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Six haltes dans la vie de Georges Tarabichi

Itinéraire d’un intellectuel arabe

Georges Tarabichi (1939-2016) était à la fois journaliste, traducteur, critique, écrivain et l’une des plumes les plus prolixes du monde arabe. Il a notamment traduit vers l’arabe Marx et Lénine, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, et surtout Sigmund Freud. Syrien originaire d’Alep, Tarabichi a vécu à Beyrouth la guerre civile libanaise avant de s’installer à Paris, où il est décédé le 16 mars dernier à 77 ans. Il a été le critique majeur des travaux du philosophe marocain Mohamed Abed Al-Jabri, rejetant sa thèse d’une irrationalité fondamentale de la pensée arabe orientale opposée à un rationalisme maghrébin. Alors que la guerre de Syrie a été pour lui le douloureux temps du silence, l’écrivain a néanmoins rédigé cet article-testament, revenant sur six étapes essentielles de son parcours intellectuel.

À la fin de ma vie, après six décennies d’un compagnonnage avec la plume que j’ai préféré à tout autre — excepté celui de ma femme et de mes filles, je me trouve à faire halte, ou à faire halte de nouveau, à six moments de ma vie. Ce sont des moments qui ont joué un rôle crucial dans mon rapport à l’écriture et à mon œuvre, et même aux textes que j’ai traduits.

Trois Italiennes à leur balcon

Première halte : je suis né dans une famille chrétienne et j’étais d’une piété excessive au début de mon adolescence. J’accomplissais toutes mes obligations religieuses avec une sensibilité si grande qu’elle provoquait les sarcasmes de mon petit frère.

J’étais en deuxième année de collège et j’allais avoir quatorze ans. Ce jour-là à l’école, nous avions à l’emploi du temps un enseignement religieux assuré par un prêtre connu pour sa rigueur. Nous étions alors au stade où nous avions une idée suffisamment claire de la carte de l’univers, de la rotondité de la terre, de son mouvement et de sa taille. Durant son cours, le prêtre nous dit :

« Mes enfants, vous savez maintenant ce qu’est un globe terrestre, et vous en connaissez la taille. Je voudrais que vous vous représentiez une planète un million de fois plus grande que votre terre. Cette planète un million de fois plus grande que la terre n’est pas faite de terre et d’eau, mais d’acier solide. Et près de cette planète un million de fois plus grande que la terre, et faite de l’acier le plus dur, passe tous les millions d’années un oiseau qui la caresse de son aile. Combien de millions — et ses mots résonnent à mes oreilles jusqu’à aujourd’hui — et de millions et de millions d’années seraient nécessaires à l’oiseau qui caresse de son aile cette planète un million de fois plus grande que la terre une seule fois tous les millions d’années, pour faire fondre la planète de son aile ? Et bien cette planète aurait fondu avant que ne s’adoucissent les tourments que vous subiriez en enfer si vous veniez à mourir en état de péché. »

En écoutant cet avertissement arithmétique, j’ai été pris de tremblements car, étant à l’époque un excellent élève, j’en avais saisi toute la dimension. Je suis sorti de l’école en baissant la tête sur mon chemin. L’école se trouvait dans un quartier très ancien, lugubre, d’où émanait l’odeur des lieux renfermés. Deux cents mètres plus loin, on sortait de la rue étroite, fermée la nuit par une porte en métal, vers une avenue large et ouverte. La première chose que l’on voyait en face de soi, c’était un bâtiment relativement moderne, au deuxième étage duquel habitait une famille italienne et ses trois filles, toutes très belles. Le plus souvent, on les voyait assises dans la véranda, offrant aux yeux du passant un ravissant spectacle.

