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« Islam » selon le Coran

L’islam est mis au cœur de bien des débats et les discussions autour de la définition que chacun lui donne ou reconnaît sont loin d’être univoques ou convergentes. Nous nous proposons donc d’aborder la question sous un angle différent et présenterons une analyse du mot « islam » selon le Coran. Il semble en effet logique de chercher à comprendre ce que le Coran entendait par ce terme. Pour ce faire, nous examinerons dans un premier temps la signification étymologique du terme islām puisque a priori c’est ainsi qu’il a dû être entendu lors du prime moment coranique. Puis, conséquence directe, nous envisagerons l’emploi de ce terme-clef par le Coran lui-même.

En arabe, al-islām est le nom verbal de la forme IV : aslama, elle-même dérivée de la racine arabe SLM. Cette racine est commune aux langues sémitiques avec le sens de : « être sain, intact, en bonne condition, sain et sauf, préservé ». Nous la retrouvons en ce sens dans le Coran lors de l’emploi, à une reprise, de son participe actif sālimūn. Ce verset décrit la situation des dénégateurs au Jour du Jugement :

Le regard bas, cernés par l’humiliation, alors qu’ils ont été appelés à se prosterner lorsqu’ils étaient encore sains et saufs [sālimān] (S68.V43).

De même, cas de figure inverse, pour l’adjectif salīm au sujet de la situation des croyants sincères ce Jour, c’est Abraham qui s’exprime :

Sauf à celui qui se présente à Dieu avec un cœur sain [salîm] (S26.V89).

La forme IV aslama, factitive et causative, vaut pour « conserver en bon état, préserver quelqu’un, sauver, se garder sain et sauf, se mettre en sécurité » et, par extension : « livrer ou remettre quelqu’un à son ennemi et se livrer ou se remettre soi-même entre les mains du vainqueur ». C’est accepter en quelque sorte un état de sujétion salutaire, une capitulation de soi en vue de sécurisation, un renoncement à titre de rachat. Bien évidemment, l’on rencontre aussi dans les lexiques la signification suivante de aslama : « professer la religion islam », mais puisque rien ne permet étymologiquement d’obtenir un tel sens, il ne peut s’agir que d’une construction post-coranique à partir du sens de « religion islam » donné, postérieurement au Coran, au mot islām, ce concept particulier a donc été inscrit rétroactivement dans les lexiques de la langue arabe.

Le terme islām en tant que nom verbal de la forme IV : aslama peut donc revêtir les significations suivantes : « préservation de soi, sécurisation, sûreté, protection, sauvegarde », et aussi « sujétion, capitulation, renoncement, rachat, se rendre, céder, se livrer ou s’en remettre à ».

Nous pouvons à présent examiner la signification du terme islām dans le Coran lui-même. Ce dernier comporte vingt-deux occurrences de la forme verbale aslama, 42 de son participe actif muslim — que ce soit au singulier, pluriel ou féminin —, ce qui témoigne de l’arabité du terme face à certaines hypothèses linguistiques. Plus spécifiquement, il est aisé de démontrer que la locution coranique aslamtu wajhī li-llāhi sise en S3.V20, signifie : « j’ai livré entièrement mon être à Dieu »1. En ce segment, la locution wajhu-llāhi suppose nécessairement un glissement conceptuel comme l’illustre l’énoncé coranique suivant :

… il n’est de dieu que Lui, toute chose disparaîtra sauf Sa Face [wajh] (S28.V88)

Segment pour lequel, a minima, le mot « Face » se comprend obligatoirement comme désignant l’Être ou l’Essence divine. Il en découle que pour la locution aslamtu wajhī li-llāhi le mot wajh qualifie « l’être » de l’homme et indique un rapport particulier à Dieu caractérisé par le verbe aslama/aslamtu qui, en ces conditions et conformément aux différentes lignes de sens de aslama, ne peut que signifier « se livrer à », d’où : « j’ai livré mon être à Dieu » ou, de manière parasynonymique : « j’ai remis mon être à Dieu ».

