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La confrérie Boutchichiya, un allié essentiel du pouvoir marocain

« Le soufi est le fils de son temps »

Disparu le 18 janvier 2017 à l’âge de 95 ans, le cheikh Hamza Al-Qadiri Al-Boutchichi a rénové la confrérie soufie Boutchichiya. Il lui a assuré une présence et une visibilité médiatique qu’aucune confrérie n’avait eues depuis longtemps, aux côtés de la monarchie. Elle constitue aussi un contre-poids au Parti de la justice et du développement (PJD), qui dirige le gouvernement.

De loin, on aperçoit le faîte du mausolée, imposant comme un château fort, planté sur une petite colline de la plaine fertile de Berkane, célèbre pour ses clémentines exportées. De nombreuses voitures stationnent au pied des maisons qui composent la célèbre zaouïa1 des Boutchichi dont Jamal Boutchichi, un homme âgé et courtois, est l’actuel cheikh.

Autour de la mosquée des maisons de Madagh, notamment celle de Jamal Boutchichi où dorment, en cette matinée calme, des disciples qui ont passé la nuit en prière. On suit des escaliers qui longent la grande mosquée, conduisent à quatre gigantesques cuisines, aux immeubles abritant femmes et hommes, et enfin aux tombeaux des ancêtres Mokhtar et Abbas et à une nouvelle construction surmontée d’une kouba2 qui est la dernière demeure de Hamza Al-Qadiri Al-Boutchichi, disparu le 18 janvier 2017 à l’âge de 95 ans. Cheikh vénéré, il a fait de la confrérie soufie qadiriya boutchichiya la plus importante et la plus célèbre du Maroc. Devant cette tombe massive, recouverte d’un large tissu vert, un adolescent de Casablanca murmure une prière en étendant ses mains en signe d’offrande.

Dieu, la patrie et le roi

Le cheikh Hamza a suscité la renaissance de la Qadiriya boutchichiya après un long passage à vide d’une cinquantaine d’années des confréries causé par les réformateurs musulmans salafis et leur influence dans la lutte pour les indépendances. Il a su l’adapter au temps présent, appliquant à la lettre cette maxime d’Ibn Adjiba, soufi marocain du XVIIIe siècle, membre de la confrérie des Derkaoui : « Le soufi est le fils de son temps. » Sous sa férule, la zaouïa a su amorcer le tournant politique qui lui a donné une présence et une visibilité médiatique qu’aucune confrérie n’avait eues depuis longtemps, au point de la qualifier de véritable « religion marocaine », en tous cas de « voie marocaine du soufisme ». Une voie conservatrice sans être rigoriste ni radicale, une islamisation soft et gentrifiée, faite d’attachement à l’islam, de respect de la charia, plus dans son principe que dans toutes ses lois admises, et d’une soumission à la monarchie alaouite et aux trois piliers du Maroc actuel : Dieu, donc l’islam ; la patrie, donc le Maroc ; le roi, donc Mohamed VI.

Désormais très proche du pouvoir, la zaouïa voit l’un de ses adeptes, Ahmed Tewfik ministre des habous (biens de mainmorte) et des affaires religieuses. Elle compte aussi de nombreux hauts fonctionnaires, des hauts gradés de l’armée, de la gendarmerie et « des services ». Elle a su s’adapter à l’esprit du temps, recrutant de nombreux intellectuels, universitaires, bourgeois en vue...

Le cheikh Hamza a assoupli les conditions d’admission des disciples et éliminé, par exemple, la retraite ascétique. La pratique spirituelle est très souple, flexible même. On ne demande rien au nouveau venu, sinon de croire à la baraka (force spirituelle) de la zaouïa et de son chef, vénéré comme un saint. L’adhésion est souple, la pratique ouverte, liée aux capacités de chacun. Les lectures quotidiennes obligatoires sont réduites. La transmission se fait « de cœur à cœur » : il suffit de croire. Hamza a remplacé « la voie de la majesté » par la « voie de la beauté », le dépouillement par l’embellissement. « Profitez de la vie comme bon vous semble », disait-il à ses disciples et parfois, lorsque vous le voulez, venez visiter la zaouïa, car la proximité élimine la souillure ». Plus besoin d’être pauvre pour devenir soufi : « Que Dieu vous donne dans le cœur et dans la poche ! », leur disait-il aussi. Il n’encourageait pas l’ascétisme. « Le secret de la réussite du disciple réside dans sa sincérité et non dans son ancienneté, même si l’expérience compte ! » L’appartenance aux réseaux influents également ; le Coran n’enseigne-t-il pas que « Dieu n’impose rien à l’âme qui soit au-dessus de ses capacités ? » Ne dit-il pas aussi : « Rendez les choses faciles, ne les rendez pas plus difficiles » ?