Cette après-midi-là, à peine les avais-je regardées que je me dépêchais de baisser les yeux et de les fermer. Pourquoi ? Il faut revenir au christianisme dans lequel je suis né, où ma famille m’a baptisé. On dit que le péché a trois facettes : l’action de pécher, le péché par la parole, et le péché par la pensée. Même ce dernier péché peut être mortel, disent les théologiens chrétiens, avec pour rétribution l’enfer éternel, s’il tourne autour du sexe, selon le commandement biblique : « Ne convoite pas la femme d’un autre. » Or, toute femme est la femme d’un autre, si elle n’est pas ton épouse légitime. Le désir sexuel devient par conséquent lui-même la cause du péché mortel et Dieu ne le pardonne aux hommes ni ne les sauve des tourments de l’enfer que s’ils le confessent à un prêtre. Dans ce cours d’enseignement religieux, le prêtre se concentrait sur ce péché par la pensée, car il savait bien que les pensées des adolescents tournent autour de la sexualité.

Ainsi, à la sortie du quartier de l’école, marchant vers l’avenue et la véranda des trois jeunes Italiennes, j’étais partagé entre désir et peur des tourments éternels dans les feux de l’enfer, que le prêtre nous avait décrits de terrifiante façon, avec la fable de l’oiseau et de la planète d’acier un million de fois plus grande que la Terre. Non seulement je fermais les yeux, mais sur le chemin de la maison, j’essayais d’écarter de mon esprit les images des trois Italiennes, tout entier pris par la peur que par hasard, l’un de ces pots de fleurs dont les habitants de ma ville, Alep, avaient l’habitude de décorer leurs balcons, ne me tombe sur la tête, et que je meure en état de péché mortel.

J’arrivai quasiment délirant à la maison, et saisi de fièvre. Je restai deux jours alité. Lorsque je me réveillai, mon unique réaction fut de me dire : « Non, ce Dieu dont m’a parlé le prêtre ne peut être injuste à ce point. » De ce jour, j’ai cessé d’être chrétien.

« En quoi suis-je votre ennemi ? »

La seconde halte déterminante dans l’orientation finale de ma vie, après l’histoire de ma sortie du christianisme, eut lieu lors de mon passage à l’enseignement secondaire dans une école officielle dépendant de l’État. Dans mon souvenir, c’était en 1955, après la chute du dictateur qui gouvernait la Syrie, le général Adib Chichakli. Une coalition composée du parti Baas, du parti communiste et des Frères musulmans l’avait renversé. Lorsqu’ils négocièrent entre eux, la question fut posée aux Frères musulmans : « Que voulez-vous ? Quel ministère ? » Ils répondirent : « Nous ne voulons pas d’un ministère. Nous n’avons qu’une seule exigence, c’est l’intégration de l’enseignement religieux dans les écoles secondaires. » L’enseignement religieux était permis, voire obligatoire dans les écoles primaires et au collège, mais pas au lycée. Au lycée, nous étudiions l’éthique et l’éducation civique, il n’y avait pas d’enseignement religieux. On décida d’intégrer l’enseignement religieux dans les écoles secondaires l’année où j’entrais au lycée.

Ce jour-là, lorsqu’on m’apprit qu’il y avait une séance d’enseignement religieux, j’informai mes camarades — j’étais récemment devenu membre du parti Baas — que je voulais y assister pour en savoir plus. J’avais été jusque-là dans une école qui ne dispensait qu’un enseignement chrétien, et je voulais maintenant m’informer sur l’islam, la religion de la majorité en Syrie.

Le cheikh était grand avec son turban. Jusqu’à présent, je me souviens de la couleur de son élégante robe grise. À l’avance, il avait écrit à la craie sur le tableau : « Tous ceux qui ne sont pas musulmans sont les ennemis de l’islam. » C’était le sujet du cours. Il commença à parler et à parler. Chacun de mes camarades me regardait avec insistance pour guetter ma réaction. La moitié du cours était passée et j’écoutais toujours. Puis, le cheikh annonça aux élèves : « J’ouvre maintenant la discussion. » Je me dépêchai de lever la main. Il me demanda : « Je t’en prie, quel est ton nom ? » Je répondis, en insistant sur mon nom : « Georges Tarabichi ». En Syrie, Georges est un nom qui n’est donné que chez les chrétiens. Le cheikh fut surpris, et la sueur commença à perler sur son front. Je continuai : « Professeur, je ne suis pas musulman, je suis chrétien de naissance. En quoi suis-je votre ennemi ? » Il répondit : « Que Dieu me préserve ! Qui dit cela ? Comment peux-tu dire cela ? » « Professeur, depuis plus d’une demi-heure, vous nous dites que tous ceux qui ne sont pas musulmans sont les ennemis de l’islam. En quoi suis-je donc votre ennemi ? »