Aussi, contrairement aux affirmations en usage, la relation de l’homme à Dieu ne relève pas de la simple soumission : « je me suis soumis à Dieu » puisque, d’une part, aslama ne connote pas étymologiquement cette notion et que d’autre part elle ne correspond pas à ce qu’exprime en arabe la locution coranique aslamtu wajhī li-llāhi2. Dans le cas contraire, il nous faudrait admettre que ladite soumission relève d’un mouvement volontaire supposant de l’un abaissement, voire humiliation et, de l’Autre, domination. De plus, un rapport de dépendance Homme/Dieu ne peut se concevoir s’agissant de l’ « être [wajh] de l’Homme qui, par définition, est une entité indépendante formellement différente de l’entité divine. Ajoutons à cela que selon la théologie musulmane, l’Être [wajh] de Dieu est ontologiquement inconnaissable et inaccessible, ce qui logiquement interdit en soi toute réalité à un rapport de dépendance ou de soumission de l’Homme à Dieu. Signalons enfin qu’il est tout aussi impossible de relier le terme islām à la notion de paix sauf au prix d’un glissement interprétatif puisque le fait de se livrer à Dieu supposerait la paix trouvée en Dieu, la pacification de l’âme.

C’est donc logiquement que les oulémas ont été amenés à définir l’islam comme la « soumission à la religion », c’est-à-dire à sa pratique cultuelle, l’obéissance aussi sincère qu’inconditionnelle à la législation religieuse ou charia. En effet, nous constatons que les dictionnaires arabes glosent le terme islām par les mots khudhūᶜu, « humilité, soumission » ; inqiyād, « docilité, obéissance » ; iqrār, « adhésion formelle ». Ces significations ne découlent manifestement pas de l’étymologie radicale du mot islām, mais bien des commentaires théologico-canoniques relatifs à la relation du musulman à l’islam compris en tant que religion. Or, il est patent qu’en ce type d’approche, l’islam est directement assimilé à la sharīᶜa, à l’aspect formel de la religion.

A contrario, l’on ne peut en déduire que l’islām serait d’une quelconque manière une forme de soumission à Dieu mais, stricto sensu, une soumission à la religion et que paradoxalement l’islam serait alors une soumission à lui-même ! C’est pourtant à partir de ces redéfinitions post-coraniques du mot islām que les traductions en langues indo-européennes ont validé les sens de « soumission, religion de la soumission, religion de la résignation », autant de formules qui expriment à notre avis tout autant la prégnance orientaliste du fatum mahometanum que la simple duplication de l’approche musulmane puisque celle-ci ne comporte pas, comme nous l’avons souligné, la notion de soumission à Dieu, mais d’acceptation inconditionnelle de l’islam en tant que religion. Pour autant, au contact de la compréhension fournie par la pensée occidentale, les musulmans ont modifié eux-mêmes leur perception du terme islam et comprennent à l’heure actuelle l’islam en tant que soumission à Dieu, glissement de sens théologiques majeur dû en partie donc à des circonstances historico-culturelles.

Ceci étant précisé, lorsque le Coran recourt à la forme aslama, elle qualifie l’expression la plus aboutie de la foi sous l’angle de la relation à Dieu, elle vaut pour « se remettre, s’abandonner à, se livrer », sous-entendu : à Dieu. Un verset refusant que le Salut soit lié à l’appartenance à une religion plutôt qu’à une autre confirme ce rapport :

Bien au contraire, c’est celui qui livrera son être à Dieu [man aslama wajha-hu li-llāh] et agira vertueusement qui aura sa récompense auprès de son Seigneur ; ils ne connaîtront ni crainte ni affliction (S2.V112).

Pour plus de précision, nous observerons que lorsque aslama est employé intransitivement il a valeur intensive. Ceci est d’autant plus vrai que la structure néologique du vocable islām est proche du superlatif aslam, nous pourrions alors le rendre par « se livrer entièrement à, remettre entièrement ou pleinement son être à », et le comprendre par « abandonner entièrement son être à Dieu ».

