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Témoignages de Libanais expulsés du Golfe

Depuis quelques mois, les pays du Golfe, en premier lieu l’Arabie saoudite, ont multiplié les mesures d’expulsion des immigrés libanais soupçonnés de sympathies avec le Hezbollah. Des décisions qui pèsent sur l’économie libanaise mais aussi sur la vie des victimes.

En 2006, l’Arabie saoudite avait qualifié d’« aventure » la guerre du Hezbollah contre l’offensive israélienne qui a duré trente-trois jours, causé la mort de centaines de civils et détruit une partie des infrastructures du pays. Depuis, la méfiance contre les expatriés libanais s’est installée dans les pays du Golfe. Certains d’entre eux, notamment des chiites, ont même été expulsés. Au début, il s’agissait de cas isolés, mais le mouvement s’est accéléré. Les mesures prises s’apparentent à une sanction collective à l’égard des Libanais chiites, abstraction faite de leur position à l’égard du Hezbollah : il suffit d’être chiite expatrié pour être potentiellement candidat à l’expulsion immédiate dans les vingt-quatre heures « pour raisons de sécurité », comme c’est notifié oralement aux personnes visées.

Si cette mesure n’est pas directement préjudiciable au Hezbollah, elle affecte l’économie libanaise qui compte beaucoup sur les envois d’argent des émigrés dont le nombre s’élève, en Arabie saoudite seulement, à 58 000 expatriés. Le retour des émigrés va gonfler encore davantage les chiffres du chômage que connaît le Liban entre autres crises, et leur nombre viendra s’ajouter à celui des réfugiés syriens (1,3 million) et palestiniens (400 000).

Sanction collective

Si l’écrasante majorité des expulsés sont chiites, sans avoir nécessairement de lien direct avec le Hezbollah, certains sont chrétiens alliés au Hezbollah. C’est la « base favorable au Hezbollah » qui semble visée, ainsi qu’il est mentionné dans la loi adoptée par le Congrès américain en décembre 20151, et que les monarchies du Golfe voudraient voir se retourner contre le Hezbollah en le présentant comme la cause de leur malheur.

Après l’expulsion d’environ deux cents familles par l’Arabie saoudite2, des dizaines de Libanais chiites ont été expulsés des Émirats arabes unis. Les deux pays (et plus tard le Koweït et le Bahrein) justifient ces mesures par l’attitude du Liban qui s’est abstenu, le 12 mars 2016, lors de la réunion de la Ligue arabe, de voter la décision de mettre le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes — allant même jusqu’à demander la suppression de cette mention dans le communiqué final.

La « crise » remonte à l’engagement du Hezbollah auprès du régime syrien, et elle s’est aggravée avec les tensions au Bahrein et surtout le déclenchement de l’opération « Tempête décisive » menée par l’Arabie saoudite depuis un an au Yémen. En réponse aux mesures d’expulsion, le secrétaire général du Hezbollah est sorti de son silence et a critiqué vertement la monarchie saoudienne, nommément citée pour la première fois. En réponse, le Koweït a expulsé onze Libanais et trois Irakiens, tous chiites.

Les conséquences de telles mesures suivent les expulsés jusque dans leur pays, par l’intermédiaire des sociétés de recouvrement mandatées par les banques des pays du Golfe pour rembourser les dettes contractées pour la consommation ou l’investissement par les émigrés — sachant que ces derniers ont tout laissé derrière eux.

Raison de sécurité nationale

Je suis parti dans les pays du Golfe il y a vingt ans. Après avoir circulé entre l’Arabie saoudite et le Qatar, je me suis installé dans les Émirats, et j’ai décidé de monter ma propre affaire. Je me suis associé à un Émirien et la société s’est développée. J’ai pris un prêt pour une durée de cinq ans. J’ai régulièrement payé mon crédit pendant deux ans, jusqu’au moment où il fallait renouveler les papiers. J’ai été contacté par un agent de la police d’Abou Dhabi qui m’a demandé de me présenter avec mon passeport. Sur place, il a pris mon passeport, a sorti une liasse de documents, a cherché mon nom dans la pile et a dit : ‟des instructions nous sont parvenues de ne pas renouveler vos papiers. Vous devez partir dans les vingt-quatre heures”. Lorsque j’ai demandé la raison, il a répondu : “on ne peut pas vous donner de réponse officielle, mais c’est pour des raisons de sécurité nationale ” ! Mon Dieu, “sécurité nationale”, devais-je rire ou pleurer ? Ils m’ont mis sous les verrous jusqu’à ce qu’un garant vienne déposer son passeport en caution pour s’assurer de mon départ dans les vingt-quatre heures. Suffiraient-elles pour prendre les attestations de scolarité des enfants, les faire certifier par le ministère de l’éducation, puis des affaires étrangères, puis par l’ambassade du Liban ? Suffiraient-elles pour organiser le fret des affaires et faire les valises ? Pour aller à la banque, solder le prêt de la voiture et l’affréter ? Dire au revoir aux amis et collègues ? Liquider les affaires de la société et recouvrer ce qui m’est dû ? J’ai appelé le propriétaire de la société, qui était à Londres, je l’ai réveillé pour le mettre au courant. Il a répondu : ‟ je ne peux pas te verser d’indemnités parce que je dois rembourser tes crédits à la banque”. Mais je possède 2 % de parts de la société, et ça vaut plus de 200 millions de dirhams ! Il a répondu qu’il me rappellerait et, bien sûr, il ne l’a jamais fait.

