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Polémiques autour de la fédération démocratique du nord de la Syrie, Rojava

Quel avenir commun pour les Arabes et les Kurdes en Syrie ?

La création de la Fédération démocratique du nord de la Syrie-Rojava a suscité de fortes critiques dans le monde arabe. Au-delà des polémiques sur l’histoire et sur les identités, le débat porte sur l’avenir commun des Arabes et des Kurdes en Syrie et, plus largement, sur les structures étatiques qui naitront de l’actuel chaos.

Au lendemain de l’annonce de la création de la Fédération démocratique du nord de la Syrie-Rojava, le 8 avril dernier1, la véhémence des réactions dans les médias arabophones lève le voile sur l’hétérogénéité de la société syrienne, et le niveau de violence exercée à l’égard des populations kurdes.

Cette littérature se base sur des références partielles et contradictoires dont l’effet est de banaliser l’hostilité latente à l’égard d’une altérité kurde, alors même que le conflit syrien n’a pas encore livré tous les outils de décryptage nécessaires à une lecture des événements. De fait, écrire sur la question syrienne en général, et kurde en particulier, revient à balancer entre une approche descriptive et une analyse normée. Sur cet événement proprement dit, les diverses positions, syriennes et proche-orientales — séculières et religieuses —, celles des opposants et des partisans du Baas, se recoupent dans un rejet quasi unanime, et adoptent une posture davantage idéologique qu’analytique. Une partie de ces réactions vient d’auteurs affiliés à l’Arab Center for Research and Policy Studies à Doha, qui avait pourtant publié en 2006 un ouvrage (en arabe) d’une érudition remarquable sur la formation historique de la Jézireh syrienne, du chercheur Mohammed Jamal Barout. En dépit du parti pris panarabiste de l’auteur, la matière fournie dans cet ouvrage aurait pu servir de support pour débattre des enjeux posés par l’annonce de la fédération démocratique du nord de la Syrie-Rojava. Le livre porte en effet sur les transformations démographiques, les structures sociales, les territoires, les frontières, les migrations, les mixités ethniques et les alliances tribales économiques et militaires, ouvrant sur des réalités qui incitent à dépasser le blâme.

Un tel rejet renvoie à la situation des années 1930, lorsque la question kurde en Syrie s’est posée comme une étape vers l’indépendance, avec la tribu Hadjo2 soutenue par les Français.

Les idées d’Ernest Renan

Le Parti social-nationaliste syrien (PSNS) créé en 1932 avait une présence importante sur la scène de la Grande Syrie. Son idéologie empreinte du nationalisme arabe allait marquer celle du parti Baas, créé en 1947 et arrivé au pouvoir en 1963. Deux positions contradictoires ont alors émergé au sein du Parti social-nationaliste syrien (PSNS) à propos de la question kurde, et se sont déployées tout au long des décennies suivantes. D’un côté, il y avait la position d’Antoun Saadeh, président du PSNS à l’époque et chantre de la nation syrienne : influencé par les idées d’Ernest Renan, il avait déclaré son soutien à l’identité syrienne des Kurdes, partant du fait que la diversité ethnique est au fondement d’une nation et qu’elle est le ciment de son unité.

À l’opposé de cette position se trouvait celle d’Akram Hourani, qui deviendra plus tard président du Parlement et ministre de la défense syrien. Selon Mohammed Jamal Barout, Hourani refusait la notion même de diversité ethnique, et inscrivit ce refus dans la charte du Parti de la jeunesse qu’il dirigeait dans les termes suivants :

- article 1 : « … la Conquête arabe a gommé l’hétérogénéité régionale, et éliminé de l’ensemble du monde arabe les traces de toute population étrangère (al-‘ajam) » ;
- article 2, alinéa 7 : « … quiconque ne se fond pas dans l’identité arabe est considéré comme intrus à la nation » ;

Akram Hourani avait recours à une classification quasi « biologique » des populations syriennes, qui se répartissaient entre Arabes musulmans et Arabes chrétiens. Il fut rejoint dans cette conception par Saadallah Al-Jabiri, figure politique majeure de la vie politique à Alep et deux fois premier ministre.

