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Le premier exil des Syriens du Golan

Juin 1967, une guerre de six jours qui n’en finit pas

Parmi les réfugiés syriens qui fuient leur pays dévasté vers les pays voisins ou vers l’Europe, quelques-uns vivent l’exil pour la deuxième fois. La première fois c’était il y a cinquante ans, lorsque l’armée israélienne a conquis le plateau du Golan. Contrairement aux réfugiés palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, l’histoire de ces Syriens s’est effacée de la conscience israélienne avant même d’y être gravée. Elle a disparu comme si elle n’avait jamais existé.

La guerre éclate le 5 juin 1967. Sur le front nord, les escarmouches sont incessantes depuis des mois entre forces israéliennes et syriennes, portant sur l’occupation d’une « zone démilitarisée » depuis 1949. Tôt le matin du 5, l’aviation israélienne bombarde les aéroports syriens (elle fait de même en Égypte). Dès lors, l’armée de terre syrienne reste inactive dans la guerre qui se poursuit en Égypte et en Cisjordanie. Le quatrième jour, l’armée israélienne s’empare quasi sans opposition du plateau du Golan. Elle enregistre là un immense avantage stratégique, qui va lui permettre de repousser les frontières de la vallée du Jourdain vers la montagne.

Au début de l’occupation israélienne, le Golan comptait environ 150 000 habitants. Sa population était composée d’une minorité de militaires et de leurs familles, la majorité des civils étant répartie entre 275 villes et surtout villages et hameaux, avec pour chef-lieu Quneitra, où se concentrait un quart des habitants. Pendant les combats, l’armée syrienne battant en retraite, la moitié d’entre eux s’enfuit à la recherche d’un abri pour se protéger des bombardements en attendant de pouvoir revenir. De fait, ceux qui s’étaient réfugiés de l’autre côté de la ligne de cessez-le-feu ne seront pas autorisés par Israël à rentrer chez eux. Plus tard, les citoyens syriens qui essayeront de rejoindre leur maison seront déclarés « infiltrés illégaux », parfois victimes de tirs israéliens dans le but de les effrayer. Ceux qui réussirent à retourner sur leurs terres furent arrêtés et jugés.

Une expulsion méthodiquement organisée

À la fin des combats, il ne restait qu’à peu près la moitié des habitants syriens. Tous les autres avaient été expulsés, à l’exception des Druzes. La population civile, composée pour la plupart de musulmans sunnites (dont environ 7 000 réfugiés palestiniens de la guerre de 1948) fut alors méthodiquement transférée de l’autre côté de la frontière. Des habitants des moshavim et des kibboutz (coopératives villageoises agricoles) voisins ont témoigné que des soldats assis derrière des bureaux obligeaient les habitants du plateau du Golan à signer un document attestant qu’ils quittaient leurs maisons et rejoignaient le territoire syrien de leur plein gré. On suppose que ces documents, témoignage du transfert silencieux de la population civile, sont à ce jour enfouis dans les archives militaires en Israël et bénéficient du « secret défense ». L’expulsion se fit de manière organisée, institutionnalisée, et le transfert fut discret.

À Quneitra, des convois de véhicules militaires israéliens parcouraient les rues, incitant par haut-parleur les habitants à quitter les lieux sous peine de représailles. Après l’évacuation, la ville fut méthodiquement anéantie. Les maisons, les centres commerciaux, les cinémas, les hôpitaux, les écoles, les jardins d’enfants, les cimetières, les mosquées et les églises furent systématiquement démolis par des raids aériens de l’armée israélienne. Les villageois avoisinants furent eux aussi forcés de passer la frontière. Une semaine après la fin de la guerre, dans le cadre d’une opération incroyablement rapide, bulldozers et tracteurs venus des kibboutz proches et des villages israéliens de la vallée du Jourdain s’employèrent à démolir une par une toutes les structures construites sur le plateau, n’épargnant que quelques bâtiments destinés à l’entrainement militaire. En quelques jours, le monde des Syriens du Golan s’était effondré : hommes d’affaires, fonctionnaires, employés, enseignants et agriculteurs avaient perdu leurs terres, leurs maisons et leurs biens. Seule une femme âgée survécut dans un village pendant quelques années, jusqu’à ce qu’elle y meure.

