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Tunisie, transformation politique et « ruse avec la religion »

« Une révolution en pays d’islam », de Yadh Ben Achour

Certes, la révolution tunisienne n’avait ni la taille ni la portée des grandes révolutions comme l’anglaise, l’américaine, la française, la bolchevique ou la chinoise, qui, en refaisant leur propre société, ont reconfiguré l’histoire du monde. Et pourtant, Yadh Ben Achour en est persuadé, la révolution tunisienne sera commémorée comme telle dans les siècles qui viennent.

Non, la révolution tunisienne n’a été ni volée ni confisquée. Devrait-on nier la révolution française pour cause de restauration ? Ce qui s’est passé en Tunisie après le 17 décembre 2010 (le suicide de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, dans le centre du pays), n’était pas un feu de paille aussi vite éteint qu’allumé, ainsi que l’ont déclaré de nombreux analystes. Mais il y a le temps de la révolution et celui du processus révolutionnaire, rappelle Yadh Ben Achour, éminent juriste tunisien, figure de la société civile1. Ce qu’il entend démontrer, c’est l’ampleur et la profondeur de la révolution tunisienne. La Tunisie est toujours dans une situation révolutionnaire, les mouvements sociaux de 2015-2016 n’ont cessé de le confirmer. Cependant, si le pays a gagné sur le front de la liberté politique, il a perdu (pour l’instant) sur celui de la justice sociale et économique.

Comment qualifier cette révolution tunisienne, la première du XXIe siècle ? Elle est inédite, sans filiation. « C’est la première fois, en tout cas, que dans le monde arabe, une révolution démocratique a eu lieu contre la tyrannie, et fait tomber un régime, au nom de la dignité », relève l’auteur. Du même coup, trois idées reçues ont été balayées : celle de la démocratie conçue pour le seul Occident, celle de l’exception arabe autoritaire dans un monde en voie de démocratisation, et celle de l’incapacité du peuple à conquérir ses droits par lui-même.

La parole libérée

Avant même les révoltes du bassin de Gafsa en 2008, le mécontentement général était palpable. Le régime était miné par les pratiques policières, la corruption de la famille régnante, la pauvreté et l’exclusion, en particulier le chômage des jeunes, le déclassement de la classe moyenne, et le déséquilibre régional. À l’heure d’Internet, « le terrain était fertile pour que le moindre incident se transformât en une véritable insurrection, puis en révolution », rappelle l’auteur. Avocats, associations, syndicalistes… ont joué un rôle primordial dans l’agrégation puis la coordination des mouvements spontanés qui se sont alors développés.

Cependant, contrairement à ce qui a souvent été affirmé, le soulèvement de 2010-2011 n’a pas eu pour cause des considérations uniquement économiques et sociales. C’est fondamentalement, souligne Yadh Ben Achour, « une révolution politique », « une protestation contre l’exclusion, le défaut d’écoute, l’indifférence des autorités, la rupture entre l’État et la société, en un mot, une protestation contre l’oppression politique ». On serait tenté d’ajouter à la phrase de l’auteur : contre l’asphyxie. Car le maillage de la société tunisienne, via le chef de quartier (le moqqadem) et les indicateurs à la solde du régime (des voyous en civil), était tel, sous Ben Ali, qu’il empêchait littéralement de respirer — à moins de collaborer —, ce qui rongeait la société de l’intérieur et ajoutait à son humiliation.

Lorsque le mur de la peur est tombé, la parole s’est libérée. Avec elle ont surgi des difficultés auxquelles les Tunisiens n’étaient pas préparés. Organiser des élections, par exemple, alors que les politiques n’avaient aucune idée de la complexité de la procédure. Concilier surtout des réflexes identitaires, libérés par la fin de la dictature. Du jour au lendemain, les forces les plus conservatrices ou religieuses ont ainsi accédé au statut d’acteurs sociaux et pesé lourdement. Ceux qui croyaient au visage radieux et libertaire du processus révolutionnaire n’étaient pas conscients de la contradiction entre révolution politique et révolution culturelle. Or la révolution va profiter aux salafistes, et même au développement de la culture djihadiste. De nouveaux interdits ou de nouvelles tolérances font leur apparition. Les homosexuels en feront les frais et nombre de femmes se sentiront menacées dans leurs droits. La révolution, dans son développement, devra par conséquent « constamment ruser avec la religion » et non l’attaquer de front, souligne Yadh Ben Achour.