L’homme voulut rectifier son erreur, affirmant : « Non, non, les chrétiens sont des gens du Livre. » Naturellement, la question qui me vint à l’esprit était de savoir pourquoi il n’avait pas parlé de cela dès le début de son propos. Si je n’avais pas posé la question, auraient-ils été les ennemis de l’islam, tous ceux qui ne sont pas musulmans ? J’aurais dû ajouter la question suivante : « Même si je ne faisais pas partie des gens du Livre, serais-je votre ennemi ? » Je me suis abstenu. À partir de ce moment, je me suis rendu compte qu’une mission de grande ampleur nous attendait encore dans nos sociétés, et que la question n’était pas de changer de politique ou de ministère, mais d’abord de changer les mentalités.

Plus tard la suite, devenu à mon tour enseignant au lycée, un jour de rentrée des classes, j’ai retrouvé par hasard ce cheikh dans la salle des professeurs : il enseignait encore l’éducation religieuse dans le lycée où j’avais été nommé professeur d’arabe. Il se leva et se précipita pour m’embrasser en disant : « Excusez-moi, Professeur. Le péché que j’ai commis une fois dans ma vie, je ne l’ai jamais répété. »

Crime d’honneur

La troisième halte est un événement similaire, cette fois avec mes camarades de parti chrétiens. L’événement m’a profondément transformé et c’est la principale raison pour laquelle je suis devenu écrivain, parce que j’ai senti que l’écriture était la seule voie qui m’était ouverte pour changer les mentalités dans la société. En voici les détails. J’étais en prison en tant qu’opposant politique sous le régime du parti Baas. J’avais adhéré à ce parti avant son accession au pouvoir. J’en avais démissionné une année après son arrivée au pouvoir pour des divergences politiques et idéologiques qu’il ne convient pas de discuter ici en détail. Après avoir quitté le parti et être devenu opposant, j’ai fini en prison. S’y trouvaient avec moi de nombreux autres démissionnaires du parti, même s’ils appartenaient plutôt à un courant de droite qui n’était pas le courant au pouvoir, mais pas non plus le courant de gauche que j’avais rejoint après l’éclatement du Baas. La majorité était composée de ceux qui venaient du Hauran en Syrie, dont une grande partie des habitants étaient chrétiens depuis l’époque des Ghassanides et en étaient les héritiers.

Il y avait avec moi en prison cinq ou six de ces chrétiens baasistes, dans une pièce commune qui rassemblait des dizaines de prisonniers. J’étais à cette époque marié à l’écrivaine Henriette Abboudi, et j’avais eu d’elle une première fille, âgée d’un an ou deux. En prison, je ne pensais qu’à mon épouse et à ma fille que j’avais laissée avec elle. Je ne me souviens plus comment est intervenue la discussion consacrée à l’honneur sexuel, qui oblige à tuer une femme qui a eu une relation sexuelle illicite, qu’elle soit chrétienne ou musulmane. Et dans ce cas, elle doit de préférence être égorgée par son frère pour laver l’honneur souillé. De fil en aiguille, la conversation nous a menés à ce qui suit. Je leur ai lancé :

— « Je refuse le principe même du crime d’honneur. C’est une idée que je ne supporte absolument pas de la part de ceux qui se prétendent progressistes, socialistes et baasistes. »

L’un d’eux se dressa avec colère :

— « Tu es marié ?
— Oui.
— Tu as des enfants ?
— J’ai une fille.
— Elle est petite, naturellement ?
— Oui.
— Lorsqu’elle sera grande, si elle faute avec un garçon, tu ne l’égorgeras pas ?
— Égorger ma fille May si je la vois embrasser un garçon ?!
— Comment ? Tu ne l’égorgerais pas ?
— Camarade, tu es fou ! Je vais égorger ma May ?

