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Un enjeu majeur, le rôle et la formation des imams en France

Entretien avec Omar Mahassine, imam de Mantes-la-Ville

Les mosquées sont dans le collimateur de la lutte antiterroriste en France depuis les derniers attentats. Mais comment les imams définissent-ils leur rôle, au-delà même de leur mission religieuse ? De quels enjeux nationaux et internationaux sont-ils l’objet ? Entretien avec Omar Mahassine, conférencier et imam de la mosquée de Mantes-la-Ville.

Les premiers imams sont arrivés en France avec les soldats du Maghreb pendant la première guerre mondiale. Le secteur privé n’était pas en reste puisque certains patrons d’usine ont aussi fait venir des imams pour guider la prière de leurs employés musulmans1. Mais c’est avec l’immigration massive et la volonté d’« organiser » le culte musulman que les premiers accords officiels ont été signés, à partir de 1989.

Depuis 30 ans, la question de la formation et l’envoi d’imams étrangers en France sont au centre des préoccupations diplomatiques et sécuritaires. L’État français oscille entre le soutien de la formation en France, avec notamment la création en 1993 de l’institut Al-Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, et le soutien de pays étrangers pour la formation et l’envoi d’imams rémunérés d’Algérie, du Maroc ou de Turquie.

L’encadrement des imams en France s’opère avant tout au travers d’accords bilatéraux entre la France et les pays d’origine de la communauté musulmane française, notamment le Maroc, l’Algérie et la Turquie. Ce prisme diplomatique permet ainsi une surveillance du discours des imams en France, lesquels sont souvent salariés de leurs pays d’origine. En effet, malgré les déclarations d’intention d’un « islam de France » de la part de dirigeants politiques de droite comme de gauche, l’État français a toujours fait appel aux pays d’origine des religieux pour mieux contrôler l’islam en France. En 2015, plusieurs accords ont été signés qui vont dans ce sens et marquent une continuité politique entre François Hollande et ses prédécesseurs.

En septembre 2015, lors d’un voyage de réconciliation entre la France et le Maroc, un accord a été signé par le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius et le ministre des affaires islamiques, Ahmed Toufik, pour la formation de 50 imams français au Maroc. Ces derniers entameront cette année un internat à l’Institut Mohammed VI des lectures et études coraniques, ouvert en mars à Rabat pour accueillir un millier d’étudiants venus de tous les pays. Une première promotion d’une vingtaine d’étudiants venus de France avait intégré l’institut lors de son inauguration selon l’Union des musulmans de France (UMF). La durée moyenne de la formation, prise en charge par le Maroc, est de trois ans. L’accord prévoit qu’à leur retour, les futurs imams devront suivre un enseignement sur le droit des cultes et la laïcité. En France, 13 universités, notamment à Paris, Lyon et Strasbourg, proposent des « diplômes universitaires de laïcité » destinés aux personnels religieux, ainsi formés sur la place des religions dans l’État laïc.

Quelques semaines plus tard, le 8 octobre, un accord a été signé par le ministère de l’intérieur et les autorités algériennes, prévoyant de rendre obligatoire l’inscription des imams algériens détachés arrivant en France à un diplôme universitaire de laïcité. Un accord qui fait suite à une convention signée en décembre 2014, lors d’un voyage officiel du ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve, sur l’envoi d’imams algériens en France et leur formation préparatoire. Mohamed Aïssa, ministre algérien des affaires religieuses, a souligné que ces « imams sont appelés à faciliter l’intégration et l’évolution d’un islam tolérant et ouvert ». Selon le ministre algérien, les imams « finaliseront leur apprentissage de la langue française, leur connaissance du droit français, de la culture et du caractère laïque de la République française » à la Grande Mosquée de Paris2.

Pour mieux comprendre le rôle des imams aujourd’hui en France, nous avons rencontré Omar Mahassine, conférencier et imam à la mosquée de Mantes-la-Ville, dans le département francilien des Yvelines.

Jehan Lazrak-Toub. – Quel est votre regard sur le statut d’imam en France ?

Omar Mahassine. — Mon rôle d’imam consiste à proposer aux fidèles musulmans une lecture de l’islam cohérente, apaisée, contextualisée et imprégnée de spiritualité ; de lui donner des repères pour mieux vivre sa foi sans complexe ni crispation ; de l’aider à prendre conscience de ses responsabilités afin de mieux être et de mieux servir Dieu ainsi que les êtres humains.