Nous déduirons de ces données étymologiques lues par l’intermédiaire du Coran que dans les mêmes conditions et contextes, muslim/muslimūn/muslimāt en tant que participes de aslama signifieront : « celui, ceux, celles, qui ont abandonné entièrement leur être à Dieu » ; encore une fois, rien qui relève là encore une fois de la soumission. Nous ajouterons que si le superlatif aslam tout comme le participe muslim , tous deux obtenus à partir de aslama , étaient sans aucun doute connus des Arabes, il apparaît que le terme islām est un néologisme coranique, comme le signalait avec raison Arthur Jeffery[ [The Foreign Vocabulary of the Qur’an, Baroda, Oriental Institute, 1938 ; p. 63. ]].

Enfin, il convient de noter le fait suivant : le terme islām n’apparaît dans le Coran qu’à huit reprises (S6.V125 ; S39.V22 ; S3.V19 ; S3.V85 ; S5.V3 ; S9.V74 ; S49.V17 ; S61.V7), ce qui peut poser problème si l’on considère que le Coran est censé être le fondateur, plus encore que le fondement, de la religion éponyme : l’islam. De fait, l’analyse littérale de ces huit occurrences montre qu’en aucun cas le terme islām ne qualifie la religion du même nom, mais caractérise systématiquement « la voie [dīn] spirituelle de l’abandon plénier de soi à Dieu [al–islām] ». Ces données littérales indiquent donc que la dénomination de la religion islam est, tout comme sa construction, postérieure au moment coranique. Il est du reste parfaitement établi que le Coran ne présente que quelques linéaments d’ordre religieux. À bien l’examiner, le texte coranique n’est en réalité jamais en mesure d’instituer textuellement une religion et, à fortiori, il n’y a aucune raison à ce qu’il puisse l’avoir désignée par le qualificatif islām.

En conclusion, l’analyse du terme islām dans le Coran montre qu’il s’agit d’un néologisme coranique destiné à qualifier une voie spirituelle caractérisée par la remise de soi à Dieu, l’abandon plénier de l’être. Pour des raisons historiques, ce même terme a été sécularisé lors de la construction post-coranique de la religion avec le sens de soumission à ses règles. Autrement dit, un glissement du champ spirituel vers le champ orthopraxique a été ainsi opéré. Plus récemment, le transfert terminologique de ce terme dans le champ lexical religieux occidental a donné lieu à la notion de soumission à Dieu. Sans doute faut-il entendre là : soumission libre et volontaire à Dieu. Cette définition traduit une lecture chrétienne de l’islam et une approche occidentale du fait religieux, or elle n’est en réalité ni coranique ni authentiquement musulmane. Toutefois, jeu de miroir culturel oblige, elle est à présent parfaitement intégrée et revendiquée dans la pensée islamique.

Nous ne pouvons ici que souligner le différentiel majeur entre le concept coranique d’islām compris en tant que voie spirituelle de réalisation et les notions de soumission à la religion ou à Dieu telles que l’islam contemporain les amalgame. Du point de vue conceptuel, le Coran propose donc une voie d’islām-relation à Dieu et l’islam se présente comme la loi de l’islām-religion. Il nous semble que cette distinction est essentielle à l’heure où une réarticulation du rapport entre le Coran et l’islam paraît être la clef fondamentale d’une compréhension réactualisée de la révélation et de la religion par et pour les musulmans.

1Pour les Arabes, wajh désignait le «  visage  », la «  face  » et, par métonymie, la «  dignité  » ou la «  qualité éminente  » d’un individu. Le Coran l’emploie à ces occasions selon un abord néologique plus conceptuel pour qualifier l’«  être  » au sens philosophique et spirituel du terme. Rappelons que cette notion devait être certainement non connue en arabe pré-coranique, langue concrète. Nous noterons que cette démarche linguistique innovante du Coran pouvait malgré tout être comprise de ses allocutaires.

2Nous ne pouvons présentement que citer l’analyse du terme islām et de la forme verbale aslama réalisée par Toshihiko Izutsu, cf. God and man in the Koran : Semantics of the Koranic Weltanschauung, Tokyo, Keio Institute of Cultural and Linguistics Studies, 1964. — p. 216-219  ; 251.