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Daraya, témoignages d’une ville syrienne assiégée

Finalement, le convoi humanitaire qui devait arriver le 12 mai dans les quartiers assiégés de Daraya a dû rebrousser chemin sous la pression du régime syrien, alors même que, selon une source diplomatique, la Russie était favorable à la distribution de l’aide alimentaire. Une confirmation que le régime cherche avant tout à s’imposer par la force.

Début mai, le président du groupe de travail de l’ONU sur l’aide humanitaire Jan Egeland a rappelé l’urgence absolue dans laquelle certaines localités syriennes se trouvent. En avril, l’ONU a demandé à avoir accès à trente-cinq localités syriennes isolées où vivent 905 000 personnes. « Une réponse nous a été envoyée et les nouvelles ne sont pas bonnes », a regretté Egeland, soulignant que Damas a mis son veto à la distribution d’aide alimentaire vers la moitié des localités demandées par l’ONU, dont l’est d’Alep. Selon un rapport publié par l’ONU le 23 mars, dix-huit localités syriennes sont assiégées, dont la grande majorité par le régime syrien ; Deir al-Zor l’est par l’organisation de l’État islamique (OEI), la région d’Idleb par Jabhat al-Nosra, et le camp palestinien de Yarmouk en banlieue de Damas est considéré comme étant encerclé par l’OEI et le régime syrien.

L’accélération et l’élargissement de l’aide humanitaire aux zones assiégées sont pourtant deux des conditions de l’accord de Munich conclu le 12 février dernier entre le régime syrien et l’opposition. Si certaines villes ont été autorisées à recevoir une aide depuis la trêve, d’autres restent hermétiquement bloquées. Parmi elles se trouve Daraya. Située dans la Ghouta occidentale à environ huit kilomètres au sud-ouest de Damas, elle est assiégée depuis novembre 2012. « La politique du régime est toujours la même : affamer les civils pour faire pression sur les rebelles et les contraindre à accepter ses exigences », accuse Ibrahim Kholany, membre du conseil local de Daraya. Le siège auquel est soumise la ville prouve en effet le peu de volonté du régime, qui en bloque totalement l’accès, à réellement négocier une sortie de crise.. Entre 4 000 et 8 500 habitants — selon que l’on prend les chiffres de l’ONU ou ceux des activistes — y sont actuellement pris au piège.

Depuis trois ans et demi, aucune denrée alimentaire ou médicale ne peut être introduite à Daraya, qui comptait avant le conflit 250 000 personnes. Le massacre de 700 civils perpétré par les forces du régime le 25 août 2012 a déclenché une vague de départs. Un conseil local constitué au début du conflit gouverne la ville. Deux groupes rebelles y sont présents : la Brigade des martyrs de l’islam, un groupe modéré, ainsi que dans une bien moindre mesure l’Union islamique des soldats du Levant. Jusqu’à la trêve entrée en vigueur le 27 février dernier entre le régime et l’opposition, la ville a été bombardée quotidiennement à coup de barils d’explosifs. La proximité de la base militaire de Mezze, où sont regroupées un grand nombre des forces du régime, rend ce dernier d’autant plus implacable.

Négocier, un jeu de dupes

Si le siège sur Daraya est si féroce, c’est parce que la ville a toujours refusé les conditions imposées par le régime pour qu’il soit levé. « Début 2014, le gouvernement s’est dit prêt à établir une trêve, une délégation a pu sortir du quartier pour aller à Damas », détaille Motaz Mourad, qui a fait partie du petit groupe représentant les rebelles et le conseil local de Daraya qui s’est rendu dans la capitale. La délégation avait pour sa part une exigence : la libération des 2 400 habitants de Daraya détenus dans les geôles syriennes. « Le gouvernement a refusé, il a exigé que les combattants de la ville rendent leurs armes avant tout », déplore l’activiste. « Nous n’avons donc pas accepté, car nous n’avions aucune garantie qu’il libère ensuite les prisonniers et lève le siège ».

L’échec de la trêve conclue avec la banlieue voisine de Moadamiyeh a en effet incité Daraya à la prudence. Fin décembre 2013, les rebelles de Moadamiyeh acceptent de faire taire leurs armes, ainsi que de déployer sur l’immeuble le plus haut de la ville le drapeau rouge et noir de la Syrie au lieu de celui, vert et noir, de la révolution. Comme preuve de leur bonne volonté, ils rendent aussi à l’armée syrienne un véhicule de combat qui lui avait été pris pendant une bataille. « On avait une très grande pression, car les combats n’en finissaient pas », explique Mahmoud Al-Khatib, membre du comité exécutif du conseil local de Moadamiyeh, qui a participé aux pourparlers. Une dizaine de civils étaient également morts de faim. « Mais en contrepartie, le régime n’a respecté aucun de ses engagements concernant l’ouverture de la route menant à la ville et la fourniture de services », dénonce-t-il. Si un camion de nourriture a bien été livré et que certains civils ont été autorisés à quitter la ville, l’armée syrienne ne lève pas le siège pour autant. « La nourriture et les médicaments ont continué à être bloqués au check-point menant à Moadamiyeh », accuse l’activiste. L’eau et l’électricité n’ont pas non plus été rétablies. Le cessez-le-feu a ainsi volé en éclats, la ville continuant d’être assiégée et bombardée. Selon le rapport des Nations unies publié en mars, trois cargaisons d’aide humanitaire ont été délivrées à la ville en février. « Le gouvernement en a retiré les équipements de santé, dont les kits antidiarrhéiques et pour l’accouchement », détaille le texte, précisant qu’une partie d’entre eux ont pu être livrés le 2 mars. Un autre rapport publié par Médecins sans frontières (MSF) le 7 avril dernier faisait état de plusieurs cas de malnutrition sévère à Moadamiyeh.

