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Un pan oublié de la révolution égyptienne de 1919

« Zig zig » ressuscite les luttes des femmes paysannes

Zig Zig est une performance théâtrale sur les viols et les exactions perpétrés par l’armée britannique dans le village égyptien de Nazlet Al-Shobak, à Gizeh, pendant la révolution menée en 1919 par Saad Zaghloul contre le colonialisme britannique et qui aboutit à l’indépendance (formelle) de l’Égypte en 1922. Basée sur des archives du Foreign Office, la pièce met en scène les témoignages de paysannes qui ont déposé plainte.

Quatre actrices, chacune assise derrière un pupitre éclairé par un abat-jour, feuilletent des documents. Tour à tour, les personnages de Zeinab Bint Radouan, Sirriyya Bint Khafaga, Sida Bint Hassanain et Oum Al-Sayyid Bint Muhammad se lèvent pour rapporter des faits similaires : « les soldats britanniques sont entrés vers 4 heures de l’après-midi. Ma belle-mère leur a demandé s’ils voulaient qu’on leur prépare des oies, mais ils ont répondu : ‟zig zig” ». Les soldats violent les femmes présentes, tuent à bout portant les maris, frères ou fils avant même qu’ils n’aient le temps de s’interposer, puis pillent la maison et mettent le feu au toit. Les actrices récitent les témoignages tels qu’ils sont consignés dans les archives du Foreign Office. Chacune est ensuite interrogée, en anglais, par l’une d’entre elles qui joue alors le rôle de l’enquêteur pendant l’investigation menée dans les baraquements de l’armée britannique à Qasr Al-Nil.

© Ruud Gielens

Les témoignages s’accompagnent de mouvements de danse hachés et désarticulés qui donnent vie au traumatisme auquel ces femmes ont été soumises. Les interrogatoires sont entrecoupés de chants à cinq voix, lents et tristes : Yamama hilwa (« Jolie colombe », composée par Dawud Hosni) et Wallahi tistahil ya qalbi (« Tu mérites bien ce qui t’arrive, mon cœur », composée par Sayyid Darwish). La performance de chacune des actrices donne corps à quatre femmes d’âges et de personnalités différentes, de la belle-mère dont le récit est extrêmement structuré, qui se souvient du moindre ustensile de cuisine volé par les soldats à la jeune bru hagarde qui se contredit, car elle ne se résout pas à dire qu’elle a été violée.

L’interrogatoire

Au-delà de l’agression physique première, la performance interroge d’autres violences : celle de l’enquête et celle du Wafd, le principal parti nationaliste de l’époque. Le texte est centré sur l’interrogatoire, douloureux moment de remémoration pour la plaignante. Elle est en effet bousculée par les questions des enquêteurs qui l’obligent à dire l’indicible en termes froids, judiciaires, à resituer ce moment traumatique très précisément dans le temps : à quelle heure exactement les soldats sont-ils entrés ? et l’espace : où se tenait le soldat qui a tué votre mari ? À quelle distance exactement du four ? Ces moments de confrontation, très intenses, sont entrecoupés de courts passages où les actrices jouent le rôle de jeunes femmes d’aujourd’hui en Égypte. Elles s’interrogent, en arabe, sur leur rapport à ces événements. Elles admirent le courage de ces paysannes, qui se sont volontairement soumises à la violence symbolique de l’enquête. Qu’auraient-elles fait aujourd’hui, elles-mêmes ? et se demandent pourquoi, parmi tant d’autres villageoises ayant eu à subir la même épreuve, seules celles de Nazlet Al-Shobak ont porté plainte. Auraient-elles été poussées à le faire par des notables du Wafd ? Car ces drames individuels, après avoir été dûment traduits et consignés dans un Livre blanc, ont été posés sur la table des négociations par Saad Zaghloul Pacha, leader des nationalistes égyptiens et chef du parti Wafd, et ses collègues à Londres.

