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Répression, menaces climatiques. Les impasses de la COP27

À Charm El-Cheikh, une grand-messe sans charme

La cité balnéaire du Sud-Sinaï a accueilli du 6 au 19 novembre la 27e COP sur le réchauffement climatique. L’aménagement de la ville, l’organisation de la conférence et la mise à l’écart de la « société civile » montrent qu’il y a des pas de géant à faire pour passer de la parole aux actes.

Un avion survole le Centre international de convention de Charm El-Cheikh pendant la conférence sur le climat COP 27, le 15 novembre 2022.
Fayez Nureldine/AFP

Pour héberger cette conférence internationale rassemblant plus de 30 000 personnes, Charm El-Cheikh, emblème urbain de la bétonnisation du littoral depuis les années 1970 déjà en œuvre sous l’occupation israélienne, a été profondément réaménagée. Des infrastructures d’hébergement, d’électricité et de transport ont été construites ou restaurées, notamment pour le déploiement de pistes cyclables, finalement très peu utilisées, et de centaines de bus électriques. Ces derniers, qui relient gratuitement le site de conférence au centre-ville, ont été mis en place uniquement pour l’occasion. À l’issue de la COP, les habitants ne pourront plus les utiliser. Comme souvent, l’Égypte favorise davantage les étrangers que les nationaux.

Le service de nettoyage spécial des rues est lui aussi temporaire : il s’agit de présenter une belle vitrine pour la COP. Cet « embellissement » apparaît également stratégique, car il permet de contrôler les axes routiers et les déplacements des délégations. Le dispositif sécuritaire a été renforcé par des agents venus de tout le pays. Y compris des agentes, policières statiques en uniforme sous un soleil de plomb, exhibées à côté d’un modèle flambant neuf de Chevrolet, en face des entrées et sorties principales de la COP, comme pour faire valoir, aux yeux du monde, la modernité égyptienne.

Un centre de conférences baptisé Lamborghini

La COP se déroule au sein du centre de conférences internationales Tonino Lamborghini — là encore, il est question d’automobiles —, à l’écart de la ville et totalement ceinturé de barrières. Ce site a pour les autorités le double avantage de couper les participants de leur environnement immédiat et de les séparer de la ville ; rien n’indique qu’ils sont en Égypte, encore moins dans le Sinaï, donc inutile de s’interroger sur la situation politique intérieure. Cela les rend aussi totalement dépendants de la logistique défaillante du centre, notamment alimentaire et, en particulier, de la marque TBS et ses tarifs prohibitifs. Pas évident non plus d’échapper à Coca-Cola, omniprésent et fort de son soutien massif à l’événement.

Ce qui frappe le plus est la contradiction entre l’objet de la COP : s’accorder à l’échelle internationale pour limiter le réchauffement climatique et agir de concert contre ses conséquences néfastes, et son déroulé pratique. À commencer par la typologie de ses participants. Outre la présence d’importants pollueurs, rares sont les militants du climat qui ont pu se rendre à la COP. Quelques militants égyptiens étaient présents, mais assez peu visibles. Au-delà de l’obtention nécessaire d’accréditation, les prix exorbitants des billets d’avion, des nuits d’hôtel et des dépenses courantes ont rendu nombre de déplacements impossibles. On se retrouve de fait majoritairement dans un entre-soi de pollueurs, mais aux bonnes intentions…

La contradiction est également frappante entre le lieu lui-même et les pratiques observées. Malgré le manque d’isolation des constructions éphémères en bois, aluminium et bâches, la climatisation est élevée et fonctionne en permanence. Comme la wi-fi en continu, qui alimente des écrans omniprésents. Sur de nombreux pavillons, les distributions de café et de thé sont légion, dans des gobelets à usage unique, ne contrariant en rien une consommation frénétique. Un impact parmi d’autres de la pollution directe entraînée par la concentration de dizaines de milliers de personnes. Les coraux de la mer Rouge n’auront qu’à bien se tenir.

Une atmosphère anxiogène

À l’écart de l’espace de négociation, une myriade de pavillons étatiques, industriels et associatifs présentent des activités et proposent des événements et des tables rondes sur des thématiques aussi variées que le genre, la finance, l’énergie ou la science. Cela nécessite pour chaque pavillon d’installer un système d’enceintes, rendant l’ensemble du lieu cacophonique. À ces agressions sonores s’ajoutent les nuisances visuelles de lumières blanches, dont la vive réflexion sur les surfaces claires et le contraste avec une moquette sombre rendent chaque déplacement particulièrement éreintant. Les cadences infernales de ces rencontres trop nombreuses, propres à chaque agenda politique ou commercial, imposent aux délégués un ballet spectaculaire. Il faut marcher vite pour sauver/vendre la planète. Cette atmosphère anxiogène, alors que la lumière naturelle du Sinaï n’a pas besoin d’éloge, participe à la dissociation de l’événement avec son environnement, et accentue sa contradiction inhérente.

