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Israël. Jonathan Pollard, l’espion qui venait du chaud

Incarcéré en novembre 1985 pour espionnage au profit d’Israël et condamné aux États-Unis à la prison à vie en mars 1987, Jonathan Pollard a bénéficié en 2015 d’une libération conditionnelle. Cette restriction à sa liberté de mouvement ayant été levée ce 20 novembre par l’administration Trump, il peut aujourd’hui aller vivre en Israël. Les motifs réels de sa mise en examen n’ont jamais été divulgués par les autorités américaines.

New York, 20 novembre 2015. — Jonathan Pollard à sa sortie du tribunal après sa libération conditionnelle
Spencer Platt/AFP

Nous sommes en octobre 1998. Cinq ans après la signature des accords d’Oslo le 13 septembre 1993, le président américain Bill Clinton rêve de finir son second mandat sur un exploit : faire signer une paix définitive entre Israéliens et Palestiniens. Mais au Proche-Orient, rien ne semble bouger. Ou plutôt si. Depuis l’accession au pouvoir en Israël d’un jeune politicien ultranationaliste, Benyamin Nétanyahou, les choses semblent régresser. On ne négocie plus rien, et la colonisation des territoires palestiniens se renforce chaque jour. Alors Clinton réunit, au lieudit Wye River dans le Maryland, Yasser Arafat et ce Nétanyahou avec qui il entretient d’aigres relations. Ce qui avait déjà été le cas de son prédécesseur, George Bush père (président de 1989 à 1993), dont le secrétaire d’État James Baker avait fait de Nétanyahou une persona non grata, un indésirable dans ses bureaux de Washington.

Arafat va à Wye River en espérant signer un accord qui élargira ses attributions et fera augmenter la zone que les Palestiniens dirigent seuls en Cisjordanie, dite « zone A », de 13 à 30 % du territoire au moins. Mais Nétanyahou se montre inflexible. Il propose d’accorder aux Palestiniens… 1 % de territoire supplémentaire. « C’est trop », se serait gaussé Arafat, « pourquoi pas 0,1 % ? » La négociation tourne mal. Finalement, un texte est signé, qui promet de poursuivre les discussions, sans aucune avancée substantielle. Mais, après avoir signé, Nétanyahou revient voir Clinton. « Président, lui dit-il en substance, j’ai une requête à formuler. J’ai fait tellement de concessions à Arafat que je suis dans l’obligation de revenir vers mon peuple avec un élément positif. Accordez-moi de pouvoir ramener avec moi Jonathan Pollard. »

Un « héros » de l’extrême droite israélienne

Depuis, quelques années, Pollard est en effet devenu un « héros » des cercles de l’extrême droite israélienne, qui présentent son emprisonnement comme une manifestation d’antisémitisme. De fait, le dossier semble difficilement justifier un emprisonnement à vie. De plus, clame cette extrême droite, Pollard a agi dans l’unique objectif de protéger Israël, un allié indéfectible des États-Unis. Bref, il devient une sorte de prisonnier de conscience. S’il parvient à ramener Pollard dans ses bagages en Israël, explique Nétanyahou à Clinton, il parviendra à se faire pardonner par la mouvance coloniale israélienne la plus radicale d’avoir accepté à Wye River de serrer la main d’Arafat, ce « chef terroriste ». Mais Clinton refusera. « Le patron de la CIA et le chef d’état-major de la marine menacent de démissionner si j’accède à cette demande », aurait-il répondu. Les choses en resteront là. Personne n’a jamais su si Clinton a réellement consulté ces deux hauts responsables de la sécurité américaine ou s’il s’est protégé derrière leur position notoirement connue pour masquer le fait que lui-même s’y refusait.

Qui est donc ce Pollard, qui croupit alors dans une geôle et qui va y passer trente années ? Analyste dans les services de renseignement de la marine américaine, il a 31 ans quand il est arrêté en 1985. Il est jugé deux ans plus tard pour « espionnage au profit d’un État étranger » (en l’occurrence Israël). L’essentiel des motifs d’accusation restera caché, officiellement pour ne pas divulguer les secrets que Pollard aurait divulgués. Les années passant, des rumeurs circuleront : l’homme, laisseront fuiter des services américains, aurait fourni aux Israéliens des photographies satellitaires américaines des locaux de l’OLP à Tunis, qui leur auraient permis d’assassiner ensuite de hauts dirigeants de cette organisation. Accusation à vrai dire peu plausible : d’abord, la seule divulgation de ces clichés pouvait difficilement justifier un emprisonnement à vie. De plus, si un bombardement israélien des locaux de l’OLP a bien eu lieu un mois avant l’incarcération de Pollard, l’action majeure, l’assassinat à Tunis d’Abou Jihad, le numéro 2 de l’OLP, par un commando israélien a eu lieu… trois ans après l’arrestation de Pollard. Enfin, les services israéliens disposaient vraisemblablement de tous les clichés nécessaires pour ne pas avoir besoin de leurs alliés américains pour agir. Bref, la question des motifs réels des États-Unis pour refuser, trente ans durant, de libérer ce « prisonnier de conscience » un peu bizarre, reste pendante.

