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Dépérissement de l’État tunisien

Des recettes qui s’effondrent, une insécurité qui grandit

Béji Caïd Essebsi avait fait de la restauration de l’autorité de l’État le leitmotiv de sa campagne électorale de 2014. Président de la République depuis maintenant un an, il assiste, impuissant, au dépérissement de l’État tunisien menacé par de redoutables concurrents tout disposés à prendre sa place.

Hier, l’État tenait une place éminente dans l’idéologie du mouvement national qui a gagné la bataille de l’indépendance ; on comptait sur lui pour faire nation, pour unifier « la poussière de tribus et d’individus » léguée par le protectorat français, selon une phrase célèbre attribuée à Habib Bourguiba, le fondateur de la République tunisienne. Après l’indépendance, l’État national est devenu le démiurge de la jeune nation. Rien ne lui échappait, il entendait tout contrôler, multipliait les interventions, de l’économie à la culture, n’hésitant pas à bousculer les habitudes et les traditions jusque dans la sphère de l’intime, des mosquées au contrôle des naissances en passant par l’alimentation et le port du foulard.

Six décennies plus tard, après beaucoup d’échecs et des réussites vite apparues comme naturelles et dont le bénéfice est allé à d’autres, l’État est attaqué de toutes parts. Spectaculaire renversement, alors que dans les premiers mois qui ont suivi la révolution de janvier 2011, la crainte était forte d’un retour de l’État autoritaire et policier de l’ex-président Zine El-Abidine Ben Ali. Le sentiment gagne maintenant qu’il est absent, sinon impuissant, à faire face à ses responsabilités.

Police et justice paralysées

L’État a perdu le monopole de la contrainte. Des groupes de plus en plus agressifs s’opposent les armes à la main aux militaires et font fuir les policiers. Le terrorisme est devenu le cauchemar des hôteliers et des agences de voyages qui assistent à la ruine du tourisme, qui fut pourtant l’un des points forts de l’économie tunisienne. La réponse sécuritaire est pour le moins hésitante, le ministère de l’intérieur censé l’incarner étant l’objet de luttes de clans incessantes. La valse des ministres et des directeurs des services y est devenue chronique, le syndicalisme libre — l’un des gains de l’après Ben Ali — s’y est dévoyé en un corporatisme étroit, tandis que les violences policières perdurent en toute impunité dans les commissariats et les postes de la Garde nationale. La justice, restée aux mains des juges de l’ancien régime, est paralysée entre la Constitution qui apporte de vrais changements en matière de libertés fondamentales et de droits fondamentaux et les lois liberticides d’avant 2011 qui sont toujours en place et toujours appliquées, tant que les députés ne s’attaquent pas à ce chantier.

La sécurité n’est pas seule en cause. L’ordre public est de plus en plus souvent violé sans susciter de réaction des pouvoirs publics. La propriété, publique ou étrangère, n’est plus respectée, pour le plus grand malheur de l’investissement d’aujourd’hui et de l’emploi de demain. Aux îles Kerkennah, une petite centaine d’oisifs occupent un jour sur deux les puits de pétrole d’une compagnie irlandaise, interrompant la production, pour obtenir d’être rémunérés sans contrepartie. Les autorités ne sont pas intervenues depuis deux ans et la compagnie prépare son départ, imitant en cela les Italiens de l’ENI qui furent les découvreurs du pétrole tunisien au début des années 1960. La Shell, autre grand nom des hydrocarbures, que les gouvernements d’avant 2011 ont mis des décennies à convaincre de venir explorer le sous-sol tunisien, se retire. Résultat, cette année, il faudra sans doute importer à crédit la moitié de la consommation nationale de pétrole et de gaz.

Désordre dans les régions

Dans la région de Gafsa, dont le sous-sol renferme du phosphate, la seule richesse minière du pays, la production a été divisée par quatre mais le personnel a quadruplé. Des chômeurs bloquent à tour de rôle les chantiers d’excavation ou la ligne ferroviaire Gafsa-Sfax depuis cinq ans et on attend toujours la mise en place d’une politique régionale susceptible d’ouvrir des perspectives aux milliers de sans-emploi de cette zone frontalière sensible. Ce qui était une des locomotives de l’économie tunisienne avec le tourisme et la confection a fait place à un panier percé qui ruine le Trésor public.

En matière d’incivisme, les particuliers ne sont pas en reste. Rares sont désormais les usagers qui payent leurs factures d’électricité, d’eau, de gaz ou leurs billets de train. Les sociétés d’État qui fournissent ces services publics s’enfoncent inexorablement dans le déficit et la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) a dû emprunter en catastrophe auprès d’une banque africaine pour tenir le coup et ne pas plonger le pays dans le noir.

Les constructions illicites se multiplient dans les endroits les plus invraisemblables sans égard pour les règlements d’urbanisme et souvent en empiétant sur le domaine public. Les fermetures de routes ne se comptent plus, pour quelques heures ou plus et pour les motifs les plus futiles. À Kébili, la grande route du Sud est coupée par les villageois qui ne parviennent pas à s’accorder sur les limites de leurs deux communes. Cette fois, il y a intervention non de l’État, mais du syndicat. Le secrétaire fédéral de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) met en place un service d’ordre et la circulation reprend.

La menace fiscale

La menace la plus pernicieuse pour l’État est fiscale. Selon le ministère des finances, plus de la moitié du PIB (environ 50 à 60 milliards de dollars) provient du secteur informel qui échappe au fisc tunisien, ne paie pas de cotisations sociales et ruine la production locale. Ben Guerdane, à la frontière libyenne, est la porte d’entrée de ce commerce illicite dont les produits s’étalent jusque sur les trottoirs de Tunis en toute impunité. Les marchandises, débarquées au port libyen de Misrata s’entassent dans d’énormes camions de 38 tonnes qui passent la frontière sans encombre en payant une taxe de 50 dinars (environ 25 €) et montent jusqu’à Kairouan, semant au passage de quoi alimenter les échoppes où s’échangent l’essence et le lait tunisiens subventionnés contre des produits manufacturés asiatiques de plus en plus sophistiqués. Une soixantaine de grossistes font la loi sur ce marché très particulier et une demi-douzaine d’autres tiennent le marché noir de la devise, tout aussi juteux.

Au passage, les deux recettes majeures du budget tunisien trinquent : les droits de douane et la TVA qui, avec l’impôt sur les salaires perçu à la source, sont les principales ressources du Trésor tunisien condamné à faire la manche à l’étranger pour boucler ses fins de mois. Un dangereux déséquilibre s’installe, avec d’un côté un État désargenté et de moins en moins capable de s’imposer, et de l’autre une mafia qui s’enrichit, s’équipe en 4x4, recrute des hommes de main, s’arme y compris de lance-roquettes et communique par satellite avec ses fournisseurs et ses complices. Le passage de relais du premier au second est-il proche ? On peut le craindre.

La fonction publique, réputée pour ses qualités, avait déjà souffert avant 2011 des arrangements avec le droit et la morale de l’ex-famille régnante des Trabelsi. Les embauches massives de militants et de parents des martyrs de la révolution, plus dévoués à leurs parrains que compétents, n’ont rien arrangé. Les grandes réformes dont dépend l’avenir de 10 millions de Tunisiens sont en panne et aujourd’hui, la bureaucratie en place semble incapable de fournir à une classe politique obsédée par son maintien au pouvoir les idées et les hommes indispensables à toute tentative de rebond. L’initiative viendra-t-elle de la société ?