À l’époque du deuxième calife, la « conquête » (terme utilisé par Hourani et repris par Barout) de la Jézireh syrienne, à l’instar d’autres contrées de Mésopotamie et de Perse, a été perçue comme une occupation par les populations non arabes : c’est ainsi que ces dernières relisent leur histoire et avancent pour preuve de leur résistance à l’occupation l’assassinat du deuxième calife par un esclave perse zoroastrien. De surcroît, la "conquête" ne s’est pas accompagnée, tout au long des siècles suivants, de migrations arabes significatives vers ces contrées.

Selon Barout, la première des tribus arabes à avoir quitté la péninsule Arabique pour s’installer dans les régions kurdes de Mésopotamie était la tribu des Taï, au début du XVIIIe siècle. L’une de ses branches a fait scission par la suite et s’est constitué son propre territoire tribal, les Shummar. L’installation de la tribu Taï dans la région ne s’est faite qu’au terme de nombreuses années de conflit avec la tribu des Anz. Celle-ci avait migré vers le Kurdistan et s’était partagé avec les Shummar les territoires de la Haute Jézireh et des rives de l’Euphrate avant de se placer, plusieurs années plus tard, sous la protection du chef kurde Ibrahim Pacha Al-Malli, qui contrôlait un grand fief et jouissait d’une autonomie politique face aux autorités ottomanes3.

L’histoire de la formation démographique des populations du Croissant fertile est richement documentée, grâce à la construction de la ligne du chemin de fer entre Istanbul et Bagdad, dont le tracé allait déterminer les frontières récentes fixées en 1939. À la faveur des programmes de reconstruction ottomans entrepris dans l’objectif d’augmenter les ressources agraires du sultanat, on retrouve consignées dans les archives les vagues migratoires, les tribus et ethnies qui ont fondé les villes de ces régions. La documentation disponible confirme l’ancrage territorial des Kurdes en Mésopotamie et dans la Jézireh syrienne ; elle donne même aux Kurdes l’avantage de l’antériorité.

Par conséquent, l’opposition au projet de construction d’une fédération est le fruit d’un imaginaire enraciné au fil du temps, à la faveur de relations de pouvoir, d’alliances et de coups d’État qui ont fini par propulser le Baas au pouvoir. Les logiques qui ont prévalu dans la construction de l’État syrien se situent dans un cadre idéologique panarabe. Ainsi, l’assignation préalable d’arabité aux territoires syriens étendus à l’Anatolie, Diyarbakir et Urfa prolonge dans l’imaginaire national le projet d’arabiser, au sens ethnique, l’histoire du Kurdistan, et nous ramène aux « territoires historiques fictifs » chers à l’historien britannique Éric Hobsbawm4.

Dans un communiqué officiel publié le 8 avril 2016, le Conseil de La Syrie démocratique a adopté le projet d’un « système fédéral démocratique » dans la région du Rojava, et expose sa vision du système politique. Ce communiqué pose problème, non seulement parce qu’il est livré en même temps que les négociations à Genève, mais aussi du fait de la proximité de cette fédération avec un territoire frontalier du Kurdistan turc que Recep Tayyip Erdogan s’emploie à détruire. Il interpelle quant à la nature et la mise en œuvre même du projet en tant que tel.

Un système fédéral à construire

L’expression « système fédéral démocratique » est imprécise. Son architecture institutionnelle correspond au dispositif de gouvernance locale actuel sur les conseils municipaux, mais pas aux principes d’organisation connus d’un système fédéral. En effet, le système fédéral du Rojava se compose d’une structure à trois étages : les conseils municipaux, le gouvernement régional, et le gouvernement fédéral. Dans la configuration actuelle, les conseils locaux sont l’équivalent du gouvernement régional et font courir au système le risque d’une double tutelle et d’une bureaucratie lourde. À cela ajoutons un chaos administratif marqué par une distribution désordonnée des nomenclatures dans la hiérarchie administrative et l’affectation des responsabilités institutionnelles.

Un comité d’une trentaine de personnes (composé de plusieurs ethnies et confessions) se réunira pour écrire une Constitution en six mois, période au cours de laquelle s’organiseront les élections. La gestion de la région autonome se fait à travers trois cantons, celui de la Jézireh, de Kobané et d’Afrin. Chaque canton est présidé conjointement par un homme et une femme. Les conseils municipaux ont autorité, aux côtés du gouvernement régional, sur les villes sous leur juridiction, en plus, bien sûr, des petits conseils dans chaque quartier ou commune.