Pollard ayant donc retrouvé son entière liberté de mouvement, un ex-chef de poste de la CIA en Israël, Stephen Slick, a déclaré au Washington Post que « l’affaire Pollard a servi de dissuasion efficace envers nos alliés qui seraient tentés de tirer profit de leur relation sécuritaire bilatérale avec nous »1. En d’autres termes, l’administration américaine au pouvoir lors de son procès (où il avait plaidé coupable) et toutes celles qui lui ont succédé jusqu’à Trump ont considéré que sa peine, quelles que soient la dimension et la valeur réelle des informations fournies par Pollard aux Israéliens, devait servir d’exemple. À travers Pollard, ce n’était pas sa personne qui était visée, c’était d’abord la politique d’un État, Israël. Dans cette vision, le message subliminal de l’inflexible attitude américaine durant trente ans serait qu’un allié ne peut agir de manière aussi sournoise, quelle que soit la gravité du délit. Y croit qui veut croire que des alliés ne s’espionnent pas entre eux…

Un agent grassement payé

Mais il y a peut-être plus. D’abord, l’attitude de Pollard avant son arrestation ne plaide pas pour la thèse du « prisonnier de conscience ». Il a été très bien rétribué par le Mossad (on parle de 540 000 dollars à l’époque, soit 1 307 000 dollars actuels (1 097 000 euros), en six ou sept années de « travail »). Mais avant de monnayer ses services aux Israéliens — c’est lui qui s’était adressé à eux, et non le contraire — il avait aussi tâté le terrain chez d’autres acteurs qu’il imaginait potentiellement intéressés par ses informations : l’Afrique du Sud de l’apartheid, la Chine populaire, le Pakistan, rappelle aujourd’hui Gideon Levy dans Haaretz. « Pollard prétend n’avoir agi que pour des motifs sionistes, mais voilà ce que valait alors sa conscience », se gausse le chroniqueur israélien. En 1976, sept ans avant de devenir un espion rémunéré, Pollard avait, à sa sortie de l’université, tenté d’entrer à la CIA. Entrée refusée pour n’avoir pas passé avec succès le test du détecteur de mensonges. Un blablateur (« blabbermouth ») qui parle inconsidérément, avaient jugé ses examinateurs.

Ensuite, contrairement à ce que prétendent depuis trois décennies des cercles de plus en plus larges de l’opinion israélienne (Pollard s’est vu accorder la citoyenneté israélienne en 1995), peut-être a-t-il été incarcéré sans pardon (jusqu’à Trump) parce qu’il n’avait pas fourni à ses commanditaires que des informations de peu d’importance, mais d’autres d’une portée beaucoup plus grave. C’est la thèse qu’avait développé dans le New Yorker son enquêteur Seymour Hersh dans un article intitulé « The Traitor »2, en 1999. Hersh est alors un journaliste-vedette. C’est lui qui, en 1969, avait révélé le massacre commis par un bataillon américain contre 300 civils vietnamiens dans le village de My Lai. Souvent controversé, cet enquêteur en eaux profondes récidivera d’ailleurs 34 ans plus tard, lorsqu’il révélera en mai 2004, dans trois articles successifs, les effroyables tortures infligées par les soldats américains à des prisonniers irakiens, témoignages et photos à l’appui, à Abou Ghraib3.

