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Sur les traces de la musique pop libanaise

Les Bendali et la fabuleuse histoire de « Do you love me ? »

La famille Bendali, un groupe de musique pop des années 1970 au Liban, connaît aujourd’hui une célébrité tardive avec sa chanson Do you love me ? dont le clip tourne en boucle sur les réseaux sociaux. L’occasion de redécouvrir un pan du patrimoine musical populaire libanais auquel Internet redonne une seconde vie, grâce à quelques passionnés peu soucieux de droits d’auteur...

« La nostalgie, c’est une maladie libanaise... » La cinquantaine, énième cigarette à la main, assis à deux pas d’un antique piano en ébène où reposent les deux oud entrecroisés de ses parents, Roger sait parfaitement ce qu’évoque pour de nombreux Libanais le nom des Bendali1, cette famille musicienne de Tripoli, ville du nord trop souvent réduite à l’affrontement confessionnel entre deux de ses quartiers, Bab al-Tabbaneh et Jabal Mohsen.

Dans leur petit studio près de l’entrée de la ville, ces questions paraissent soudainement lointaines, et demander aux Bendali quelle est leur confession aurait quelque chose de dérisoire. Roger, mais aussi Dora, qui en était la chanteuse la plus célèbre, continuent d’habiter ici, dans l’immeuble de leurs parents, en enregistrant toujours des titres, et en tentant de conserver l’héritage d’une aventure commencée dans les années 1970. Entre une version musicale de Lebanese Rocket Society ou encore une version libanaise de Sugar Man, trouver les Bendali et les traces qu’ils ont laissées, de Tripoli aux studios dans lesquels ils ont enregistré en passant par de vieux stocks de vinyles dans des arrières-boutiques de Beyrouth, est un jeu de piste. Jusqu’à croiser plus largement une histoire méconnue de la pop libanaise.

L’aventure d’une chanson

« Do you love me ? Do you do you ? » On est en 1978 et pour les besoins d’une télévision koweitienne, René Bendali, le principal chanteur, a les cheveux au vent sur la terrasse d’un hôtel de la capitale. Accompagné de ses sœurs — au look disco impeccable —, il est filmé pour un clip, qui, par hasard, quarante ans plus tard, va réapparaître sur YouTube et devenir un petit phénomène. En effet, le clip kodachrome de cette chanson, avec son refrain hippie-arabe, a été vu par plus de 3,5 millions d’internautes depuis 2007. C’est la principale raison de la notoriété des Bendali aujourd’hui. Une célébrité tardive qui a surpris la famille et largement dépassé les frontières libanaises où le groupe reste en réalité connu pour d’autres titres, à travers Dora ou la petite Rémi. Dans une récente émission sur les Bendali et plus largement sur les dhahabiyat, l’âge d’or de la chanson pop libanaise, la chanson n’est même pas évoquée.

Do you Love Me  ? - Bendaly Family - YouTube

En réalité, alors qu’il était inconnu à l’époque, ce clip a depuis porté le nom du groupe jusqu’en Europe, dans les cabines des DJs et des vinyl diggers, qui s’en sont emparés d’une autre manière. Ces chasseurs de sons se tournent ces dernières années vers le Proche-Orient après avoir débusqué des merveilles en Afrique. Ils ont ainsi fait réapparaître les noms d’Omar Khorshid, d’Elias Rahbani, ou encore les premiers albums de Ziad Rahbani. C’est d’ailleurs à ce dernier que certaines chansons des Bendali sont parfois attribuées à tort, comme Dawerha Dawir, chanson très second degré qui parle de « vite fumer avant que la police n’arrive », et dont il est en fait le producteur.

Devenu un tube « branché », Do you love me ? a eu sa vie propre, dissociée du groupe qui n’en a jamais profité. De ce titre ils n’ont tiré ni argent, ni nouvelle carrière, ni même un regain d’intérêt pour le reste de leur répertoire. Beaucoup pensent encore qu’ils étaient Turcs, et peu savent que certains de ses membres sont toujours à Tripoli. Les Bendali ne se sont pas produits ensemble depuis plus de vingt ans, délaissant une scène qu’ils ont pourtant longtemps occupée.