Stratégie de la terre brûlée

Face au refus de Daraya de négocier, le siège y est de plus en plus dur. « Le régime a toujours la même stratégie : il essaye d’isoler les villes et les quartiers les uns des autres afin de les encercler et de reprendre le contrôle dessus », poursuit Motaz Mourad, de Daraya. En plus des cultures existantes à Daraya, la ville survivait au siège jusqu’en janvier dernier grâce à une route de contrebande la reliant à Moadamiyeh. C’est par ce chemin que des provisions étaient acheminées, permettant à la ville de se nourrir tant bien que mal. « Le régime a eu une politique de la terre brûlée en le bombardant massivement », explique Ibrahim Khorany, du conseil local de Daraya. « Après avoir réussi à couper la route, il y a eu des batailles avec les rebelles de Daraya ; l’armée syrienne a essayé de pénétrer dans la ville ». Les bombardements, déjà quotidiens, se sont intensifiés, allant selon les activistes jusqu’à cinquante par jour. Un processus qui rappelle la situation actuelle des quartiers est d’Alep. Massivement bombardés par l’aviation syrienne fin février, ils sont, selon les Nations unies, en passe d’être assiégés. « En aucun cas le régime ne veut vraiment négocier : il n’a pas réussi à imposer ses exigences à Genève, alors il punit les civils d’Alep en les bombardant pour faire pression », accuse Ibrahim Kholany. « La politique est toujours la même : affamer les civils pour faire pression sur les rebelles et les contraindre à accepter ses exigences ».

Depuis la trêve conclue le 27 février entre le régime syrien et les forces rebelles, les bombardements ont quasiment cessé à Daraya. « On a quand même recensé quarante-six bombardements de l’armée syrienne », dénombre Motaz Mourad. En tout cas, la situation humanitaire ne fait qu’empirer. La nourriture vient cruellement à manquer. Début avril, quarante-sept femmes de la ville ont publié une lettre commune, prévenant qu’elles étaient sur le point d’assister à des morts par famine. « Nous sommes réduites à cuisiner des soupes faites d’eau et d’épices afin de couper notre faim. Certaines des signataires de cette lettre n’ont pas mangé depuis deux jours », préviennent-elles. « Il n’y a plus de lait en poudre pour les bébés ni de lait maternel à cause de la malnutrition ». L’accès aux soins fait cruellement défaut. Mohammad Diaa est l’un des cinq médecins de l’unique hôpital de Daraya, bombardé à de nombreuses reprises. Il explique que les personnes malades à cause de la privation de nourriture sont très nombreux. « On voit beaucoup de cas d’infection des intestins, de diarrhées sévères, les systèmes immunitaires sont faibles », énumère-t-il. « Les enfants ont une croissance ralentie ». Le manque de médicaments et de structures médicales entraîne inexorablement la mort des malades : « On n’a pas de quoi soigner les insuffisances rhénanes ou les cancers », regrette le médecin. « Vingt-cinq bébés sont morts, car nous n’avons pas de couveuses ».

Un désastre humanitaire

Le 16 avril, une délégation des Nations unies a été pour la première fois autorisée à visiter Daraya pour une mission d’observation. « Le gouvernement syrien dit qu’il n’y a pas de civils à Daraya, mais seulement des groupes terroristes extrémistes », dit Khawla Mattar, porte-parole du représentant spécial des Nations unies pour la Syrie Staffan de Mistura, qui a participé à la visite. « Notre point de vue est que des civils y vivent ». La délégation a pu visiter des écoles, l’hôpital de terrain, s’entretenir avec des acteurs de la société civile, des dirigeants du conseil local et des rebelles. Depuis, la situation est toujours en suspens. « Nous sommes en train de négocier avec le gouvernement l’acheminement d’aide humanitaire », affirme Khawla Mattar. Selon elle, le gouvernement refuse, car il pense que cela pourrait être bénéfique aux combattants. Il pousse donc à une évacuation des femmes et des enfants. « Beaucoup de femmes à Daraya ont très peur de sortir, car elles vivent en état de siège depuis longtemps, et ont aussi peur de laisser les hommes de leurs familles derrière elles ». Ce que confirme Motaz Mourad : « La plupart veulent rester », dit-il.

Le conseil local et les rebelles de la ville refusent cette condition du régime. « Ça ne garantit pas la sécurité des femmes et des enfants pour autant. À l’extérieur de la ville des civils se font arrêter simplement parce qu’ils sont originaires de Daraya », assure Ibrahim Khorany, du conseil local. De Deir al-Zor à Homs en passant par Daraya, avoir une carte d’identité mentionnant le nom d’une ville qui s’est soulevée contre le régime est en effet suffisant pour se faire arrêter, voire tuer sans sommation. Une autre question est soulevée : que se passera-t-il pour les hommes de Daraya en cas d’évacuation des femmes et des enfants ? « On sent que le régime veut complètement raser Daraya », estime Motaz Mourad. Les activistes en sont convaincus : à Daraya le régime ne cherche pas à faire taire les rebelles, mais à effacer toute trace de la révolution et du symbole qu’en représente la ville, comme le souligne Ibrahim Khaorany : « Le régime a commencé à nous tuer quand on demandait la liberté pacifiquement, avant qu’on soit armés ».