Cette flexibilité jointe à une gestion rigoureuse et efficace, à un esprit d’entreprise, au culte de la compétitivité, de la cooptation, de l’ambition et du succès matériel, met la « force spirituelle au service de l’entreprise » et promeut « une spiritualité susceptible de dynamiser la société et l’économie marocaine », selon un disciple. Ainsi armée, la zaouïa recrute, s’assure un succès et une prospérité qu’elle encourage chez ses disciples.

Lobbying et aide de l’Etat

La politique ne doit pas polluer la religion. Seul le roi, commandeur des croyants, a le droit et le devoir de relier les deux. Le citoyen, quant à lui, doit l’éviter soigneusement et se consacrer essentiellement à son salut et à son succès. Les structures politiques et sociales traditionnelles doivent être sauvegardées. Faouzi Skalli, intellectuel proche de la zaouïa, parfois qualifié de porte-parole, devenu célèbre avec les Musiques sacrées du monde de Fès, souligne que l’identité marocaine ainsi conçue se veut une protection efficace contre l’islamisme que la zaouïa combat ouvertement. Les islamistes ne sont pas en reste : ils critiquent ses pratiques, notamment la vénération du cheikh Hamza, l’occidentalisation de sa pensée, sa pratique religieuse jugée maigrelette. En effet, il ne semble y avoir ni enseignement religieux ni pratique spécifique. Les disciples appartiennent à des écoles de pensée différentes, à des partis politiques opposés, à des chapelles diverses, pourvu qu’elles ne soient pas contraires aux principes généraux.

Hamza a réussi à transformer sa zaouïa en une véritable institution, avec ses antennes régionales et provinciales, un ancrage africain, des correspondances internationales, une administration rationnelle, l’aide de l’État, des dons, des exemptions d’impôts et une politique de communication et de lobbying efficace. Si bien qu’une affluence nombreuse se précipite à Madagh, à soixante kilomètres d’Oujda, pour la grande fête de la zaouïa, lors du Mouloud3 et pour la 27e nuit du mois de ramadan, ainsi qu’aux séances hebdomadaires de dhikr (évocation de Dieu), très prisées, assorties aussi d’une université d’été. Pour les séances officielles de la zaouïa, des milliers de disciples accourent de tout le pays et même de l’étranger, des avions sont affrétés. Parmi eux, des stars de la chanson, dont le rappeur français Abd El Malik, des intellectuels de haut vol comme la chercheuse Eva de Vitray-Meyerovitch aujourd’hui disparue, des politiques comme la sénatrice de La République en marche (LREM) Bariza Khiari. La zaouïa dispose aussi de nombreux locaux dans différentes villes, dont une villa dans un quartier huppé de Casablanca ouverte aux adeptes. Ce qui ne les empêche pas de se rendre à Madagh : un disciple de Midelt a parcouru 400 kilomètres à vélo pour s’y retrouver à temps !

Une si longue histoire

Qui est donc Hamza Al-Qadiri Al-Boutchichi pour avoir réussi un tel tour de force ? Né en 1922 à Madagh dans la zaouïa de ses ancêtres, il y a suivi l’apprentissage des sciences religieuses pendant une vingtaine d’années, étudiant avec son cousin Sidi Mouyidine, ensuite avec son oncle Sidi El-Mekki, puis avec un cousin qui fut un de ses grands prédécesseurs, Sidi Boumedienne (1873-1955), fondateur de la tariqa (voie spirituelle) de la confrérie. Hamza passera quatorze ans auprès de ce dernier rencontré à Taghjirt et devenu son maître à penser en 1942. Il s’instruit aussi dans une annexe de la Qaraouiyine, université millénaire de Fès à Oujda, en même temps qu’il travaille la terre des Boutchichi, de grands propriétaires terriens.

Il a 33 ans lorsqu’à sa mort, en 1955, Sidi Boumedienne lui transmet en même temps qu’à son père Abbas, né en 1890, la force spirituelle de la zaouïa et l’autorisation d’enseigner. Hamza s’efface devant son père devenu cheikh de la zaouïa en 1960. Il ne deviendra officiellement son chef spirituel qu’à sa mort en 1972. Il a alors 50 ans.