— Tu n’as pas d’honneur ! Tu n’es pas arabe, et tu ne mérites ni d’être arabe ni d’être baasiste. »

Ces camarades emprisonnés ont pris la décision de rompre avec moi, et de ne plus me parler, car je ne méritais ni l’honneur d’être Arabe ni celui d’être baasiste, et je n’étais pas, comme eux, un opposant au courant au pouvoir. Le résultat de cette rupture, et de leur hostilité à mon égard par la suite, fut que je déposai auprès de l’administration de la prison une demande pour être transféré vers une pièce individuelle, une sorte de cellule, plutôt de que rester avec des camarades qui avaient rompu avec moi et me méprisaient.

De ce jour-là, j’ai appris une nouvelle leçon : le problème n’est pas seulement d’être musulman ou pas, chrétien ou pas. Les gens divergent selon leur conscience sociale, même s’ils adhèrent à une idéologie unique. Le problème est beaucoup plus profond. Il réside en premier lieu dans les structures mentales. Dans le cerveau humain, il y a deux couches : la couche supérieure superficielle peut être politique, progressiste, socialiste et unitaire, mais la couche structurelle, profonde du cerveau peut être réactionnaire à mort, que le porteur soit musulman ou chrétien. De ce jour s’est affirmée ma conviction que l’attitude concernant les femmes dans nos sociétés détermine l’attitude vis-à-vis du monde dans son ensemble. Et ce jour-là aussi s’est consolidée ma conviction de la nécessité d’un combat au moyen des mots pour le changement des mentalités, de la structure interne de la raison, et pas seulement de la structure de la couche superficielle politique et idéologique.

La découverte de Freud

À la quatrième halte dans ma vie, après la phase du nationalisme arabe baasiste et de la gauche marxiste, est venu le temps de Freud.

Mon histoire avec Freud a commencé par un événement non dépourvu d’originalité. Après m’être marié et avoir eu deux filles, à chaque fois que je m’asseyais à la table pour manger, je prenais un morceau de pain. Sans m’en rendre compte, inconsciemment, j’en émiettais le bord. Ma femme et ma fille mangeaient à la table devant moi, et je ne pouvais pas m’empêcher d’émietter le pain, y compris lorsque nous avions un invité. Ma femme me disait avec son accent d’Alep : « Tu n’as pas honte, Georges ! Les gens te voient, tes filles prennent ton habitude, et tu fais ça même lorsque nous avons des invités à table ! » Je lui disais : « Tu as raison. »

Malgré tout à chaque fois, je m’oubliais et je recommençais à déchirer le pain involontairement et inconsciemment. Il en fut ainsi jusqu’à ce que par hasard, une fois, je lise un article — je ne sais plus si c’était un article de Freud ou d’un de ses disciples — qui parlait de ce phénomène psychologique, une manifestation nerveuse qu’il considérait comme le déchirement involontaire et inconscient du père. Je fus saisi de tremblements. Ainsi, je « déchirais » mon père ! Effectivement, dans mon adolescence, je m’étais confronté à lui. À partir de la lecture de cet article, je me suis ouvert à la psychanalyse et me suis consacré à la lecture de Freud puis j’ai commencé à le traduire. Je me suis réconcilié avec mon père, bien que plusieurs années soient passées depuis sa mort : j’avais soldé mes comptes avec lui et largement retrouvé le calme intérieur, portant d’une certaine façon sur la vie un regard nouveau.

J’ai traduit près d’une trentaine de livres de Freud, je ne les ai toutefois évidemment pas traduits depuis leur langue allemande d’origine, mais depuis le français. Vous connaissez le proverbe italien : traduttore traditore (traduire, c’est trahir). La traduction à partir d’une traduction, c’était une double trahison. C’était pourtant un mal nécessaire : du fait de la colonisation passée par le français et l’anglais, seul un très petit nombre de gens étaient capables de traduire depuis l’allemand.

Si je n’avais pas traduit Freud depuis le français ou l’anglais — moi ou un autre —, la culture arabe aurait été privée de Freud et de la psychanalyse, ce qui est inacceptable. Bien sûr, j’ai commis la double trahison de traduire à partir d’une traduction ; je suis cependant convaincu d’avoir accompli un travail indispensable. Depuis environ un an, je me consacre à la révision de mes traductions de Freud à la faveur de la publication de nouvelles traductions en français, deux ou trois par livre, pour préparer la réédition révisée et plus conforme au texte d’origine, en attendant le jour où il y aura chez nous des traducteurs traduisant directement depuis l’allemand.

