Lazarus. Le nombre des immigrés admis à entrer aux États-Unis chuta lourdement. De plus d’un million annuellement avant la première guerre mondiale (1 285 000 en 1907), les nouveaux quotas firent tomber le chiffre à 350 000 par an en 1921, puis à 165 000 en 1924. Les Asiatiques étaient devenus des véritables parias.

À l’époque, les Latinos, Mexicains en premier lieu, comme les Caribéens, n’étaient pas concernés par ces quotas, sans doute parce que leur nombre comptait peu dans la pression migratoire. Aujourd’hui, ils sont supposés symboliser au premier chef cette nouvelle immigration « inassimilable » que la droite républicaine veut refouler et auxquels il s’agit de fermer la porte (ainsi qu’aux Syriens, tous terroristes potentiels …). L’objet du rejet varie, d’une vague migratoire à l’autre, mais les termes pour exprimer ce rejet, eux, perdurent.

Des juifs renvoyés vers l’Allemagne nazie

La loi de 1924 aura quelques conséquences terribles, en particulier pour les juifs allemands et autrichiens fuyant le nazisme qui, dès 1934, se virent en grand nombre refuser l’entrée sur le territoire américain. En juin 1939, juste avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, un paquebot, le Saint-Louis, quitta Hambourg avec à son bord 963 juifs allemands. Le sort fait aux juifs en Allemagne et en Autriche était alors connu de tous : la Nuit de Cristal, ce monumental pogrom national organisé par l’État nazi, avait eu lieu sept mois plus tôt. Pourtant, arguant des lois migratoires, le président Franklin Roosevelt refusa de donner l’ordre d’accueillir ces réfugiés, pour ne pas avoir à se confronter au Congrès, où nombre d’élus de son parti, des démocrates, jugeaient que laisser le Saint-Louis accoster ouvrirait la voie à une arrivée en masse de réfugiés allemands. Après un refus similaire de Cuba et du Canada, le cargo transportant ces juifs sans visa repartit vers son port d’attache, Hambourg. Ils « se retrouvèrent plus tard sous la botte nazie »3, note l’Encyclopédie de la Shoah. La plupart d’entre eux périrent ensuite sous la botte nazie.

En ces années, un haut fonctionnaire du département d’État, Brickerindge Long, expliquait qu’il était nécessaire de bloquer l’entrée du pays à tous les Allemands, juifs inclus, sinon on risquait de voir entrer des espions nazis sous couvert de réfugiés4. Un argument du même ordre fut entendu en 2015, aux États-Unis comme en Europe, pour justifier l’érection d’une barrière étanche face aux réfugiés en général, et syriens en particulier, afin de bloquer l’entrée de « terroristes » potentiels. D’où la référence aux juifs fuyant le nazisme, utilisée par Barack Obama lorsqu’il évoqua, à l’automne 2015, la campagne du parti républicain s’opposant à l’entrée des réfugiés syriens.

L’arrivée des travailleurs mexicains

Bientôt, cependant, les lois anti-immigrés de 1924 se heurtèrent à un impératif socio-économique d’envergure. De même que la préparation de la guerre avait amené la Maison Blanche à abolir par décret en 1941 l’interdiction faite aux ouvriers africains-américains de travailler dans les usines dites « sécuritaires » — catégorie qui incluait la grande industrie lourde —, de même la mobilisation qui suivit l’attaque japonaise sur Pearl Harbour et l’entrée en guerre des États-Unis, qui créa une accélération soudaine du besoin de bras dans les industries liées à la guerre, poussa les autorités américaines à avoir recours à une main-d’œuvre immigrée qu’elles suscitèrent elles-mêmes. Dès 1942 fut mis en place un vaste programme, dit Braceros (du terme brazo, le bras), autorisant l’« importation temporaire » de Mexicains, pour la plupart des paysans et des ouvriers agricoles, des « bras » destinés à être dirigés vers des propriétés rurales et des usines afin d’y remplacer les salariés mobilisés. L’accord avec le Mexique, initialement limité à la durée de la guerre, perdura 19 années après sa fin, pour n’être abrogé qu’en 1964 : les employeurs s’étaient habitués à ces salariés malléables, souvent accueillis dans les pires conditions et scandaleusement exploités. Cinq millions d’ouvriers mexicains firent partie de ce programme au cours de ses 22 années d’existence. De même, alors que Washington avait interné 120 000 Japonais-Américains soupçonnés d’allégeance à l’ennemi nippon, une loi autorisa en 1943 l’entrée sur le territoire de ces mêmes Chinois qui s’en étaient vus interdire l’accès depuis 1882 ! Le motif économique de cette nouvelle libéralité était le même que dans le cas des Mexicains. Malgré leur supposée « inadaptabilité » congénitale, ces ouvriers chinois, ou du moins leurs bras, étaient de nouveau bienvenus.

Dès la fin des hostilités, une série de mesures, alimentée par les besoins de la réorganisation de l’industrie américaine et de la forte croissance qui l’accompagnait, introduisit de nouvelles exemptions aux quotas d’immigration. Votée en 1948, la loi sur les « personnes déplacées » autorisa l’entrée de nombreux réfugiés européens. Ainsi les États-Unis accueillirent-ils entre 1946 et 1952 plus de 600 000 réfugiés ayant survécu à la guerre mondiale dont 150 000 juifs. Ces mesures préfiguraient un changement général de politique migratoire qui allait mettre vingt ans avant de s’imposer définitivement. Mais dès 1952, une loi autorisa des quotas d’immigration, quoique de petite taille, en faveur des immigrés asiatiques, presque tous empêchés de s’installer aux États-Unis depuis près de trente ans. En 1953, le président Harry Truman, qui s’opposait au principe des quotas sur une base ethnique qu’il percevait comme une politique discriminatoire, proposa de modifier les règlements afin de privilégier les principes du regroupement familial et du droit d’asile et les besoins du pays en travailleurs, quelles que soient leurs origines ethnoraciales. Le Congrès refusa de le suivre. Mais la voie vers les lois qui seront adoptées douze ans plus tard avait été ouverte.

1Le terme «  racialisme  » est un américanisme. Il n’existe pas en français. Pourtant, nous l’utilisons parce que son sens diffère du racisme, même s’il y conduit souvent. Le racisme incarne l’hostilité à un ou plusieurs groupes humains spécifiques en tant que tels. Le «  racialisme  » est une idéologie plaçant les différences entre les groupes humains, à commencer par la couleur de la peau, au cœur de la vision sociale.

2Peter Schrag, Unwanted, publié par l’Immigration Policy Center, 2010. Peter Schrag est l’auteur de Not Fit for Our Society : Nativism, Eugenics and Immigration, University of California Press, juin 2011.

3Rapporté par Nicholas Kristof : «  The Statue of Liberty Must be Crying with Shame  » (La Statue de la liberté doit en pleurer de honte), New York Times, 21 novembre 2015.

4Lire «  Le voyage du Saint-Louis  », Encyclopédie multimédia de la Shoah, Holocaust Memorial Museum.