De plus, sur le terrain, l’autorité des conseils municipaux l’emporte sur celle du gouvernement local (Rojava) et fédéral (Syrie). La définition de ces conseils est floue et les limites de leurs responsabilités imprécises, ce qui fait obstacle à leur institutionnalisation. De même, trop politisés, ces conseils ne peuvent être des corps représentatifs de la société. Les formes d’opposition s’en trouvent limitées, idéologisées et administrativement alourdies.

Au lieu de se concerter sur les modes de participation politique de la population, les conseils locaux se livrent à des luttes de pouvoir à tous les niveaux, et des questions d’intérêt général se heurtent à des groupes d’intérêt privés. Ainsi, les coordonnateurs du projet de fédération, basés à Qamishli, capitale de la région du Rojava, ont décidé des modalités de gouvernance des cantons de la Jézireh syrienne, de Kobané et d’Afrin, au mépris du principe qui voudrait que les différents cantons convergent d’eux-mêmes et communément vers un mode de gouvernance fédéral.

Il est probable que les rédacteurs de la déclaration ont eu recours au terme « fédération » sans connaissance préalable de l’éventail de significations que ce terme recouvre à travers les expériences constitutionnelles historiquement connues. Ils se sont ainsi mis dans une situation de confrontation féroce avec l’opposition syrienne dans ses différentes tendances. La proposition kurde d’une Syrie fédérale existe depuis de longues décennies dans la littérature politique de lutte contre le despotisme du Baas syrien, alors qu’une fraction de l’opposition actuelle faisait partie du pouvoir auquel elle s’oppose aujourd’hui. Aussi, lorsque les villes kurdes en Syrie se sont révoltées en 2004, elles n’ont bénéficié d’aucun soutien arabe ; bien au contraire, il y a eu des appels à écraser les Kurdes séparatistes. La même rengaine se répète, tant dans les discours de l’opposition que dans ceux du pouvoir.

Des cadres identitaires figés

L’histoire des ethnies dans la Mésopotamie et la région de la mer Egée rend compte de migrations de grande ampleur et va à l’encontre des thèses de pureté ethnique dans la région, ainsi que le montre Arnold J. Toynbee dans son ouvrage La Grande Aventure de l’ Humanité. Bien avant l’empire ottoman et tout au long de celui-ci, il n’y avait pas d’entités politiques étendues, linguistiquement et ethniquement mixtes, mais de petites principautés dotées de structures tribales ou féodales, homogènes dans leurs identités infra-étatiques. L’expropriation territoriale formait la base de leurs frontières. En gros, ces frontières ont trouvé leur prolongement dans les wilayat sous l’empire ottoman, avant d’être redessinées par le traité de Versailles en 1919, puis dans les accords de San Remo en 1920.

Prétendre que les frontières syriennes s’étendent jusqu’à l’Anatolie, c’est comme parler de l’Europe aujourd’hui en occultant le lourd processus historique traversé par l’Europe depuis les accords de Westphalie5, au cours duquel près de trois cents unités politiques alors souveraines avaient dû se fondre et se recomposer. Sous cet angle, le système fédéral peut être un facteur d’union entre des sociétés revendiquant des identités distinctes et affirmées. En Syrie, ces sociétés sont restées longtemps privées d’interactions sur des bases sociales et culturelles pouvant permettre la fondation d’un système culturel historique commun.

De longues décennies de dictature dans la région ont enserré les populations dans des cadres identitaires contraints et figés, produisant un rejet mutuel et un horizon fermé. Un mode de gouvernement qui confirme le regard d’Ibn Khaldoun sur les sociétés du désert : ces dernières ont du mal à prendre de la hauteur dans les représentations qu’elles se font de leur histoire. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’histoire du rejet à l’égard des Kurdes en Syrie, qu’il s’agisse des événements marquant l’indépendance de la Syrie ou des propositions faites en 1963 par Mohammed Talab Hilal, lieutenant dans les services de la sécurité politique de la ville de Hassakeh, et adressées au Congrès national du Baas à Damas : arabiser de force les Kurdes à Hassakeh, ne pas scolariser les villages kurdes, ôter la nationalité syrienne aux Kurdes, procéder à des transferts de populations arabes et les installer sur les terres kurdes, créer ainsi une ceinture démographique arabe séparant les Kurdes des deux côtés — turc et syrien — de la voie ferrée, « déclencher une opération de communication par les Arabes à l’encontre des Kurdes, et semer les discordes au sein des Kurdes »6. Des appels similaires ont été lancés en 2004 dans les prêches des mosquées du quartier de Ghwairan, au sud d’Hassakeh.

