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Seif Al-Islam, l’homme qui voulait être président

L’héritier sans avenir de Kadhafi

Le procès de Seif Al-Islam Kadhafi a commencé à Tripoli. Jusqu’à la fin de la guerre, le fils du Guide de la révolution se voyait comme le prochain dirigeant de la Libye. Il y a dix ans déjà, il ne cachait pas son ambition de pousser son père dehors. Récit d’une série d’entretiens surprenants.

Seif Al-Islam sera jugé par vidéo. Le 27 avril 2014, le fils préféré de Mouammar Kadhafi est brièvement apparu sur un écran dans un tribunal de Tripoli, où on examine les cas de trente-neuf anciens dignitaires plus ou moins importants du régime de son père. « Seif » était calme et souriant, il portait la barbe et un costume bleu de prisonnier. Son avocat ? Il s’en remet à Dieu. Il semblait préférer aux milices de Tripoli la garde des Zintane, la grande tribu de l’Ouest, qui refuse de lâcher ce précieux personnage. Il reste incarcéré chez eux, dans la ville qui porte leur nom, et dans une ambiance spartiate, comme le montre une unique et brève interview réalisée le 7 novembre 2013 par la télévision libyenne Al-Assima. Seif était assis dans un décor d’hôtel sans étoile, entre un lit une place à couverture à fleurs et une armoire en aggloméré.

Fin de parcours pour l’homme qui voulait être président de la Libye. La première fois que je l’ai rencontré, l’environnement était plus luxueux : une suite du Ritz, le palace de la place Vendôme à Paris. C’était le 8 mars 2004. Il sortait d’un entretien avec Jacques Chirac à l’Élysée. L’avenir de la Libye ? « La démocratie », lâchait-il nerveusement, répondant aux questions en phrases de deux ou trois mots. La veille, entre un Martini et une olive au bar de l’hôtel, le conseiller particulier de Seif, un homme d’affaires tunisien, s’était montré plus précis : « La République des masses, le Petit livre vert, tous ces trucs-là, ça suffit. Seif sera président, on aura un pays normal, et le vieux, on lui trouvera un titre honorifique pour qu’il nous laisse tranquilles. »

"Un pays riche et heureux"

« Off the record », bien sûr, Seif Al-Islam voulait faire passer le message au représentant du Figaro : le futur de la Libye, c’était lui, en passant par une élection bien organisée. Lors de notre deuxième rencontre, en décembre 2007 à Tripoli, à la veille d’une visite haute en couleur de Mouammar Kadhafi à Paris, il n’avait pas changé d’avis : « Demain la Libye sera un pays fort, heureux, riche et moderne. Ses citoyens auront le meilleur niveau de vie de la région. La Libye aura des relations plus proches avec le reste du monde, avec l’Afrique et un partenariat avec l’Union européenne. Elle adhérera à l’OMC. »

À 33 ans, le jeune homme nerveux du Ritz avait pris de l’assurance. Son léger bégaiement avait disparu, son anglais était plus fluide. Les circonstances de l’interview laissaient néanmoins penser que la démocratie apaisée n’était pas pour tout de suite. Des hommes en trois-quarts de mauvais cuir noir étaient postés à tous les coins du hall. On avait l’impression que le fils préféré craignait surtout les menaces intérieures. Les nervis de Seif affrontaient de temps en temps ceux de son frère Moatassem, conseiller national à la sécurité et son rival pour la succession.

Mais lui jouait sur un autre registre. Il était l’opposition à lui tout seul. Kadhafi avait permis à son fils d’entreprendre la rédaction d’une Constitution avec l’aide d’experts occidentaux. Il l’avait aussi autorisé à lancer un groupe de médias nommé avec à-propos « Futur », qui comprenait une agence de presse, deux quotidiens et une chaîne de télévision. Mais la liberté a des limites. Quand Kadhafi en eut assez, le groupe passa dans les mains des Comités révolutionnaires, l’avant-garde idéologique du régime. L’homme tissait pourtant sa toile. Il avait réussi à devenir une référence pour une jeunesse avide de normalité. Il organisait chaque année une fête pour les jeunes où il évoquait la Constitution qui changerait le pays. Aujourd’hui encore, nombre de jeunes Libyens affirment qu’ils auraient suivi l’héritier s’il n’avait pas basculé du côté obscur au début de la révolution.

Seif Al-Islam, une trajectoire brisée par les événements ? La nature du régime qu’il envisageait est toujours restée floue, et rien ne dit qu’il souhaitait établir une démocratie véritable. Mais dans l’espoir de se créer une base politique, il a négocié le retour de nombreux exilés, contre divers avantages. Après la révolution, des membres du « nouveau » personnel politique racontaient être « revenus en 2008 », date à laquelle il avait entamé sa campagne de séduction. Elle visait aussi les prisonniers politiques, en particulier les militants du Groupe islamique de combat libyen, qu’il libérait par dizaines, et qui se retourneraient contre lui à l’heure du combat.

