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Trois questions à Ihsane El-Kadi, directeur de Maghreb Emergent/Radio M

Algérie. Des élections qui ne règleront rien

Arrêté pour quelques heures à la veille de la tenue des élections législatives, Ihsane El- Kadi explique les raisons des pressions subies par Maghreb émergent et Radio M et souligne que la revendication pour le changement portée par le Hirak reste d’actualité.

Orient XXI. Vous venez d’être arrêté, puis libéré plusieurs heures plus tard. Ce n’est pas la première fois ; le 18 mai dernier, vous avez été mis sous contrôle judiciaire pour « diffusion de fausses informations à même de porter atteinte à l’unité nationale ». Pourquoi ces arrestations ? Que craint le régime ?

Ihsane El-Kadi. Les interpellations ont commencé en juin 2020, c’est-à-dire sous l’ère du président Abdelmadjid Tebboune, et pas avant. J’ai été arrêté par la Direction générale de la sûreté intérieure (DGSI) et conduit à la caserne d’Antar, à Alger. Mais que ce soit le harcèlement juridique du ministre de la communication Amar Belhimer, souvent en service zélé pour le président de la république, ou du fait de l’auto-saisine de la police politique, le fond de l’affaire, même dissimulé, est le même : l’audience de Radio M et de son site d’information posent problème.

Le média couvre le Hirak, l’actualité de la répression et reçoit tous les points de vue qui s’expriment dans le respect des règles républicaines. Il s’agit donc à chaque fois, avec ce rouleau compresseur sécuritaire et judiciaire, de voir dans quelle mesure il est possible de réduire cette audience, d’infléchir la ligne éditoriale, sans avoir à en arriver à la mesure extrême de la fermeture pure et simple.

Le harcèlement dépasse ma seule personne. La Direction générale de la sûreté nationale (DGSN, police) s’est déchainée contre la journaliste Kenza Khatto dès qu’elle a montré son ordre de mission. Elle a eu droit à quatre jours de garde à vue. Un de nos actionnaires, Nabil Mellah, a été jeté en prison alors qu’il représente un modèle d’entreprise de la diversification économique (exportation hors hydrocarbures).

En vérité, le régime ne redoute pas Radio M, un petit web média, mais le repaire exemplaire de résistance qu’il peut proposer à une opinion populaire qui s’est très largement détournée de la propagande officielle dans les médias accrédités. La preuve encore ce samedi 12 juin avec le fiasco du scrutin vanté pendant des semaines dans ces médias. Stopper purement et simplement ce média est une option sur la table. Mais ce n’est pas la seule.

O. X. Le pouvoir pense-t-il avoir réglé le Hirak par cette consultation électorale ? Quel est l’avenir de ce mouvement qui a tant mobilisé ?

I. K. Le colonel avec qui j’ai beaucoup échangé à la caserne Antar ne m’a pas donné le sentiment qu’il considérait que cette législative règlerait la question posée par le Hirak. Il avait sans doute raison. Les Algériens n’ont pas adhéré à cette offre politique supposée renouveler la scène représentative, mais en dehors des acteurs du mouvement populaire. Le Hirak n’a pas subi de défaite en mars 2020 lorsqu’il a interrompu les marches populaires sous l’effet de la pandémie. Il n’en a pas subi non plus en juin 2021 en perdant la possibilité de marcher dans les grandes villes du pays à l’exclusion des villes kabyles. La défaite aurait été de ne plus pouvoir mobiliser en l’absence de répression. Ce n’est pas le cas. Maintenant, il lui faudra compenser son absence dans les espaces publics par un surcroît d’organisation. Une partie de plus en plus large des élites militantes du Hirak en est convaincue et y travaille. D’ailleurs la répression sécuritaire cible de plus en plus les projets de mise en réseau des acteurs du Hirak. La revendication du changement radical exprimée depuis le 22 février 2019 continuera d’être portée dans les prochains mois. Elle le sera différemment. La feuille de route institutionnelle de Tebboune devra en tenir compte tôt ou tard.

O. X. La situation économique étant très mauvaise, quel type de réponse la classe politique peut-elle apporter aux difficultés sociales des Algériens ?

I. K. L’Algérie a besoin d’un consensus politique fort pour engager des réformes de modernisation de l’économie que le régime d’Abdelaziz Bouteflika a reportées parce qu’antinomique avec son fonctionnement autoritaire clientéliste. L’exécutif d’Abdelmadjid Tebboune qui sortira des législatives n’aura pas plus de force politique pour réformer que l’actuel gouvernement. Il y a donc une inclinaison à la poursuite du statu quo bureaucratique qui consomme les réserves de change de la Banque d’Algérie semestre après semestre en attendant un choc d’ajustement qui arrive à grande vitesse. Dans les années 1990, c’est la guerre civile qui a permis au pouvoir politique de faire passer un ajustement structurel brutal comme un moindre mal.

Aujourd’hui, le discours présidentiel est irréaliste et il ne prépare pas les Algériens au consensus sur des réformes qui ne peuvent passer que par une ouverture politique préalable permettant aux perdants de l’ajustement de se défendre librement. La capacité à conduire un changement politique et une réforme économique n’a jamais été aussi faible à la tête de l’État algérien.

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