La fonction d’imam demande une disponibilité, une écoute et une présence de tous les instants. C’est une lourde responsabilité, car le rôle de l’imam ne se limite pas à assurer l’exécution des rites dans la salle de prière : il est aussi un modèle. Cette responsabilité lui impose une exigence face à son action, une éthique face à son engagement. Il doit avoir un discours en phase avec son environnement, un rayonnement au-delà de la mosquée, un esprit d’ouverture et de dialogue avec les autres confessions. Il doit également être à la hauteur de la confiance que lui accordent les fidèles.

J. L.-T. — Que pensez-vous des accords bilatéraux entre la France et les pays du Maghreb qui encadrent l’arrivée en France des imams de l’étranger et leurs formations au Maghreb ?

O. M. — Cette formation des imams revêt une dimension éminemment sécuritaire. L’objectif affiché, bien sûr, est d’éviter les dérives des imams radicaux et que les prêches violents et réactionnaires ne passent inaperçus. Mais dans notre contexte français, les imams radicaux sont très minoritaires et cela ne doit pas occulter le travail de terrain fructueux et l’engagement sans faille de l’immense majorité des imams de France.

La formation des imams est d’une importance déterminante et la sous-traiter au Maroc ou à l’Algérie contredit la volonté, réitérée par les gouvernements de gauche comme de droite, de promouvoir un « islam de France » sans ingérence ni mainmise des pays d’origine.

Les imams étrangers qui arrivent en France rencontrent de nombreux problèmes : changement de culture et d’environnement, déracinement et éloignement de la famille, non-maîtrise de la langue française, démarches pour la régularisation de la situation administrative (carte de séjour, carte de résident), paiement du salaire, hébergement… Ces imams ne parlant généralement que l’arabe, leur message n’est pas audible par les jeunes qui ont aujourd’hui déserté les mosquées parce qu’ils ne comprennent pas les discours. Ce qui crée un décalage entre eux et la réalité des musulmans de France.

Depuis quelques années, le Maroc et l’Algérie se livrent à une sorte de « guerre des imams » en envoyant des religieux en France, surtout lors du mois de ramadan. Ces deux pays souhaitent ainsi s’attribuer l’exclusivité de l’encadrement des musulmans de France. Pour ma part, je pense que les musulmans doivent refuser la mainmise, l’ingérence et le contrôle des pays étrangers.

J. L.-T. — Entre salariat, bénévolat, militantisme..., quel est votre retour d’expérience sur les aléas de cette fonction ?

O. M. — Dans beaucoup de villes et de quartiers, l’imam fait un travail colossal en termes d’accompagnement spirituel, de soutien aux familles dans la joie comme dans la peine, de médiation et de lutte contre les lectures violentes de l’islam. Mais, malheureusement ce travail reste non reconnu. L’imam, en tant que référent, n’a toujours pas de statut en France. On se retrouve avec des imams bénévoles mais compétents, des imams salariés de l’association musulmane et tributaires des cotisations des fidèles, des imams payés par les pays d’origine (Maroc, Algérie, Turquie …) et parfois des imams autoproclamés, sans connaissance réelle du référentiel spirituel musulman, ni du contexte français d’ailleurs. À mon humble avis, pour éviter les dérives, l’imam doit posséder d’abord et avant tout la science religieuse, une éloquence et un rayonnement à l’intérieur et à l’extérieur des lieux de prière, une ouverture au dialogue, une piété et une patience sans faille.

J. L.-T. — Peut-on dire que cette fonction reste instable si on veut être réellement indépendant ?

O. M. — L’imam, pour exercer parfaitement son rôle, a besoin d’une indépendance financière et d’une liberté de penser. Souvent, lorsqu’il est salarié par une association ou rémunéré par le pays d’origine, cela emprisonne sa pensée et limite ses activités à l’encadrement de la prière quotidienne, il devient stricto sensu un « ministre du culte ».

La fonction d’imam est honorable, il faut la reconnaître, la valoriser et lui octroyer un statut clair. L’imam ne doit pas être à la merci des dons directs des fidèles, son honneur en dépend et nous devons le défendre.

J. L.-T. — Quelles seraient les perspectives à mettre en œuvre ?

O. M. — Cette question est complexe et demande à être traitée dans sa globalité, car c’est toute la gestion de l’islam en France qu’il faut revoir. Je dirais que les imams et les musulmans portent une lourde responsabilité : celle de promouvoir leur présence et de penser leur contribution spirituelle. Il faut être présents, conscients des défis à relever, témoigner et rayonner de sa foi. Et le défi pressant et immédiat est de remédier à l’absence de leaders capables de faire émerger une pensée, une vision en phase avec notre environnement.

1Source : Solenne Jouanneau, Les imams en France, une autorité religieuse sous contrôle, Agone, 2013.