Politique, culture, société, économie, diplomatie

France-Tunisie, ces similitudes qui nous divisent

Terrorisme, amalgames et vote utile

Vue de Tunis, l’élection présidentielle française donne une impression de déjà-vu. Les scènes politiques tunisienne et française connaissent une crise similaire et les ressemblances sont frappantes. Pourtant, les acteurs-clés du débat public, responsables politiques et médiatiques, sont plus obnubilés par les différences que par les similitudes.

« Vous habitez Tunis ! Et vous rentrez ? Ça va mieux là-bas ? Il n’y a plus la guerre ? Moins de kalachnikovs dans les rues j’espère ! », me rétorque un jeune Français dont je viens de faire la connaissance quand il apprend qu’habitant à Tunis, je suis à Paris pour un court séjour. Pour un Tunisien, ces propos sont choquants : bien évidemment, il n’y a pas de kalachnikovs dans les rues de Tunis. Et il n’y a pas eu de guerre non plus, du moins depuis 1945. C’est surtout choquant de la part de mon interlocuteur, un cadre d’entreprise trentenaire qui sort d’un concert de musique caribéenne aux sonorités électroniques dignes de la scène anglaise. Forcément, c’est quelqu’un d’ouvert. Mais les apparences peuvent être trompeuses, ouverture et méconnaissance ne sont pas forcément contradictoires, même si, soumis aux médias dominants et à leurs invités politiques, il est difficile de se forger une idée réaliste… de la réalité.

Des notions floues

Amalgames et approximations sont légion, en particulier concernant le terrorisme et la radicalisation, et les nouveaux élus ne sont pas exempts d’idées reçues. L’un des meilleurs exemples en est un article du Figaro paru le 23 décembre 2016 : « La Tunisie, ce vivier du terrorisme mondial » qui annonce par un sous-titre des statistiques relatives aux pays « exportateurs de djihadistes ». Ce sous-titre stigmatisant est très représentatif de la médiatisation en cours de l’actualité tunisienne. La question, importante et sensible, est pourtant traitée de manière superficielle, comme s’il s’agissait de la Coupe du monde de football ou de l’Eurovision : seul le classement compte. Un titre essentialiste à l’image de l’article qui se concentre sur les éléments quantitatifs sans prêter nulle attention au pourquoi ni au comment. Cette perception simpliste du phénomène ne prend pas en compte le fait que « le terrorisme », ce concept flou1, permet de délégitimer des actes et d’en légitimer d’autres tout aussi sanguinaires, tout aussi méprisants du droit international. Ainsi, l’expansion coloniale israélienne n’est-elle pas considérée comme du « terrorisme ». L’invasion américaine de l’Irak non plus. Pour être qualifié de terroriste, il faut être un fondamentaliste barbu, de préférence originaire d’un pays du tiers monde, idéalement Arabe et musulman.

Mais il y a pire, y compris dans les propos de responsables politiques de premier plan. « Dans d’autres pays, je pense à la Tunisie, je pense à l’Iran, des femmes à qui on a imposé le voile se battent précisément pour l’enlever », avait déclaré l’ancien premier ministre Manuel Valls dans l’Émission politique de France 2 du 5 janvier 2017. Or, le voile n’a jamais été imposé aux Tunisiennes. Depuis 1959, la Constitution leur a garanti la liberté de choisir en ces termes : « La République Tunisienne garantit l’inviolabilité de la personne humaine et la liberté de conscience, et protège le libre exercice des cultes, sous réserve qu’il ne trouble pas l’ordre public », stipule l’article 5.

Néanmoins, reconnaissons que la Tunisie est une proie facile. Citer ce « petit pays » (Le Figaro) comme (mauvais) exemple est sans conséquence, même si c’est faux. Le royaume d’Arabie saoudite, foyer du fondamentalisme wahhabite, n’est-il pas plus performant en matière de relations publiques ? N’est-il pas plus influent économiquement ? N’est-il pas un bon client, surtout en matière d’armement ? C’est comme ça, il y a des dangers consensuels et d’autres qui le sont moins, surtout quand on invoque le pragmatisme en vogue.

Face à de tels raccourcis, mensonges et amalgames, comment raison garder ? Comment rétablir les faits et réfléchir à des solutions communes plutôt qu’échanger des accusations sur les réseaux sociaux sur fond de chauvinisme ? C’est à de telles questions qu’il nous faut répondre, plutôt que de faire porter le chapeau à l’une ou l’autre partie.

En France comme en Tunisie, nous sommes dans le déni. Sur chacune des deux rives de la Méditerranée, nombreux et visibles sont ceux qui rejettent le caractère endogène de la radicalisation. C’est toujours l’autre qui en est rendu responsable. En France, ce sont les Français issus des pays de culture musulmane, les migrants, les Arabes, les musulmans, bref, l’étranger venu d’ailleurs. L’islam radical devient un alibi généralisé, une nouvelle composante de l’argumentaire anti-migration de l’extrême droite mais aussi le catalyseur de « la bataille identitaire » menée par des responsables politiques issus de la « gauche » historique comme Manuel Valls. En Tunisie, c’est la faute de la guerre libyenne, des prédicateurs wahhabites des télévisions financées par les monarchies absolues du Golfe, des islamistes au pouvoir en Turquie. La bataille politique, opposant progressistes et islamistes, a laissé peu de place à la réflexion sur les origines socio-économiques du phénomène. Une sorte de nationalisme exacerbé cherche à décrédibiliser l’adversaire islamiste en pointant du doigt ses connexions régionales et ses partenaires idéologiques, se laissant conforter par une lecture si commode et exclusivement exogène.