Contourner l’obstacle religieux

Des murs sont tombés, mais il en est un qui résiste, écrit Yadh Ben Achour : celui de la religion. L’islam reste « toujours campé à l’intérieur de sa forteresse inexpugnable » et son rapport à l’État « ne change pas fondamentalement de ce qu’il était sous la dictature ». Faut-il s’en étonner ? Seuls ceux qui voulaient voir en Zine El-Abidine Ben Ali un rempart contre l’islamisme ont été stupéfaits de découvrir, après 2011, l’importance de la religion dans la société tunisienne. En définissant eux-mêmes « la bonne religion » pour mieux combattre « les extrémistes » (et plus encore les démocrates), les autocrates se tendent des pièges dans lesquels ils finissent par tomber. Leur démarche, leur doctrine, leurs actions politiques profitent aux partis islamistes, en leur offrant le terreau propice à leur développement. Et la politique de répression qui suit « aggrave le problème et participe à la diffusion du salafisme armé », insiste Yadh Ben Achour. Ainsi, le « despote éclairé » qu’était Habib Bourguiba, puis le « despote policier » que fut Ben Ali ont participé au développement de l’islamisme en Tunisie. La dictature a préparé le terrain à la religion post-révolutionnaire.

Compromis, concessions, trocs, mauvaise foi ont été des éléments essentiels pour contourner la religion, et permettre à la Constitution du 27 janvier 2014 de voir le jour. « L’année 2011, celle de la Haute Instance de la révolution, fut l’année des nuages et des rêves. L’année 2013 et les suivantes furent celles des tractations et des compromis », résume l’auteur. Non pas par choix, mais par nécessité. Cet art du consensus propre à la Tunisie, Yadh Ben Achour le loue, sans en méconnaître les risques. La Constitution est un véritable « pot-pourri » que les juges interprètent à leur manière. Le retour des RCDistes de Ben Ali constitue un danger réel pour le pays. La corruption est loin d’avoir disparu. Les crises politiques graves qui ont secoué le pays en février et juillet 2013 après l’assassinat de Chokri Belaïd puis de Mohamed Brahimi ne sont sans doute pas les dernières. La menace terroriste est toujours présente, et la situation économique guère rassurante. Mais ce n’est pas parce que la révolution tunisienne est emplie de contradictions qu’elle a échoué. Qu’on l’approuve ou non, l’alternance, décidée par les électeurs en 2014, est un événement majeur, même s’il n’a pas profité à la « Tunisie des oubliés » en matière économique et sociale.

Un climat démocratique

Les nouvelles révoltes de Kasserine, début 2016, rappellent le scénario de décembre 2010 : les mêmes frustrations, la même jeunesse sans travail, les mêmes déséquilibres régionaux. Mais la société n’est plus sous tutelle. « Cette fois-ci, nous avons affaire à un changement total de décor. La dictature n’est plus, et les heurts avec les forces de l’ordre n’ont pas été sanglants, fait remarquer Yadh Ben Achour. Le climat démocratique produit son effet. C’est au nom de la révolution que ce rappel protestataire a été lancé. Qui peut encore parler de « voler la révolution » ?

Par sa rigueur et son analyse distanciée, Tunisie, une révolution en pays d’islam constitue un ouvrage de référence. On pourra regretter, cependant, que le style très universitaire lui donne par moments des allures de thèse, et risque de décourager certains de s’y plonger.

1Ancien doyen de la faculté des sciences juridiques de Tunis, ancien président de la Haute Instance de la révolution, et membre du Comité des droits de l’homme des Nations unies.