Je suis rentré au Liban sans un sou. Je n’ai toujours pas de travail. Et pour couronner le tout, j’ai reçu depuis quelques jours L’appel d’une société de recouvrement qui menace de saisir mes biens si je ne m’acquitte pas de dettes contractées auprès de la banque. J’ai répondu que mon garant aux Émirats s’en chargeait moyennant mes indemnités de fin d’emploi… Il n’avait rien remboursé. Lorsque j’ai contacté le ministre des affaires étrangères libanais, il m’a dit littéralement : ‟j’ai demandé au ministre des affaires étrangères des Émirats de nous donner des raisons à ces expulsions et il m’a répondu : ‘sûreté nationale’. Je suis resté sans voix.”.

Pas de procuration à un chiite

A. F., expulsé de Sharjah, raconte que l’expulsion arbitraire lui a fait perdre « plusieurs millions de dollars » :

J’ai été expulsé le 13 juillet 2012, après trente-cinq ans de séjour là-bas. J’avais un salon de voitures de luxe. À la question de ce qui adviendrait de mon business, on m’a répondu : ‟Faites une procuration à quelqu’un d’autre.” J’ai proposé de faire une procuration à mon gendre, mais les autorités ont refusé : ‟Vous ne pouvez pas donner de procuration à un chiite libanais ; faites-le avec un Pakistanais ou un Émirien”. J’ai fait une procuration à un ouvrier syrien (sunnite bien sûr) qui travaillait chez moi depuis longtemps, moyennant des chèques dont le total ne fait pas le tiers de la valeur réelle. J’ai vendu pour trois fois rien un business de plusieurs millions. Malgré cela, après avoir honoré quelques chèques, il a tout vendu et a disparu dans la nature.

Les récits varient mais le scénario est toujours le même : expulsion immédiate sans mention de raison, impossibilité de désigner un avocat, de disposer de ses biens, poursuite des sociétés de recouvrement, négligence de l’État libanais et incapacité de celui-ci à défendre ses citoyens expulsés, alors qu’il se considère sinistré du fait de plus pouvoir bénéficier de leurs subsides. Tandis que les services de renseignement émiriens affirment à certains expulsés que les consignes viennent du Liban et pas des Émirats, en référence à des rapports qui leur parviennent de certains services libanais proches du mouvement du 14-Mars3 et des pays du Golfe.

Amitiés dangereuses

Abbas Zohri a été expulsé depuis des mois des Émirats. Il est l’un des twitteurs arabophones les plus actifs, avec un million d’abonnés. Après son expulsion, ce nombre s’est réduit des deux tiers. Il nous assure que tout au long de son séjour dans les Émirats, il ne se mêlait de politique qu’en ce qui concernait le Liban, pour ne pas perdre son travail. Mais cela n’a pas suffi à mettre Zohri à l’abri. La délation joue un rôle aussi dans son expulsion. Selon lui, des compatriotes du 14-Mars auraient comploté contre lui :

Il y a eu plus de quarante tweets avec mon nom pour hashtag, adressés à Dhahi Khalfan Al-Tamim, l’ancien patron de la police de Dubaï, l’invitant à prononcer mon expulsion, sous prétexte que je soutiens Hezbollah.

Zohri (40 ans) note qu’une ambiance « pourrie » règne à ce sujet sur Twitter. Comme la plupart des gens ont peur, ils ferment leurs comptes sur ce réseau social ou Facebook pour en ouvrir d’autres sous des pseudonymes. « Il y en a même qui sont allés au-delà, en annonçant leur allégeance à Mohammad Ben Salman et autres cheikhs. » Il ajoute :

Certains twitteurs koweïtiens qui me suivaient et me retwittaient se sont désinscrits de mon compte en s’excusant à cause des mesures prises par les autorités : "pardonne-nous, Abbas, nous t’aimons, mais cette amitié est passible de sanction pénale actuellement, ici."

Sur le même registre, l’Arabie saoudite a mis en service une hot line pour permettre à tout un chacun de dénoncer les résidents libanais indociles.

2Il n’y a pas de chiffres précis parce que les expulsés refusent de se présenter comme tels, dans l’espoir de revenir.

3NDLR. Coalition de partis politiques libanais, dont la dénomination fait allusion à la manifestation du 14 mars 2005 à Beyrouth réclamant la vérité sur l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri et la fin de l’occupation syrienne du Liban. Le mouvement du 14-Mars soutient l’opposition syrienne à Bachar Al-Assad à partir du 15 mars 2011, tandis que le Hezbollah participe à la guerre au côté du président syrien.