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Maroc, la difficile recherche de l’unité syndicale

Les récentes manifestations syndicales au Maroc, suivies par des négociations avec le gouvernement, ont donné un nouveau souffle aux syndicats. Mais leur influence sur le débat économique et politique demeure limitée. En cause : leurs relations incestueuses avec les partis auxquels ils sont rattachés, ainsi que leur faible pénétration dans le secteur privé.

Après des années de pérégrinations, chacun faisant cavalier seul, les syndicats marocains ont décidé de dépasser leurs différends historiques1 pour consolider leur force de frappe. Fin janvier 2014, les leaders des trois centrales syndicales les plus représentatives – l’Union marocaine du travail (UMT), la Confédération démocratique du travail (CDT) et la Fédération démocratique du travail (FDT) – se sont rencontrées pour adopter une position unie vis-à-vis de la politique économique du gouvernement de Abdelilah Benkirane, dominé par le Parti de la justice et du développement (PJD) islamiste, et pour dénoncer « la détérioration grave et continuelle des conditions de vie, notamment les licenciements collectifs, la chute du pouvoir d’achat des couches défavorisées, la baisse des pensions de retraite et l’allongement de la durée légale du travail, ainsi que les violations en croissance et à grande échelle des droits et libertés syndicales ».

Leur première action commune a été l’élaboration d’un mémorandum regroupant leurs principales revendications2. En l’absence d’une réponse satisfaisante de la part du gouvernement, le trio syndical a organisé, le 6 avril, une marche à Casablanca. Après avoir tenté de disqualifier le caractère social de la marche, en l’accusant de servir des agendas politiques3, l’exécutif a dû se plier face à l’exercice de force des syndicats, qui ont réuni quelques 10 000 manifestants. Un chiffre faible, quand on sait que chacune des trois centrales compte plus de 150 000 adhérents, mais qui a placé les syndicats en position favorable lors des négociations qui ont eu lieu par la suite avec le gouvernement et qui ont abouti à la hausse du SMIG (à hauteur de 10 %).

L’attribution d’un caractère politique à la marche syndicale par le gouvernement a indigné les secrétaires généraux des trois centrales. Miloudi Moukharik, secrétaire général de l’UMT, pense qu’il s’agissait d’une tentative « d’apeurer les travailleurs, en jouant sur une connotation archaïque et négative de la politique ». Mais cela peut être vu à travers un autre prisme. Les liens qu’entretiennent syndicats et partis politiques vont au-delà des simples coopérations de circonstance. Les partis les plus présents sur la scène politique possèdent les syndicats les plus influents : le PJD fait cause commune avec l’Union nationale des travailleurs marocains, son bras syndical, pour le meilleur comme pour le pire4. L’Istiqlal dirige l’Union générale des travailleurs marocains (UGTM), où son secrétaire général Hamid Chabat a fait ses premières armes et s’est hissé du champ syndical au champ politique. La CDT et la FDT sont affiliées à l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Seule l’UMT, premier syndicat du pays, est préservée de l’arrimage politique, du fait de la grande diversité des courants politiques qui la composent, mais aussi parce que son fondateur, Mahjoub Benseddik, a très tôt compris qu’il ferait mieux de détacher son syndicat du parti de l’Istiqlal, qui en était l’initiateur. Ceci n’a toutefois pas empêché le même Benseddik de donner des consignes aux membres de sa centrale, pour voter pour le parti politique auquel ils sont momentanément alliés5. Durant son mandat, il s’appelait Union constitutionnelle (UC). Son successeur Miloudi Moukharik préfère miser, aujourd’hui, sur le Parti du progrès et du socialisme (PPS). À L’UMT, l’on balaie une époque, avec ses partis de prédilection, pour en choisir de nouveaux. Le modus operandi, lui, reste le même : les flirts avec le monde politique doivent rester éphémères et fluctuants.

