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Pourquoi le Sud du Yémen ne profite pas de la guerre pour faire sécession

Le ressentiment des populations du sud du Yémen face à la mainmise du pouvoir de Sanaa depuis un quart de siècle est un terreau particulièrement fertile sur lequel croît la revendication séparatiste. À partir de la révolution de février 2011, les occasions de mettre fin à l’unité imposée avec le Nord en 1994 n’ont pas manqué. Pourquoi, malgré tout, n’y a-t-il pas eu sécession ?

Les cinq années qui ont suivi la révolution de février 2011 ont fourni aux séparatistes de nombreuses opportunités de mettre fin à un quart de siècle d’unité avec le Nord, cause pour laquelle les forces du mouvement sudiste ont lutté tout au long de la dernière décennie. La plupart des obstacles à la réalisation de ce plan ont en effet disparu, en premier lieu les manifestations de l’autorité qui avait imposé l’unité par la force des armes. D’autre part, plusieurs éléments propices à la sécession ont émergé, à commencer par l’implication du Sud dans la guerre civile qui sévit depuis mars 2015. Il convient donc de s’interroger sur les raisons pour lesquelles la sécession n’a toujours pas eu lieu.

L’un des signaux politiques susceptibles de fournir des éléments de réponse à cette question centrale est celui des manifestations politiques, dans ce qu’elles nous disent des nombreuses évolutions intervenues sur la scène du Sud. Les manifestations qui se sont déroulées le 3 novembre 2016 à Aden et dans certaines villes du Sud représentent en effet un changement notable, puisque c’est la première fois au cours de la décennie écoulée que la question du Sud était absente des slogans. Le principal mot d’ordre était cette fois le soutien au président Abd Rabbo Mansour Hadi et le rejet du plan de paix de l’envoyé spécial de l’ONU Ismaïl Ould Cheikh Ahmed1 basé sur le même schéma que celui des pays du Golfe visant à faire de l’ancien président, au mieux, un président honoraire.

D’autre part, l’appel à la mobilisation émanait des autorités locales du Sud, proches du gouvernement Hadi d’une part et du mouvement sudiste de l’autre. Alliance des forces du mouvement avec le pouvoir, création d’un espace pragmatique et d’espaces d’intérêts au profit des parties ayant souffert de l’exclusion, de la marginalisation, du rejet et de la paupérisation : ces nouvelles manifestations des bouleversements intervenus sur la scène sudiste sont les indices d’un repli du projet séparatiste au profit du maintien de l’unité. Bouleversements également révélateurs des aléas de la feuille de route du mouvement sudiste ou de la majorité de ses composantes, tant au niveau du discours politique que des changements structurels.

Sept paramètres expliquent ces bouleversements :

—  Les revendications séparatistes comme conséquence des méthodes du pouvoir après l’unification.
Le mouvement séparatiste s’est constitué en réaction aux méthodes du régime central de Sanaa envers le Sud : rejet, marginalisation, exploitation des richesses. L’émergence de l’opposition sudiste ne tient pas fondamentalement à un refus de l’intégration, mais plutôt à des revendications avant tout d’ordre social. La preuve en est que le mouvement sudiste s’est formé à partir de l’association des retraités militaires exclus de l’armée au lendemain de l’unification, ainsi que des diplômés universitaires au chômage. La fin de ces injustices devrait par conséquent réduire l’ardeur des revendications séparatistes.

— De nouvelles alliances apparues avec la guerre.
Dans la foulée de la révolution de février 2011 et avec la mise en place de la conférence de dialogue national à laquelle a pris part une délégation du mouvement sudiste, un projet de fédération et de provincialisation du Sud a été envisagé comme solution de rechange au projet séparatiste. Mais c’est avec le déclenchement de la guerre contre le Sud en mars 2015 qu’est apparue l’évolution majeure : un nombre non négligeable de retraités militaires qui avaient été réintégrés au sein de l’armée à la veille de la guerre sont en effet actuellement en cours d’intégration au sein des unités militaires mises en place dans les villes libérées. Autre changement de taille, l’alliance avec le pouvoir : les personnalités les plus en vue du mouvement sudiste détiennent désormais une autorité dans le cadre des changements récents, avec la nomination de gouverneurs ou de cadres administratifs à Aden, Lahej et Al-Dhale, et ce sont ces responsables qui ont appelé à soutenir Hadi, par intérêt plus que pour des motifs politiques.

— Une situation d’exception entre séparatisme et indépendance.
Dans le cas du Yémen, séparatisme et indépendance ne sont pas les deux faces d’une même pièce, comme dans la plupart des cas historiques connus et, pour certains, la sécession est préférable au maintien de l’unité, même si les mesures nécessaires sont encore à prendre. On peut donc dire que les éléments de la sécession sont aujourd’hui effectivement en place, du fait du contexte actuel à Sanaa, avec le boycott sudiste de l’alliance houthistes-Ali Abdallah Saleh qui contrôle le Nord.