Durant sa très longue carrière, Hersh a développé des contacts de premier ordre au sein des services de sécurité américains, à commencer par la CIA. La thèse qu’il a exposée il y a 22 ans n’a pas été contredite ni confirmée par aucune source américaine officielle. Elle a cependant pour principaux avantage d’être étayée par de nombreux témoignages et de proposer une explication beaucoup plus plausible à la vindicte américaine contre Pollard, mais aussi contre l’attitude générale des décideurs israéliens. Cette thèse est, en résumé, la suivante : Pollard a été recruté par les Israéliens au moment où le régime soviétique commençait de vaciller, peu avant l’accès au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Il a été en mesure d’apporter à son officier traitant du Bureau des liaisons scientifiques israélien (Lakam en hébreu) Rafi Eitan (qui deviendra plus tard chef du Mossad), des informations de première importance, en particulier sur les systèmes et les codes de la National Security Agency (NSA), la plus grande agence d’écoute et de « traçage » américaine des communications. Les Israéliens engageaient alors une négociation pour permettre la sortie de juifs soviétiques vers leur pays. Hersh note que les Israéliens, dans un premier temps, étaient particulièrement intéressés par « les scientifiques juifs travaillant sur les technologies des missiles et sur les questions nucléaires », une information qui lui avait été transmise par « un haut gradé qui a fait une longue carrière à la CIA comme chef de station au Moyen-Orient ». Selon ce responsable de l’espionnage américain, Israël aurait « troqué des renseignements contre la sortie [d’URSS] de personnes qu’il souhaitait faire venir ».

Au profit de l’URSS ?

Hersh cite les propos de William Casey, patron de la CIA à l’époque et une personnalité jusque-là très proche des dirigeants israéliens. Un mois après l’arrestation de Pollard, celui-ci déclara, stupéfait : « Les Israéliens ont utilisé Pollard pour obtenir tous nos plans d’attaque de l’URSS — les coordonnées, les lieux de tir, les séquences, tout ! Et pour les donner à qui ? Devinez : les Soviétiques ! » Il cite encore un amiral retraité qui lui déclare : « Il ne fait aucun doute que les Russes sont entrés en possession de beaucoup des renseignements que Pollard a fournis. La seule question est : comment sont-ils entrés en leur possession ? » Selon Hersh, c’est la NSA, l’agence d’écoutes, qui a été le plus « pillée » par Pollard. Son manuel de travail, le Rasin (acronyme anglais pour « radio-signal notations »), a été entièrement photocopié par Pollard, qui l’a fourni aux Israéliens, avant qu’il aboutisse dans un tiroir du KGB. Hersh indique que dans sa déclaration secrète remise aux juges, le secrétaire à la défense américain au moment du procès Caspar Weinberger a évoqué ce dernier fait comme l’élément clé de sa demande de punition maximale à l’encontre de Pollard.

Au fond, Hersh suggère non seulement que Pollard n’a pas agi pour des motifs de seule haute conscience morale, mais que le niveau maximal de la punition qui l’a touché n’était pas dû à ses seuls actes. À travers lui, c’est Israël qui était visé pour avoir rompu les règles habituelles entre alliés et amis, dixit William Casey, par ses méthodes inqualifiables même aux yeux de barbouzes diplômés. Hersh rapporte que, lorsque la Maison Blanche, sous Clinton, demanda aux services de renseignement un rapport sur l’affaire Pollard, treize ans après le procès, un des rédacteurs du rapport lui déclara, « de manière un peu facétieuse » : « Moi, j’aurai immédiatement levé toutes les objections à la libération de Pollard si le gouvernement israélien avait répondu à deux requêtes : d’abord, donnez-nous la liste complète de tout ce que vous avez reçu [de Pollard], ensuite, dites-nous ce que vous en avez fait ». En d’autres termes : admettez que vous les avez données aux Soviétiques.

Et Mordechaï Vanunu ?

Aujourd’hui, la droite nationaliste et coloniale israélienne fête la levée de la libération conditionnelle comme s’il s’agissait d’un acte de justice. Mais quelques voix s’élèvent pour faire entendre une autre musique. Gideon Levy note qu’on fait de Pollard un « héros de Sion » quand on incarcère en Israël même un lanceur d’alerte, Mordechaï Vanunu, ex-technicien à la centrale atomique de Dimona, dont le seul crime a été d’avoir révélé la réalité des recherches nucléaires militaires israéliennes. Condamné en 1988 à 18 ans de prison, (il en passera 11 à l’isolement total), il reste depuis sa libération soumis à des interdictions multiples de s’exprimer ou de rencontrer des étrangers, motifs pour lesquels il sera plusieurs fois condamné de nouveau. Considéré comme un prisonnier d’opinion par les associations de défense des droits humains, il est harcelé de manière incessante par les forces de sécurité israéliennes.

2Toutes les citations après, sauf mention contraire, sont tirées de cet article.

3Seymour Hersh, « Torture at Abu Ghraib », 10 mai 2004 ; « Chain of Command », 17 mai 2004 ; « The Gray Zone », 24 mai 2004.

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