La part de chacun dans nos pays, la responsabilité de la culture qu’on promeut, la situation sociale, la détresse économique, sont le plus souvent occultées. Entre-temps, depuis 2011, les attentats terroristes ont fait d’après nos recherches quelque 236 victimes en Tunisie2 et 238 en France, civils, policiers et soldats confondus. Et pour tenir face aux bains de sang dont nos sociétés sont victimes, on prend des bières en terrasse, dans une banalisation extrême de l’acte de résister et de tout ce que le mot « résistance » peut exprimer. Nos réponses politiques sont loin d’être à la hauteur des enjeux.

Fausses réponses à de vraies crises

La France vient d’élire un nouveau président : Emmanuel Macron, 39 ans. Un signe de renouveau politique, avancent de nombreux experts français. Tout comme leurs homologues tunisiens quand Youssef Chahed, 41 ans, a été nommé chef du gouvernement en août 2016. Pourtant, ils n’incarnent en rien le renouveau. Les deux hommes sont perçus par une large partie de leur entourage politique comme des solutions de crise ; or, l’un comme l’autre ont à leur actif surtout des échecs. En témoignent pour la France deux lois très contestées : la loi « pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques » (« loi Macron ») et celle « relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels » (« loi travail ») dont le nouveau président français a été l’un des architectes. Sans oublier le bilan négatif de François Hollande dont il a été le ministre de l’économie et des finances de 2014 à 2016.

Quant à Youssef Chahed, ministre tunisien des affaires locales de janvier à août 2016, non seulement le cabinet dont il faisait partie n’a pas su redresser l’économie, mais il a également manqué la création de nouvelles collectivités locales dont dépend la tenue des premières élections municipales libres de l’histoire de la Tunisie. Il fallait créer 86 nouvelles municipalités et agrandir le territoire de 187 autres pour que l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) puisse procéder à l’inscription des électeurs et mettre en place les centres de vote. Son retard est l’une des raisons qui ont contraint la commission électorale à repousser les élections du 26 mars 2017 comme le stipulait sa feuille de route — présentée en mai 2016 — au 17 décembre prochain. De même, au début de l’année 2016, à la tête de la Commission des 13 créée à l’initiative de l’actuel président de la République et fondateur de Nidaa Tounes Béji Caid Essebsi et composée des deux fractions du parti en conflit, il a lamentablement échoué à trouver une solution à la crise de sa formation politique. Sa neutralité, tant vantée par le président, n’a rien apporté. L’implosion s’est même poursuivie au point d’affaiblir la majorité parlementaire et de déstabiliser le travail gouvernemental.

Autre point en commun entre les deux hommes politiques : ils sont perçus comme des remparts. L’un contre la droite corrompue (incarnée par François Fillon) et l’extrême droite (Le Front national de Marine Le Pen), l’autre contre le clan ultra-affairiste de son parti et ses alliés islamistes qui auraient pu s’emparer du siège du chef du gouvernement. Youssef Chahed est considéré comme le représentant d’un « large consensus national ». Emmanuel Macron est présenté comme un barrage face au Front National, ce qui lui a permis de réunir certaines figures de la droite et du Parti socialiste, comme la composition du gouvernement d’Édouard Philippe le montre. Et ceux qui ont dénoncé le « vote utile » ont été stigmatisés, qu’ils aient été sympathisants d’autres candidats ou des abstentionnistes déçus d’une offre politique inapte à les satisfaire.

En Tunisie, nous connaissons aussi le vote utile, cette tendance à voter massivement pour un seul parti dans le but de briguer le maximum de sièges pour former un groupe parlementaire capable de faire face à l’adversaire politique. Lors des élections législatives et présidentielles de 2014, il a été le leitmotiv des partisans de Nidaa Tounès, parti fourre-tout séculariste dont est issu Chahed. Comme en France, ses détracteurs ont été critiqués, au point de pousser les minoritaires à se réfugier dans le sarcasme en créant des néologismes ironiques contre leurs dénonciateurs, « les utilons » et « les utilettes ».

Qu’on le veuille ou non, Macron et Chahed n’incarnent pas le renouveau et n’ont pas réellement de solutions à nos difficultés. Notre obsession du « rempart » et du barrage contre le pire compromet le pluralisme de la naissante démocratie tunisienne — mais aussi de la vieille démocratie française — en donnant un pouvoir surdimensionné à une seule force politique et en affaiblissant les autres, potentiellement représentatives d’autres tendances politiques citoyennes. Les lectures identitaires de phénomènes aussi complexes que la radicalisation ne mènent pas loin, pas plus que les frontières qui se ferment. Et dans l’entre-soi, nous sommes inconscients que ce qui se passe ailleurs, victimes seulement de ce qui se passe chez nous.

1Alain Gresh, «  Pour en finir (vraiment) avec le terrorisme  », Le Monde diplomatique, avril 2015.

2Ce chiffre résulte d’un long travail de synthèse des communiqués du ministère de l’intérieur et de la défense croisés avec plusieurs bilans de presse. Mais il n’y a aucune source officielle pour un bilan global, d’où le «  environ  ». Le ministère de l’intérieur tunisien n’a pas eu de réponse claire à notre requête et ses chiffres ne sont pas actualisés. Idem pour le ministère de la défense qui n’a comptabilisé que le nombre de soldats.