Les Ikhwan as-Safa, la logique et le verbe1

Pour la cinquième halte dans ma vie, je voudrais m’arrêter sur ma relation avec le défunt Mohamed Abed Al-Jabri2, auquel j’ai consacré un quart de siècle de ma vie.

En 1972, je m’étais installé à Beyrouth pour prendre la fonction de rédacteur en chef de la revue mensuelle Dirasat arabiyya (Études arabes) éditée au Liban chez Dar Al-Talia. Au début des années 1980, Al-Jabri avait commencé à m’envoyer quelques articles pour que je les publie dans la revue. Puis il envoya un manuscrit de livre à Dar Al-Talia sous le titre « Formation de la raison arabe ». C’était la première partie du livre qui fut publié sous le titre Critique de la raison arabe. Le directeur de la maison d’édition, le défunt Bachir Al-Dauq, m’a donné le manuscrit, en me disant : « Regarde ce livre, toi qui t’y connais mieux que moi en littérature classique ». J’ai lu le livre et lui ai répondu : « Il est incroyable, il faut le publier immédiatement ». Il l’a publié, naturellement.

J’étais fatigué de la guerre civile libanaise, et j’avais pris la décision de quitter Beyrouth pour Paris, où j’allais travailler pour la revue Al-Wahda (L’Unité). Je quittai la maison d’édition, dis adieu à mes collègues et à Bachir Al-Dauq, qui avait alors publié Critique de la raison arabe : ce fut le seul livre que j’emportais avec moi de Beyrouth à Paris, avec le Dictionnaire Al-Manhal de Souheil Idriss. De ma bibliothèque de cinq mille ouvrages, je n’ai pris que ces deux-là.

Arrivé à Paris, je restai dans mon appartement quasiment vide à lire le livre une seconde fois, complètement envoûté. Je lui ai d’ailleurs consacré le premier article que j’ai rédigé pour la revue Al-Wahda. Je m’étais dépêché d’écrire — et beaucoup de ceux qui ont lu ma biographie connaissent cette histoire — : « Non seulement ce livre cultive, mais il transforme. Celui qui en achève la lecture n’est plus le même que ce qu’il était auparavant. » Avec le même enthousiasme, j’ai écrit un compte-rendu du livre pour Al-Wahda.

Pourtant, un point précis du livre soulevait chez moi quelque doute : il concernait la position d’Al-Jabri au sujet des Ikhwan as-Safa (les Frères de la pureté)3. De mes études universitaires au département de langue arabe de l’université de Damas, je m’étais forgé l’idée générale que les Ikhwan as-Safa appartenaient au rationalisme philosophique islamique. Cependant, Al-Jabri avait des mots très durs à leur encontre, les associant à « la raison apathique dans l’islam », et affirmant qu’ils avaient pris position contre la raison, la philosophie, la logique et Aristote, le maître de la logique. J’avais un doute concernant ce point en particulier, sans avoir les moyens de le résoudre, car les épîtres des Ikhwan as-Safa ne m’étaient pas accessibles dans mon exil parisien. Les circonstances ont voulu qu’invité à un colloque, je voyage dans un pays du Golfe. Je voulus me procurer les épîtres pour résoudre cette question et me rendis dans une grande librairie où je demandai à l’employé : « Avez-vous les épîtres des Ikhwan as-Safa ? Il me répondit d’un ton étrange : non, monsieur.