Une famille musicienne de Tripoli

Ce groupe à géométrie variable avait débuté dans les années 1970, à une époque charnière, celle de l’arrivée de nouveaux supports (cassettes audio, vidéo et télévision). C’était avant l’ère du piratage et du label géant du Golfe, Rotana, qui contrôle aujourd’hui 80 % du marché. Et après les années 1940-1960, décennies du cinéma, de la radio et de légendes de la musique arabe. Sorte de « Jackson Five » du monde arabe, avec trois frères et neuf sœurs, la Aylat Bendali (famille Bendali) commence dans les cabarets du quartier Hamra à Beyrouth, puis enchaîne les tournées pendant les années 1970-1980 — autant dans des villes arabes qu’à Londres, en Australie, en Afrique ou en Amérique latine : « On restait plusieurs soirs de suite dans la même ville, devant parfois 2 000 personnes, un show chaque soir. Mais plus c’était loin, plus on réduisait le groupe. En Australie on était quatre ou cinq, par exemple », souligne Roger.

Plusieurs spectacles avec décors et costumes vont se suivre pendant près de deux décennies : Aylaitna Aylah, Kamera’77 ou Bendaly Disco Show. Le groupe y mêle chansons pop pleines d’humour, décors kitsch et interludes de stand-up. Ce spectacle de divertissement adapté pour la télévision est retransmis largement pendant les années 1980 et encore aujourd’hui, le nom des Bendali est associé à ces émissions que beaucoup de Libanais se rappellent avoir vues dans leur jeunesse.

Enfants d’un couple de musiciens dont le père était l’inspirateur, cette famille musicienne de Tripoli n’est pas sans rappeler une autre famille célèbre, cette fois-ci de Beyrouth, les Rahbani. Mais si l’une comme l’autre illustrent l’importance de la famille au Liban, autant en politique qu’en musique, Roger et Dora sourient à l’évocation d’une possible rivalité, ou même d’une quelconque comparaison. Entre leur dynastie (depuis leur père jusqu’à sa petite-fille Rémi) et celle des Rahbani, le nom le plus prestigieux de la musique libanaise, il y a un monde. Plus commerciale et jamais vraiment prise au sérieux, la musique des Bendali est loin du prestige du théâtre symphonique des Rahbani, du jazz sophistiqué de Ziad et de l’aura de diva de Fairouz.

Le tube fantôme

À l’écoute d’un énième remix de Do you love me ? par un DJ européen, Roger hoche la tête : le groupe n’a jamais perçu de royalties et découvre ces chansons au hasard sur Internet. Il hausse les épaules quand on lui demande s’il essaye d’en récupérer : « C’est en Allemagne, c’est trop loin pour ça... ». Reprise au Liban, en Israël, en Grèce ou en Turquie, samplée en douce et sans que personne ne verse de droits sur des labels européens obscurs (tout comme un autre titre du groupe, Tenke Tenke), Do you love me ? est un tube fantôme. Pourtant enregistré à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), le titre est repris et copié comme si de rien n’était, largement piraté. Il faut dire qu’il paraît presque abandonné à cette seule vidéo : impossible à acheter, il n’est jamais sorti en disque à l’époque et n’a jamais été réédité depuis 2007, malgré l’explosion des compilations consacrées à la pop libanaise.

Le titre a pourtant été enregistré en studio et circule depuis plusieurs années entre amateurs. À son écoute, Roger se souvient en effet qu’« au début des années 1980 il a été enregistré à Beyrouth, pour un label koweitien qui l’a seulement sorti en cassette pour le Golfe ». Cassette audio aujourd’hui introuvable et dont la bande studio est probablement perdue : « seul un vrai collectionneur prendrait le temps de chercher », selon l’un d’entre eux, grand connaisseur du parcours du groupe. Le même se rappelle aussi avoir entendu la chanson à l’époque dans leur spectacle Kamera 77, filmé en Jordanie et diffusé dans toute la région, mais là encore seuls « un ou deux collectionneurs » en possèdent aujourd’hui des copies VHS jalousement gardées.