Il s’était cru anglais

Al-Islam construisait aussi son image vis-à-vis de l’Occident, négociant la libération des infirmières bulgares injustement condamnées pour avoir soi-disant inoculé le virus du sida à des enfants libyens, réglant l’indemnisation des familles des victimes de l’attentat contre un DC10 français d’UTA en 1989. Prenant le thé avec Tony Blair, Chirac et George W. Bush. Organisant la libération du Libyen responsable de l’attentat de Lockerbie, Abdelbasset Al-Megrahi avec le ministre britannique Peter Mandelson, dans la villa des Rothschild à Corfou. C’était l’époque où il se prenait pour un Anglais. Il avait acheté l’une des maisons les plus chères de Londres dans le quartier huppé de Hampstead Garden. Et obtenu un diplôme, aujourd’hui contesté, de la prestigieuse London School of Economics. Son nom apparaissait régulièrement dans les chroniques mondaines. Ici, il est invité à une « party » chez Nathaniel de Rothschild à New York. Le très snob magazine britannique The Spectator fronce un peu les sourcils : « Il était habillé comme un maquereau chic, avec un costume trop sombre et trop serré. » Mais en Angleterre, l’argent ouvre les portes les mieux gardées. En 2009, il participe à une chasse à Waddesdon manor, le château de Lord Rothschild dans le Buckinghamshire. Parmi les invités, le ministre du commerce Lord Mandelson et Cherie Blair, l’épouse du premier ministre, et « des amis de Nat de Rothschild avec des noms à rallonge ou princiers », note le magazine, qui remarque que « Seif était de loin le meilleur fusil ».

Il s’était éloigné de la Libye à partir d’août 2008, en déclarant qu’il « abandonnait la vie politique », manière de protester contre les blocages de la vieille garde et de préparer un retour. Il revint pour la guerre et choisit son camp. Celui de son père, avec ce fameux discours du 21 février 2012 où il promettait des « rivières de sang » aux insurgés. Illogique ? Aurait-il pu au contraire se détacher du Guide, négocier une transition avec les Occidentaux ? Le risque était l’élimination physique immédiate. À moins qu’il n’ait parié sur une victoire qui lui donnerait la légitimité d’un chef de guerre.

C’est l’impression qu’il me donna lors de notre dernier rendez-vous, le 17 juin 2011. Il avait disparu depuis deux mois. On l’avait cru mort, ou peut-être en fuite. L’ambiance était crépusculaire. La Mercedes 500 à plaque officielle qui m’emmenait vers la capitale libyenne traversa la ville de Zouwarah, plongée dans l’obscurité à la suite de violents accrochages avec les rebelles. Il y avait des barrages de l’armée tous les cent mètres. À Tripoli, on entendait des tirs de mitrailleuses lourdes toutes les nuits. Lui recevait dans une chambre du Radisson, un ancien hôtel d’État vendu au privé. Le crâne était toujours rasé mais une épaisse barbe noire jurait avec son look de people en vacances, jeans de designer et tee-shirt ajusté. « La barbe, c’est pour le style, tenait-il à préciser, toujours soucieux de son apparence. Nous sommes en guerre. » Ahmed Taha, son conseiller francophone, jouait les imprésarios : « Pas de photo, il est fatigué, il a les traits tirés. »

La dernière rencontre

Tout allait bien, d’ailleurs, à en croire Al-Islam : « je rentre de mon jogging sur la plage. » Il se voyait déjà à la tête du pays, le Guide une fois poussé à la retraite. « La Libye d’après ne ressemblera pas à celle que vous avez connue. Et j’y jouerai un rôle important. » Il parlait d’organiser des élections dans les trois mois. La guerre était une occasion inespérée. « Depuis trois ans, je m’étais écarté de la politique. Je vivais à Londres. Je suis revenu, et c’est pour rester. » Mais pourquoi le peuple se rebellait-il au moment où il voulait faire son bonheur ? « J’ai lancé la construction de 600 000 logements ! » Et pourtant l’OTAN lui faisait la guerre, pourquoi ? Son étonnement ne semblait pas feint. Il commençait chaque phrase en clamant « Excuse me ! » sur le ton de la bonne foi indignée. « Excuse me, n’avons-nous pas renoncé à notre arsenal nucléaire ? Excuse me, n’avons-nous pas réinstallé les compagnies étrangères ? Excuse me, n’avons-nous pas protégé l’Europe contre l’immigration africaine ? »

Les jours suivants, Ahmed commentait les opérations. La sortie de crise était en vue. On négociait avec les rebelles, que l’on connaissait tous. Demain verrait le triomphe de Seif. Et puis un jour, vers la mi-juillet, Ahmed n’a plus répondu au téléphone. Il avait quitté le pays. Un mois plus tard, Seif Al-Islam, l’homme qui voulait être président, entamait sa vie de fugitif, qui s’achèverait dans une modeste chambre avec couvre-lit à fleurs.