Pourquoi alors, seule la version traduite du Livre blanc leur est-elle parvenue ? se demandent les actrices. Pourquoi, alors que les exactions commises à Nazlet Al-Shobak étaient dénoncées dans les slogans nationalistes pendant plusieurs années, ont-elles très vite été effacées de la mémoire collective ? Elles ne sont pas évoquées dans les livres d’histoire.

Effacées des livres scolaires

© Ruud Gielens

Si, par son travail, Laila Soliman entend surtout « attirer l’attention sur ces moments oubliés », elle offre par là même un éclairage alternatif sur le mouvement nationaliste de 1919. L’histoire n’a retenu que les manifestations des hawanim, remarque ironiquement l’une des actrices, faisant référence aux marches des femmes de l’élite, et a oublié la souffrance et le courage de ces paysannes. Les livres scolaires ne consignent que l’exil de Saad Zaghloul Pacha et de ses camarades et les imposantes manifestations cairotes pour leur retour, identifiant la base sociale du mouvement nationaliste dans les classes moyennes et supérieures urbaines et les propriétaires fonciers. Un point de vue repris par de célèbres romanciers : Naguib Mahfouz dans Bayn al-Qasrayn (Impasse des deux palais, 1956) et dans une moindre mesure, Tawfik Al-Hakim dans ‘Awdat al-Ruh (L’âme retrouvée, 1933), mais remis en cause par Ahmed Mourad, auteur contemporain à succès. Dans 1919 (2014), il raconte l’engagement des classes populaires urbaines et rurales à travers son personnage principal, militant d’Al-Yad Al-Sawda (La main noire), groupe clandestin qui organisait des assassinats de gradés britanniques et de « collabos » égyptiens. Il décrit également la répression dans le monde rural, en particulier les punitions collectives de villages bombardés à cause de leur proximité des lieux de sabotage des chemins de fer. Les soulèvements dans le reste du pays et dans les quartiers défavorisés de la capitale sont totalement absents du roman de Mahfouz, brièvement évoqués par Al-Hakim, qui fait une description détaillée des barricades érigées dans la ville.

© Ruud Gielens

« I didn’t raise my boy to be a soldier »

Zig zig vient après No time for art (2011) et Hawa al-Huriyya (Whims of Freedom, 2014). Structurée autour d’un parallèle entre 1917-1919 et 2011-2013, cette dernière performance théâtrale raconte les soulèvements populaires dans les campagnes en 1917, dans le contexte de la première guerre mondiale et de la conscription forcée des paysans dans l’armée britannique, sujet largement sous-documenté. Les soulèvements de 1917 sont décrits comme plus radicaux que les manifestations des pachas et effendis (notables et lettrés) de 1919. À travers les analogies entre 1917 et 2011, Soliman se demande si d’ici cent ans les livres d’histoire ne retiendront de l’agitation révolutionnaire actuelle que le 30 juin 2013, date des manifestations appelant à la démission du président Mohamed Morsi.

Cette question, posée dans un contexte d’intensification de la répression militaire, a donné à Hawa al-Huriyya une acuité dramatique, doublée par le recours systématique à des textes musicaux pour raconter l’histoire vue d’en bas. Le drame de la conscription forcée de près de 500 000 Égyptiens dans l’armée britannique y est abordé entre autres par plusieurs chants anonymes, et deux airs célèbres de Sayyid Darwish, Al-oummal wal sulta, salma ya salama (Les ouvriers et le pouvoir) et Ya aziz ayni, La prunelle de mes yeux), qui reprend la complainte d’une mère dont le fils est emmené au front.

Dans Zig Zig, un air chanté en anglais fait écho à cette douleur : I didn’t raise my boy to be a soldier (Je n’ai pas élevé mon fils pour qu’il devienne soldat). La chanson, qui circulait aux États-Unis avant l’entrée en guerre du pays en 1915, dit la colère des femmes de voir leurs fils transformés en chair à canon. Elle résume bien le parti pris de Soliman : dire les douleurs de ceux — et surtout de celles — dont la parole a été effacée des livres d’histoire.

© Ruud Gielens