Ce tube fantôme est à l’image de la quasi totalité de la musique du groupe : introuvable. Devenu aujourd’hui le gardien du temple, revenu des États-Unis en 2009, Roger récupère parfois, faute de mieux, des vidéos issues de vieilles VHS numérisées par des inconnus et postées sur Internet. Il ne possède pas les bandes studios ou vidéos de l’époque, ni même les copies de toutes les cassettes et vinyles publiés, dont la liste complète est même incertaine. Dans le couloir du nouveau studio, Roger indique un coin de mur avec fatalité, « c’est là où l’on mettait les bandes... »  : l’incendie de leur studio en 1982 les en a privés et a porté un coup à la carrière du groupe. Leur histoire croise ainsi celle des conflits qui vont se succéder au Liban, évoqués avec mélancolie dans certaines chansons, comme Chou sar ya Beirut ? Que s’est-il passé ô Beyrouth ? »). La guerre pousse la famille hors de Tripoli, jusqu’à amener finalement une grande partie d’entre eux à émigrer au milieu des années 1980.

La Aylat Bendaly va lentement quitter la scène. Les filles délaissent le groupe au gré de leurs mariages, puis leur père disparaît en 1985. Musicalement, c’est aussi un virage, vers le studio et une musique sombre et plus électronique, tendance new wave. Le groupe est alors signé chez Antoine Samaha pour plusieurs albums et cassettes, notamment Winter et Autumn Leaves. Le patron de Voice of Beirut, longtemps en charge de tous les grands noms de la pop des années 1970-90, les considère encore comme l’« une des plus belles aventures » de son label, malgré une collaboration achevée dans l’amertume de conflits autour des droits d’exploitation.

Un patrimoine sauvage

À cause de ce patrimoine parcellaire, perdu ou laissé en grande partie à leur ancien producteur, les Bendali sont largement absents des rayons des disquaires aujourd’hui. Dans le studio de Tripoli, on se résigne d’ailleurs plutôt à réenregistrer les anciens tubes2 qu’à rééditer. Leur musique se diffuse en fait autrement, dans des réseaux de connaisseurs et hors de tout contrôle : les numérisations d’introuvables vinyles, cassettes audio ou vidéo font d’Internet le lieu depuis quelques années d’une patrimonialisation sauvage, entre passionnés, de la musique arabe. Bien au delà du cas des Bendali, celle-ci permet de compenser l’absence inquiétante de politique de conservation3 et de réédition de ces musiques. Même YouTube, paradoxalement, loin de favoriser seulement les artistes à clips, permet à des titres introuvables de réémerger.

On peut de cette façon (re)découvrir Sar li Snin, Ya habibi ta‘le al haqni de la chanteuse Asmahan ou encore Warde hamra, titres où éclate le talent de cette fratrie de musiciens maîtrisant parfaitement le télescopage entre musique arabe et disco-pop occidentale. Loin de leur son électronique en studio et des pitreries de leurs spectacles, les Bendali ont surtout été pendant une quinzaine d’années un exemple rare et convaincant de groupe live de musique pop arabe. La guitare et l’oud de Roger, le chant de René et Dora, les arrangements de chœurs et le passage courant d’une langue, d’un style et d’un rythme à l’autre, forment ensemble une vraie signature sonore. « Les enregistrements étaient secondaires, on n’était pas connus pour ça, on les distribuait même gratuitement parfois. On faisait des concerts avant tout », résume Roger.

Cette énergie de leurs shows télé, radio, ou de concerts sous forme d’enregistrements pirates est restée intacte aujourd’hui. Dans l’ombre d’autres artistes libanais plus reconnus aujourd’hui, trop souvent cantonnés à l’anecdote Do you love me ? et sa brume de nostalgie, les Bendali méritent d’être redécouverts.

1Également orthographié Bendaly, Bandali ou Bandaly.

2Un best-of avec ces nouvelles versions est disponible sur le site officiel.

3Celle-ci est laissée à des associations et des particuliers : l’association Amar au Liban par exemple, ou encore la radio égyptienne Gramafoon. En France, l’association Phocéephone et plusieurs DJs (Toukadim, Victor Kiswell ou Yamani Dazi) contribuent à faire connaître cette musique, mais cependant plus souvent sur le versant maghrébin.