— Et où puis-je le trouver ?
— Monsieur, savez-vous que ce livre est un livre de philosophie ?
— Oui.
— Les livres de philosophie sont interdits ici. »
C’était la première fois que j’entendais dire que les livres de philosophie étaient interdits. Par la suite, j’ai découvert qu’ils ne l’étaient pas que dans ce pays, mais dans la majorité des pays du Golfe. J’expliquai au libraire : « Pardonnez-moi, je ne savais pas. » Une chose en entraînant une autre, je commençai à discuter avec lui amicalement :
— « J’ai besoin de ce livre, comment faire ?
— Il y a bien une autre librairie »,
affirma-t-il. Il m’en indiqua le nom et l’adresse. « On ne sait jamais, peut-être l’ont-ils ? »

Je me rendis dans la seconde librairie et demandai le livre au libraire. Évidemment, il me donna la même réponse. Je lui glissai : « Permettez-moi de me présenter. Je suis écrivain et traducteur, et je m’appelle Georges Tarabichi. » Dès que j’ai eu prononcé mon nom, il me souhaita la bienvenue, et entreprit de me montrer mes livres et traductions dans les rayons. Puis il s’excusa et alla chercher son chef, le propriétaire de la librairie, qui me souhaita la bienvenue à son tour. Je racontai que j’avais besoin de ce livre, car il n’était pas disponible à Paris et que je ne parvenais pas à le faire venir du Liban à cause des circonstances de la guerre civile. Il répondit :

— « Monsieur, vous ne savez donc pas que ces livres sont interdits ? »
— « Je suis au courant, mais qui sait ? vous pourriez peut-être m’aider. »
— « Je vous en prie, venez avec moi. »

Nous descendîmes à la cave. S’y trouvaient des caisses pleines d’autres livres. Il sortit les quatre gros volumes des épîtres des Ikhwan as-Safa, et me les offrit. Il ne voulut accepter aucun paiement alors que j’insistais. Je le remerciai chaleureusement.

Dans l’avion du retour, puis à la maison, ma préoccupation première était de trouver le texte à partir duquel Mohamed Abed Al-Jabri affirmait que les Ikhwan as-Safa s’opposaient à la logique, à Aristote et à la philosophie. J’ouvris le quatrième volume des épîtres, pour chercher le passage, suivant la note de bas de page de Critique de la raison arabe, sans le trouver. J’ai cherché et cherché, pensant que c’était peut-être une erreur d’impression, et qu’il fallait reprendre la lecture entière des cinquante et une épîtres. C’est ainsi que j’ai commencé à lire les quatre tomes. Et en arrivant aux épîtres dix, onze, douze, treize et quatorze, ma surprise fut immense. Car ils disent en substance :

Frère, que Dieu te soutienne et nous soutienne de son esprit. Sache, après que nous t’ayons expliqué nos objectifs, qu’il n’y pas d’entrée pour toi jusqu’à nous sinon au moyen du langage de la logique, car elle est le passage qui rend possible le discours entre nous. Viens et nous t’expliquerons la logique et ses livres.

Puis ils consacrent ces épîtres à l’interprétation des livres de la logique aristotélicienne, De l’interprétation, Catégories, Premiers analytiques et Seconds analytiques et ils utilisent les concepts dans la terminologie grecque, comme analytikós, katêgoria, etc.

En lisant ces cinq épîtres abordant en détail l’interprétation de la logique aristotélicienne, je me demandai : comment Al-Jabri peut-il affirmer que les Ikhwan as-Safa ont rejeté Aristote et la logique ? Et qu’ils prétendent que les hommes n’ont pas besoin de la logique et de la philosophie ? Je retournai à ma lecture des épîtres jusqu’à ce que j’arrive à la dix-septienne, intitulée « De la différence entre les langues » au passage cité par Al-Jabri pour affirmer que les Ikhwan as-Safa disaient que les hommes n’avaient pas besoin de la logique. Que dit le texte en réalité ?

Dans nos premières épîtres nous parlions de l’importance du mantiq pour que tu nous comprennes et que tu comprennes nos épîtres. Mais sache, frère qu’il y a deux mantiq. Il y a le mantiq philosophique dont nous avons parlé, et le mantiq linguistique et la parole4, car sans la parole, les hommes ne se comprennent pas entre eux.

Après voir expliqué le rôle de la langue comme fondement et comme moyen de compréhension entre les hommes, ils ajoutent :

Sache qu’il y a des esprits clairvoyants qui n’ont pas besoin de parole et de langage pour se comprendre, c’est-à-dire qu’il y a des esprits spirituels qui se comprennent par les yeux, par le toucher, par l’esprit, par les émotions et par la télépathie, comme on dirait aujourd’hui, sans avoir besoin du mantiq du langage, ou de la parole.