Étrangers les uns aux autres

La plupart de ces propositions ont été appliquées par la force des armes. Une « ceinture arabe » longue de 365 km et profonde de 15 m a été tracée, et des colonies de peuplement arabes érigées au cœur des villages kurdes. En 1963, environ 150 000 Kurdes se sont vu retirer leur nationalité syrienne, au motif qu’ils étaient venus de Turquie à l’époque d’Ataturk. Le retrait de nationalité s’est fait de manière aléatoire, visant l’un et épargnant l’autre dans une même famille. Ces personnes ont été regroupées dans la catégorie administrative des « étrangers d’Hassakeh », elle-même divisée en deux sous-catégories : d’un côté, les « étrangers » titulaires de fiches d’état civil de couleur rouge délivrées par le moukhtar, autorisés à circuler dans le pays à l’exclusion de tout autre droit ; de l’autre, les « étrangers à l’identité occultée », ne disposant d’aucun document officiel justifiant de leur existence même. Ces personnes-là enregistraient leurs biens au nom de proches en possession de documents et se constituaient des épargnes fondées exclusivement sur la confiance. Plus tard, la langue kurde et tout ce qui a trait à la culture et à l’identité kurdes a été interdit. L’arrivée du Baas au pouvoir et sa pérennité sur de longues décennies a enraciné cette politique.

En 2004, le décret 49 a interdit aux Kurdes de se vendre entre eux des biens fonciers. Il est intervenu en même temps que les années de sécheresse (2005-208) qui ont provoqué, selon les chiffres du ministère de l’agriculture, l’exode de plus de 500 000 personnes des villes kurdes vers les banlieues des villes industrielles, où elles ont habité dans des « quartiers de tentes ».

Cette histoire renvoie à la difficulté de débattre en profondeur de la notion de diversité en Syrie tout au long des décennies écoulées, et celle de construire ce débat aujourd’hui. Ce qui n’est pas sans incidence sur les négociations à Genève, car les Syriens ont l’air étrangers les uns aux autres, sans langage ni vision commune sur les questions relatives aux droits et aux institutions.

1Le 16 mars 2016, cent cinquante représentants de partis kurdes, arabes et assyriens se sont rassemblés à Rmeilane pour discuter d’un nouveau système de gouvernement pour le nord de la Syrie. Le document approuvé le jeudi 17 mars par les délégués présents a acté la formation d’un «  système fédéral démocratique du Rojava  », nom donné par les Kurdes au nord de la Syrie.

2Hadji Agha était le chef de la tribu de Hafirkan. En 1932, il obtint de la puissance mandataire française la promesse de construire une nation kurde. Ce fut un échec.

3Ibrahim Pacha Al-Malli (1843-1908) était le «  grand prince  » ( Amir Al-Umara) du Kurdistan. Chef de l’Union tribale des mullahs, il a dirigé de manière autonome des autorités ottomanes et sauvé du génocide des milliers d’Arméniens.

4Dans sa tentative de construire une histoire des nationalismes européens, Eric Hobsbawm recourt à la notion de «  tradition inventée  » (The invention of tradition, Cambridge University Press). Selon lui, celle-ci entretient avec le passé une continuité purement fictive, nécessaire à la légitimation des nationalistes et de leurs revendications. La «  tradition inventée  » s’oppose à la notion de coutume qui, d’après l’historien, s’adapte au fil du temps. Cf. également Nations et nationalismes depuis 1780 : programmes, mythe et réalité, Gallimard, 1992.

5Les traités de Wesphalie ont été signés en 1648 entre les différentes puissances européennes, catholiques et protestantes de l’époque. Ils ont mis fin à la guerre de Trente ans. On s’accorde à dire que ces traités ont posé les bases des nations européennes d’aujourd’hui.

6Citation extraite de l’ouvrage en arabe de Mohammed Jamal Barout sur la conquête de la Jézireh syrienne.