Se recommandant d’une ascendance de la première dynastie marocaine des Idrissides et de la pratique du grand soufi Si Abdelkader Jilani (1053-1166), c’est au milieu du XVIIIe siècle, vers 1750, que Sidi Ali Al-Qadiri fonde à Taghjit cette branche de la Qadiriyya dans l’extrême sud-ouest du Maroc, dans la région de l’Oriental, au milieu des tribus des Beni Snassen. Premier des Boutchichi, il crée cette nouvelle famille de maîtres soufis. Le nom de Boutchichi lui est attribué lorsque, durant une famine, il nourrit les nécessiteux avec une soupe de blé concassé, appelée tchicha. Il transmet sa baraka à Sidi Mohammed, puis à Al-Mokhtar le premier, à Sidi Al-Mokhtar le Grand (1750-1852), à Mouyyidine, puis à Al-Mokhtar (1853-1914), grand-père de Hamza, célèbre pour s’être opposé à la colonisation dans l’Oriental, en 1907, ainsi que, sous Moulay Hafid, au prétendant Bou Amara qui avait saccagé cette zaouïa qui refusait de le soutenir. Si Mokhtar était lié au père de l’émir algérien Abdelkader dont la zaouïa se situe à Mascara. Le même Mokhtar unifie la résistance à l’avancée coloniale. Considéré par les Français comme un soufi prêchant la guerre sainte, il est emprisonné le 31 décembre 1907 à Maghnia. Libéré au bout d’un an, il proclame sa zaouïa indépendante de celle de l’émir Abdelkader et rompt avec lui.

Après lui s’impose Sidi Boumedienne (1873-1955), véritable fondateur de la tariqa de la confrérie. Il renouvelle son assise spirituelle par ses liens avec les différents maitres des grands courants soufis, la chadiliya, la tidjania et la derkaouiya, et également avec la alliwayad’Algérie, dont il aurait adopté les règles. Il a des liens également avec la zaouïa moyen-orientale Nakbani, invente une voie privilégiant la bénédiction face au secret, fondée sur la recherche de la paix et de la satisfaction, voie que conforteront successivement Abbas, mort en 1972, et Hamza, et que s’efforcent désormais de perpétuer son fils Jamal et son petit-fils Mounir, universitaire en France. Toutefois, les liens avec le courant algérien se sont distendus pour des raisons politiques.

Sous Abbas, un enseignant, Yassine, adhère en 1962 à la zaouïa. Il se fera connaitre une vingtaine d’années plus tard, en adressant une lettre ouverte à Hassan II dans laquelle il le somme de respecter la charia. Cette lettre lui vaut deux années en asile psychiatrique. Il avait, semble-t-il, quitté la Boutchichiya longtemps avant. Il n’empêche, dirigée alors conjointement par Abbas et par Hamza, la zaouïa subit les foudres du Makhzen, bien que Hamza ait publiquement condamné Yassine. Le cheikh se retrouve en résidence surveillée chez lui pendant plusieurs années. La zaouïa, suspecte, le restera jusqu’aux années 1990, pendant la plus grande partie du règne de Hassan II.

Barrage contre le PJD

Tout cela sera balayé après l’attentat de Marrakech en 1994, lorsque le Maroc officiel prend brusquement la mesure de la montée de l’islamisme radical. Cette orientation se confirme après la mort de Hassan II et l’avènement de Mohamed VI en 1999. Désormais, les fidèles étrangers peuvent visiter Madagh. Les attentats du 11 septembre 2001 à New York, ceux de mai 2003 à Casablanca, confirment le revirement du pouvoir qui se rapproche des Boutchichi, encouragé par un mouvement général d’adhésion au soufisme. Mohamed VI propose un plan de reconstruction du champ religieux. Le 22 juillet 2004, l’un des fils de Hamza est nommé gouverneur de la province de Berkane. En 2007, la zaouïa appelle à défendre la marocanité du Sahara.

En marge des printemps arabes en 2011, alors que les adhérents du mouvement islamiste Al-Adl wal-ihsane (Justice et spiritualité) de l’ex-disciple Abdessalam Yassine appuient les manifestations du 20 février, les Boutchichi sortent massivement dans la rue le 26 juin 2011 pour défendre la Constitution présentée le 9 mars par Mohamed VI, soutien qui n’a fait que se confirmer depuis.

Bien qu’un modus vivendi ait accompagné la montée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (PJD), islamiste, la bataille entre ce dernier et les Boutchichi fait rage — y compris dans les ministères où les uns et les autres sont nombreux. Les premiers reprochent aux seconds de manquer de spiritualité, les autres accusent le Mouvement de l’unité et de la réforme (MUR), noyau dur du PJD, de wahhabisme.

La Boutchichiya entend approfondir les désaccords entre les islamistes et les musulmans traditionnels, établir un barrage ferme entre les deux tendances. La lutte dépasse les frontières du Maroc : le ministre Ahmed Tewfik en charge des affaires religieuses du royaume ambitionne de créer une instance mondiale du soufisme, qui aidera la lutte contre le terrorisme.

1NDLR. Édifice religieux, mais le mot désigne également une confrérie et toute la communauté qui se structure autour de ce centre spirituel et social.

2NDLR. Édifice surmonté d’une coupole et généralement blanchi à la chaux, tombeau d’un personnage vénéré.

3NDLR. Commémoration de la naissance du Prophète, le 12 de rabia al-awal, troisième mois de l’année musulmane.