Cette contradiction est aussi flagrante quand on observe cette conférence internationale dont on peut penser qu’elle s’attelle aux défis majeurs de l’humanité, alors qu’elle décline en son sein toutes les composantes du système capitaliste. À commencer par le culte de l’argent, puisque la représentation de grandes banques et des principaux bailleurs internationaux, comme la question des financements, est omniprésente. L’hyperconsommation également, l’idée de cette grande messe étant de pouvoir être visible, se faire voir, se faire valoir. C’est le sens de la « valorisation » au sein des pavillons, qu’on loue autour de 50 000 euros pour 100 m². Tout le monde ne peut donc pas avoir pignon sur rue. Puisqu’on paye, il s’agit dorénavant d’avoir quelque chose à vendre, que ce soit de l’influence, de l’expertise ou de la technologie.

Qu’importe, la terminologie associée sera peu ou prou la même — sustainability (durabilité), civil society (société civile), capacity building (renforcement des capacités), green finance (finance verte), empowerment (autonomisation)… Inutile de mentionner que certains pavillons, comme ceux de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, sont particulièrement vastes et numérisés. Ce faste se traduit aussi par l’organisation d’un certain nombre de réceptions, notamment à l’hôtel mitoyen Lamborghini, avec abondance de petits fours, d’alcools et d’écrans géants. Échangeant à coups de cartes de visite, responsables politiques, agences de l’ONU, bailleurs, industriels ou financiers sont friands de ces rencontres qui confortent leur milieu, favorisent leur réseau et permettent de naviguer dans un environnement maîtrisé. Tout en faisant comme si.

L’exploitation ensuite, au vu et au su des grands de ce monde. En plus des travailleurs égyptiens du bâtiment qui poursuivent leurs activités de construction sur le site, des centaines d’agents ont été recrutés le temps de l’événement pour assurer l’entretien du lieu. La plupart viennent d’Alexandrie, du Caire ou de Haute-Égypte. Ils sont payés 300 livres égyptiennes par jour (12 euros) pour un poste de responsable, 200 (8 euros) pour un technicien. Douze heures par jour. Chacun est donc à sa place.

Dans cette chorégraphie permanente, chaque acteur feint de porter les intérêts des plus vulnérables, des minorités et des pauvres. Tandis qu’à l’extérieur du site, au niveau de l’entrée principale, seule une association a été autorisée à se mobiliser : elle porte haut en couleur le combat des végans, qui ne constitue pas une menace de premier plan pour la dictature militaire égyptienne.

Des rassemblements limités et sous contrôle

Sous condition d’un signalement d’au moins 36 heures à l’avance à la présidence égyptienne, les associations peuvent organiser des rassemblements dans la zone centrale de la COP, dite zone bleue, sous le strict contrôle des policiers de l’ONU. Ces actions, qui comptent généralement quelques centaines de personnes, fournissent un peu d’animation et de folklore aux journalistes et aux cols blancs ; loin, très loin physiquement des négociations politiques. Ces démonstrations, aussi légitimes que fussent leurs causes, révèlent surtout leur impuissance. On se demande si un boycott de la COP ou des actions plus radicales directement à l’encontre des stands des pollueurs ne seraient pas plus efficaces.

D’aucuns défendent la présence de représentants de la « société civile » à la COP, arguant du fait qu’ils appuient certaines délégations nationales (le fameux capacity building) et surtout, que cela permet de consolider leurs réseaux. Certes. Mais étant donné la réalité politique de l’Égypte, avec son lot de censure et d’emprisonnements, on peut toutefois se demander si la stratégie de la participation ne revient pas à une légitimation implicite, contre-productive à l’avancée des droits humains.

Par ailleurs, la zone verte, plus large et censée plus ouverte à cette « société civile » et accessible au public sur simple enregistrement en ligne est peu visitée, malgré ses aménagements de taille (installations artistiques, fontaines, jardins). Elle ressemble ni plus ni moins à un marché de souvenirs, sans même évoquer son coût écologique.

Avec cette COP, la dissonance apparaît totale entre le discours sur l’urgence climatique et sa prise en compte directe, entre ses réalités sensibles et la surreprésentation de ses principaux responsables, entre les vaines négociations politiques et la folklorisation du secteur associatif. Et c’est sans doute lorsque les autorités égyptiennes s’autocongratulent au sein de leur propre pavillon « Société civile » que la foire se transforme le plus en farce.

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