— L’absence d’institution assumant la charge de la sécession et ses conséquences.
Au moment de mettre en place l’institution sudiste capable de prendre en charge les suites de la sécession, l’association des retraités militaires n’a constitué ni milice sudiste ni armée et a bien insisté sur le caractère pacifique et non militaire du mouvement. Par ailleurs, les institutions du Sud sont restées liées à celles du Nord, même après le coup d’État contre le président Hadi, et ce jusqu’à ce que les développements politiques et civils fassent surgir les éléments de sécession, tels que le transfert de la Banque centrale vers le Sud ou la transformation de la succursale du Sud en siège.

— La reconnaissance internationale.
Elle fait partie des impératifs de la sécession, qu’il s’agisse de fonder un nouvel État au Sud ou d’élaborer une feuille de route pour la sécession validée par l’ONU. La chute du président Ali Abdallah Saleh en février 2012 s’est accompagnée dès le début d’une réaffirmation par l’ONU de l’unité du Yémen, c’est-à-dire la non-partition. Cela a été redit au moment du déclenchement de la guerre civile avec l’introduction, dans la résolution 2140 et le préambule de la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU, du « respect de l’unité du Yémen et de la légitimité du président Abd Rabbo Mansour Hadi, les parties étant appelées à s’abstenir de toute action susceptible de porter atteinte à l’unité du Yémen ». À cela s’ajoute l’irrecevabilité au niveau régional du projet de partition, les pays opérant sur la scène yéménite — notamment ceux du Golfe — estimant que les guerres en cours dans la région ont pour objectif de démanteler les États. À leurs yeux, ce serait une erreur que de soutenir un projet séparatiste au Yémen qui viendrait aggraver une situation de faiblesse et jeter les bases d’un possible démembrement de la région en incitant d’autres parties à faire de même.

— Des entités fragilisées par l’absence d’entente sur un plan d’action.
Alors que les changements survenus au cours de la dernière décennie ont imposé une structuration du mouvement sudiste, les divergences internes restent importantes, et si l’unité de principe et de slogan est réelle, il n’en va pas de même pour la structure de l’entité. Les projets post-sécession se sont ainsi multipliés : retour à un État d’avant l’unification, projet du Sud arabe, etc.

— L’unité, dénominateur commun des belligérants.
Les parties en conflit au Yémen sont d’accord sur la non-sécession. Ainsi durant la guerre, les forces rebelles de l’alliance Saleh-houthistes ne se sont pas prononcées en faveur de la sécession du Sud, appelant au contraire à l’offensive pour chasser le président Hadi et l’empêcher de reprendre l’action gouvernementale à partir d’Aden. De même, le gouvernement légal est attaché à l’unité et ne gère pas la question du Sud séparément de l’ensemble du pays ; il considère que le Sud n’est pas en mesure de proposer une alternative viable pour abriter des structures étatiques. Il estime qu’une solution qui intègre le Sud malgré les difficultés reste préférable et moins lourde de conséquences qu’une sécession.

En résumé, la question sudiste est double : en effet, si aucune des deux options (sécession ou maintien de l’unité) ne permet de réaliser la stabilité, l’une et l’autre sont en revanche porteuses de leurs défis propres. L’expérience a prouvé toutefois qu’il valait mieux s’attaquer aux défis posés par l’unité, qui relèvent de simples injustices susceptibles d’être réglées, dans les cas les plus difficiles, par des programmes économiques. Reste cependant la nécessité d’un soutien international car la prise en charge des frais de reconstruction du Yémen dans un contexte marqué par la chute des cours du pétrole représenterait un fardeau économique trop lourd pour les pays du Golfe, tandis que les villes libérées ont besoin d’une opération urgente de reconstruction sous l’égide de l’ONU.

On peut également s’inquiéter d’un règlement qui viendrait donner une légitimité au coup d’État — comme c’est le cas avec l’initiative de l’envoyé onusien — et ramènerait le problème au point de départ, avec des représailles mutuelles exercées par le Sud et le mouvement houthiste, sans compter l’hostilité historique des habitants du Sud envers Saleh, considéré comme le responsable de la dégradation de leurs conditions de vie.

1NDLR. Le 31 octobre 2016, l’envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen a précisé devant le Conseil de sécurité de l’ONU que son plan de paix incluait «  la création de comités militaires et de sécurité qui superviseraient les retraits et le dépôt des armes à Sanaa, Hodeïda et Taëz  », ainsi que «  des arrangements politiques intérimaires  », notamment la nomination d’un nouveau vice-président et la formation d’un gouvernement d’union nationale menant finalement à des élections. Cette feuille de route était, selon le médiateur, «  conforme à la résolution 2216 de 2015  », ce que conteste le gouvernement yéménite.