Ainsi, Al-Jabri a-t-il utilisé cette phrase « qui n’ont pas besoin du mantiq » et omet « du langage », pour dire que les Ikhwan as-Safa étaient contre le mantiq, c’est-à-dire contre la logique dans son sens philosophique.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour tomber sur l’extrait qui suit, lorsque les Ikhwan discutent de la relation entre religion et philosophie, relation que les fanatiques de l’époque (le IVe siècle de l’Hégire) voulaient couper, comme ils voulaient interdire la philosophie au nom de la religion. L’extrait dit mot à mot :

Sache, frère de bien — que Dieu te soutienne par sa lumière —, que celui qui connaît les principes de la religion, sa découverte de la philosophie ne lui nuit pas. Au contraire, elle accroit la conviction de sa foi et sa clairvoyance dans la compréhension du sens.

Puis ils ajoutent :

La logique est la balance de la philosophie et l’outil du philosophe. Puisque la philosophie est la plus noble des activités humaines après la prophétie, il est indispensable que la balance de la philosophe soit la plus exacte des balances, que l’outil du philosophe soit le plus noble des outils, et que la logique soit à la raison et aux idées ce que la grammaire est à la langue et aux énoncés.

Lorsque j’ai lu cette épître et ce passage, j’ai été bouleversé, et ma fierté d’intellectuel a reçu comme un coup de poignard. Car parmi mes écrits au sujet de ce livre, j’avais indiqué : « Celui qui en achève la lecture n’est plus le même que ce qu’il était auparavant. »

De ce jour, je n’ai plus adressé de reproches à Al-Jabri mais à moi-même, qui avais jugé un livre portant sur un sujet dont je ne maîtrisais pas toutes les clés épistémologiques. Et je me suis juré de ne plus dire ni publier aucun jugement sans être parfaitement informé. Et j’ai pris la décision de m’éduquer et de me cultiver de nouveau. Je me suis alors consacré avec une discipline redoutable, moi qui avais partiellement étudié la langue et la littérature arabe à l’université, à la lecture des ouvrages classiques et à la lecture de dizaines et de dizaines de références que cite Al-Jabri dans tous les domaines, pour en vérifier l’authenticité. Je vous le signale : le passage des Ikhwan as-Safa n’est pas le seul. J’ai trouvé des dizaines et des dizaines d’exemples de falsifications par lesquelles Al-Jabri, volontairement ou involontairement, je ne sais pas, trompait les lecteurs et moi-même.

Je le dis franchement aujourd’hui : durant un quart de siècle, j’ai lu Al-Jabri et ses références, des centaines de références dans la littérature islamique, chrétienne, grecque, et tout ce qui était nécessaire au dialogue avec son projet. Je reconnais devant vous qu’il m’a été grandement bénéfique et qu’il m’a obligé à reconstruire les bases de ma culture classique. Malgré toutes les critiques que j’ai pu lui adresser, je lui suis grandement redevable.

Syrie, une silencieuse douleur

La sixième halte. Les cinq premières sont en quelque sorte des points de départ : c’est à partir d’elles que j’ai écrit tout ce que j’ai écrit durant ma vie, soit près de cinq cents articles, une trentaine d’ouvrages et plus de cent traductions. La sixième halte est au contraire celle de l’interruption, du silence et de l’inhibition totale de l’écriture. C’est l’étape de la douleur syrienne ininterrompue depuis près de quatre ans, sans que l’on puisse entrevoir l’espoir d’une fin.