La difficile conquête du privé

Pour les partis, les syndicats constituent un excellent réservoir électoral. Canal d’influence politique, les syndicats leur permettent de toucher un électorat qui ne partage pas forcément leur idéologie, mais dans la mesure où le programme politique de certains partis promet ce que leur syndicat revendique, cela constitue un point de rencontre. Pour d’autres partis, le « syndicat attaché » est un outil de légitimation, que l’on sort pour appuyer une décision6, ou pour lui octroyer une dimension sociétale alors qu’elle est, avant tout, politique ou idéologique. Or, la politisation du syndical s’accompagne de limitation de la représentativité : moins de 7 % des travailleurs marocains sont syndiqués. Et, dommage collatéral non négligeable, les syndicats doivent non seulement résoudre les luttes de pouvoir qui leur sont propres, mais aussi subir celles qui traversent le parti auquel ils sont affiliés, quand les deux ne sont pas liées7.

La faible représentativité des syndicats se ressent surtout dans le secteur privé. Durant les élections professionnelles de 2009, 65 % des délégués du personnel élus étaient des « SAS » (sans appartenance syndicale)8. Une situation qui pose problème au syndicat patronal du pays, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), pour qui la timide présence des syndicats dans le privé expose les sociétés à des risques de grèves anarchiques. La CGEM avait court-circuité le classique canal de négociations CGEM-gouvernement-syndicats en invitant directement ces derniers, début 2013, à repenser leurs rapports pour instaurer un pacte social9. Derrière cette proposition, il y a la volonté du patronat de circonscrire l’action syndicale en initiant les centrales aux enjeux du privé, pour éviter les surenchères basées sur une grille de lecture plus idéologique, et qui, de leur point de vue, ont parfois nui aux travailleurs au lieu de servir leurs intérêts10.

Pour Karim Hamoumi, auteur d’une thèse sur le syndicalisme et le management dans les entreprises marocaines, « la taille limitée de beaucoup d’établissements, leur caractère familial et les relations plus personnalisées entre employeurs et employés dans les petites entreprises qui composent l’essentiel du secteur privé, rendent moins pertinente la représentation syndicale » et « les questions engendrées par la mise en œuvre de nouveaux modèles managériaux, de nouvelles méthodes, de nouveaux outils de gestion, de nouvelles technologies » doivent pousser les syndicats à se préoccuper de ces problématiques, afin de "susciter une analyse critique sur les critères de gestion qui sous-tendent ces modèles". Cela les aidera à dépasser « l’obsolescence du débat idéologique et, sur le plan économique, le recul des secteurs primaires et secondaires, grands pourvoyeurs de bases militantes (« cols bleus ») au profit du secteur des services (« cols blancs ») moins sensibles au chant de l’Internationale ouvrière ».11

Le renouvellement des syndicats est donc une priorité, pour qu’ils puissent jouer leurs rôles de médiateurs et de représentants des forces actives du Maroc, car « en raison des enjeux économiques (mondialisation, mobilité des capitaux, flexibilité de l’emploi, chômage et exclusion) le syndicalisme marocain doit repenser ses méthodes d’action et démocratiser ses pratiques par l’adoption d’une culture partenariale et se libérer des réflexes du syndicalisme d’opposition et de refus systématiques » 12.

1Voir Albert Ayache, Le mouvement syndical au Maroc : 1919-1942, tome 1, 1980  ; Marocanisation, 1943-1948, tome 2, 1990  ; Vers l’indépendance 1949-1956, tome 3, 2000. Publiés aux éditions l’Harmattan.

2Mohamed Badrane, «  Les détails du mémorandum des syndicats à Benkirane  », Aujourd’hui le Maroc, 17 février 2014.

5«  L’UMT soutient les candidats PPS  », Aujourd’hui le Maroc, 23 septembre 2012.

7Tahar Abou El Farah, «  Maroc : les partis finiront-ils par tuer les syndicats  ?  », La Vie éco, 1er novembre 2011.

12Aboulmajd Abdeljalil, «  Pour une nouvelle culture syndicale  », L’Économiste, 30 avril 2004.