Pendant la guerre, Israël avait mis au point un plan qui devait permettre aux quelque 7 000 Druzes du Golan de rester dans leurs villages. L’hypothèse (qui devait se révéler erronée) était qu’ils retourneraient leur veste et qu’à l’instar de leurs compatriotes druzes en Israël (qui servent aujourd’hui pour partie dans l’armée israélienne), ils feraient allégeance à Israël. Des officiers druzes de l’armée israélienne furent donc envoyés dans les villages du Golan pour annoncer par haut-parleur que les habitants devaient se rassembler près des postes-frontière, mais cette mesure ne s’appliquait pas aux Druzes qui eux, étaient autorisés à rester chez eux, les militaires leur ayant promis qu’aucun mal ne leur serait fait. Une fois les civils regroupés, l’armée israélienne leur fit passer la ligne de cessez-le-feu, en Syrie. Seuls les habitants de quatre villages druzes furent épargnés.

Réfugiés syriens en Syrie

Les réfugiés qui avaient tout perdu furent dispersés dans des camps en Syrie, notamment dans les provinces de Damas et de Deraa. Hafez Al-Assad n’était pas pressé de trouver des solutions durables à leurs problèmes, convaincu qu’il était que, sous la pression internationale, Israël rendrait le plateau du Golan et que les réfugiés pourraient y retourner vivre. La ville était cependant totalement détruite en 1974 par les Israéliens lorsqu’ils la réoccupèrent, après la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. En 1974, après la signature d’un accord de désengagement entre les belligérants, Quneitra, entièrement dévastée, est retournée dans le giron syrien tandis que la commission d’enquête créée par l’ONU déclarait Israël responsable de la destruction préméditée de la ville. Le président Hafez Al-Assad décida d’en faire un mausolée à la mémoire de la catastrophe.

Les réfugiés syriens expulsés du plateau du Golan en 1967 l’ont été vers leur pays d’origine et ont pu ainsi au moins conserver leur nationalité. Si tant est que l’on puisse opérer une comparaison, leur sort a été meilleur que celui des Palestiniens, eux aussi réfugiés de la guerre de 1948, qui sont restés des apatrides en Syrie. Les dirigeants israéliens de l’époque avaient initialement annoncé qu’ils restitueraient le Golan en échange d’un accord de paix. Dans les faits, un mois après la fin de la guerre, la première colonie juive, nommée Marom Golan, voyait le jour. Ses habitants ne s’étaient pas seulement approprié la terre, ils avaient également pris le bétail et le matériel agricole. Deux ans plus tard, le gouvernement israélien annonçait un plan d’annexion du Golan et d’implantations de colonies juives, qui fut mis en œuvre. En 1981, la Knesset (parlement) ratifia une loi qui officialisait cette annexion unilatérale à Israël — laquelle n’a jamais été reconnue par la communauté internationale. À ce jour, 22 000 colons israéliens habitent 32 colonies sur le plateau du Golan.

La plupart des Druzes demeurés sur place — ils sont 24 000 aujourd’hui — choisirent de rester fidèles à la Syrie, patrie dont ils avaient été coupés contre leur gré. Les jeunes étaient envoyés à Damas pour y poursuivre leurs études et avec le temps, il y eut des mariages d’un côté ou de l’autre de la frontière. Israël a bien tenté de leur imposer la nationalité israélienne, mais ils l’ont toujours clairement refusée. Pendant de longues années, ils ont vécu sous administration militaire et chacune de leurs actions nationalistes fut jugée comme un acte de trahison. Nombreux furent accusés d’espionnage, arrêtés et emprisonnés pendant de longues années.

Effacés des livres d’histoire

Toute information qui montrait qu’il y avait des citoyens syriens sur le plateau du Golan a été effacée des livres d’histoire en Israël. Les historiens et les spécialistes israéliens du Moyen-Orient ont accepté la version officielle selon laquelle seuls des militaires et des Druzes vivaient sur le Golan lors de sa conquête. Ainsi, au fil des ans, le mensonge est devenu « vérité ». Ce n’est que depuis ces dix dernières années qu’apparaissent des bribes de preuves que des Syriens habitaient sur le plateau du Golan avant la guerre de 1967. Quelques travaux universitaires ont été réalisés. Toutefois, la version du récit historique israélien, qui prétend qu’ils sont partis de leur propre gré, reste massivement répandue dans la population.

Avant l’apparition d’Internet, les habitants du village druze de Majdal Chams, situé au pied du mont Hermon, sur le Golan, avaient l’habitude de monter sur une colline appelée « la colline des cris ». Ils y communiquaient par mégaphone interposé avec leurs proches du côté syrien. Les familles séparées, les amis, les voisins échangeaient ainsi des nouvelles des uns et des autres. Depuis le début de la guerre civile en Syrie, des cris se font à nouveau entendre sur la colline. Les habitants des villages druzes du Golan y voient les leurs fuir les massacres perpétrés par Bachar Al-Assad, sans pouvoir leur tendre la main ni les aider : la frontière de 1967 les sépare toujours.