Durant ces quatre années, la plume ne m’a permis de rédiger que deux articles : le premier, le 21 mars 2011, dans les débuts des révolutions du printemps arabe en Tunisie, en Égypte et en Libye. Et le second le 25 mai 2011, alors que la Syrie s’engageait à son tour dans le tumulte de ce printemps. Le premier s’intitulait « Petite histoire en marge de la grande ». J’avais qualifié les révolutions du printemps arabe de « grande histoire » qui commençait, en tant qu’elle faisait entrer le monde arabe dans l’ère des grandes révolutions historiques, comme celle qu’a connu la France en 1789, ou l’ouest de l’Europe en 1848, ou les pays du camp dit socialiste à la fin du XXe siècle. Quant à la « petite histoire », c’est ainsi que j’ai qualifié mon histoire personnelle, liée à la déception d’un grand espoir. Parce que je suis, ainsi que je me décrivais dans la conclusion de ce premier article sur les révolutions du printemps arabe, le fils de la déception de la révolution iranienne et de son crépuscule, plus que je ne suis l’enfant de l’espoir des révolutions arabes qui se lèvent. J’ai indiqué à leur sujet à la fin de mon article que je n’espérais qu’une seule chose : que mon appréhension soit injustifiée, que le sort de ces révolutions arabes soit différent du sort de la révolution iranienne confisquée par les forces portant l’étendard de l’idéologie religieuse, et que le bonheur de ce printemps soit mon compagnon pour le temps qu’il me restait à vivre. Pourtant, comme l’a prouvé la suite des événements, mes craintes étaient fondées : le printemps arabe n’a ouvert d’autres portes que celles de l’enfer, de la régression aux temps d’avant la modernité et du naufrage dans les marais du Moyen Âge, de la croix et du croissant.

Le second article que j’ai écrit à la fin du mois de mai 2011 était intitulé : « Syrie : le régime, de la réforme à la suppression ». Il tournait autour de l’idée que la Syrie, avec ses multiples religions, confessions et ethnies, était à son tour aux portes de l’enfer de la guerre civile si le régime n’entreprenait pas de se réformer lui-même en décidant de sa propre fin. Hors de cette issue, aucune réforme pacifique n’éviterait au pays la destruction. Au lieu de cela, le régime s’est abstenu de satisfaire même ses propres promesses de réforme. Je reconnais aussi que mon insistance à garder une mesure d’optimisme, en exigeant du régime qu’il se dissolve lui-même pour éviter une guerre civile et confessionnelle dévastatrice, n’avait pas lieu d’être. Dans les premières semaines du déclenchement de la révolte syrienne, je n’avais pas conscience du rôle des acteurs étrangers dans les domaines de l’information, de la finance et des armes. Ce rôle, le peuple syrien dans toutes ses composantes confessionnelles en paie aujourd’hui le prix par le sang, les morts et des destructions sans précédent depuis les temps de Houlagou Khan et des invasions mongoles. Tout cela se déroule dans un contexte régional et international qui a vu l’embrasement d’un conflit entre chiites et sunnites menaçant d’être la répétition du conflit confessionnel féroce entre catholiques et protestants qu’a connu l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles.

Il reste à conclure en disant que la paralysie de l’écriture, pour moi qui n’ai fait qu’écrire ma vie durant, équivaut à la mort. Mais c’est une petite mort, en marge de la grande mort qu’est celle de la patrie.

1NDLR. La portée de ce passage est à replacer dans le contexte qui animait les penseurs arabes des années 1970-1980, dans la diversité des courants de pensée auxquels ils appartenaient. Il s’agissait alors d’ancrer la pensée arabe dans le champ de la rationalité philosophique et de la soustraire à l’hégémonie des lectures théologiques. L’entreprise, engagée en 1981 par Mohammad Abde Al-Jabiri au Maghreb, de procéder à la « critique de la raison arabe », est précédée au Levant par celle de Hussein Mroueh, philosophe marxiste, qui publiait en 1978 un ouvrage de trois tomes sur les tendances matérialistes dans l’islam.

2NDT. Penseur et philosophe marocain (1935/2010) qui a consacré ses travaux à l’étude des origines historiques et épistémologiques de la culture arabe dans son œuvre encyclopédique majeure intitulée Naqd al-ʿaql al-ʿarabī (Critique de la raison arabe).

3NDT. Groupe de savants et de penseurs qui aurait vécu à Bassora au Xe siècle et adoptait dans ses épîtres encyclopédiques (rassail Ihwan as-Safa) un discours conciliant la philosophie grecque avec les notions théologiques de l’islam et dépassant, malgré leurs origines ismaélites chiites, les divergences politiques et dogmatiques de musulmans de l’époque.

4NDT. À la fois la logique, sens le plus courant, et le langage, le mantiq linguistique est dérivé du verbe « prononcer ».