Dossier

Migrations, un horizon qui se dérobe

© Adriana Vidano

La mer Méditerranée, qui a représenté le centre du monde pendant des siècles, a de tout temps vu déferler sur ses rives de gigantesques vagues de migration qui ont fait émerger ou décliner des civilisations. Les flux de migration ne se sont jamais arrêtés depuis que le premier homme s’est frayé un chemin à la découverte de son environnement. Ces flux ont évolué avec l’histoire de l’humanité, pour répondre à de nouveaux besoins et prendre en compte de nouveaux risques ; les motivations et les destinations ont changé, poussant les migrants à relever sans cesse de nouveaux défis.

En cette fin de deuxième décennie du deuxième millénaire, la mémoire de l’humanité regorge d’images de migrants de toutes races et religions ayant pour dénominateur commun leur bagage de voyageur. Ils étaient pourtant différents par leur histoire personnelle, leurs récits, leurs itinéraires, les raisons de leur départ et la fin de leur périple.

La migration est un phénomène dont la vision est souvent brouillée par des idées erronées et de fausses perceptions quant à sa nature et ses causes. Elle représente aujourd’hui l’unique espérance pour des millions de personnes et un spectre qui hante les responsables gouvernementaux, confrontés à des défis politiques, économiques, sociaux et sécuritaires. Elle constitue aussi un sujet intarissable pour les organisations internationales et les médias.

Le rapport de l’agence des Nations unies pour les migrations pour l’année 2018 indique que le nombre des migrants est passé de 84 millions en 1970 à 244 millions en 2015, un chiffre qui équivaut à 3,3 % de la population totale du globe. Mais les trajectoires des migrants ne se cantonnent pas aux voyages entre deux pays. Le même rapport indique que pour l’année 2015 plus de 740 millions de personnes se sont déplacées au sein de leur pays d’origine, pour des raisons principalement liées à la pauvreté, aux changements climatiques ou aux catastrophes naturelles. Une dynamique interne qui représente la cause principale du développement des villes et de leur expansion, et qui pose en même temps le dilemme de l’extension de l’urbanisation sauvage, de quartiers entiers totalement ignorés par les services publics.

C’est pour tenter d’éclairer les diverses facettes de ce phénomène que le présent dossier a été élaboré, fruit d’une coopération entre les revues en ligne membres du réseau Médias indépendants sur le monde arabe : 7iber, Al-Jumhuriya, Assafir Al-Arabi, Babelmed, Mada Masr, Mashallah News, Nawaat et Orient XXI. Les journalistes qui ont participé à ce dossier n’ont pas repris à leur compte les idées toutes faites sur le sujet. Ils ne se sont pas contentés de décrypter les graphiques et les données chiffrées. Ils ont essayé de saisir la réalité sensible du phénomène, en suivant sur le terrain différents types de migrants, en multipliant les points de vue, afin de mieux cerner la pluralité des motivations et des causes de départ et de mieux appréhender cette aventure humaine, depuis les préparatifs jusqu’à l’étape finale de l’intégration socio-économique dans les pays d’accueil, en passant par la description détaillée des périples.

— Le dossier s’ouvre sur l’article de Malek Lakhal, de Nawaat, qui examine les raisons qui poussent les migrants à prendre le large, à travers plusieurs profils de candidats à l’émigration, différents aussi bien par leur appartenance sociale que par leur niveau d’éducation. En dialoguant directement, de vive voix, avec ces personnages, Malek tente de comprendre ce qui les motive dans la quête d’une « vraie vie » en dehors de la Tunisie. Elle essaie de dévoiler le mystère d’une certaine jeunesse tunisienne plutôt favorisée qui persiste à vouloir chercher « un avenir » — selon ses propres termes — en dehors des frontières du pays. L’auteur déconstruit ainsi un préjugé dominant qui voudrait que seul le désespoir soit le levier de la migration.

— Kamal Shaheen, du journal libanais Assafir Al-Arabi, entreprend d’analyser le phénomène de la migration dans une Syrie dévastée par la guerre. Il nous livre une enquête exhaustive sur les déplacements forcés, leurs causes, leurs itinéraires, ainsi que l’influence des facteurs locaux dans le choix de la destination, que ce soit vers les régions voisines ou les pays limitrophes. L’auteur s’appuie sur une riche base de données pour suivre les changements démographiques induits par les flux de déplacés, dont il donne par ailleurs les volumes et la répartition sociale.

— Nada Arafat, de Mada Masr, traite également de la migration interne, mais elle concentre son propos sur la conjonction de facteurs environnementaux et de politiques gouvernementales dans le sort infligé aux autochtones. Elle nous fait vivre l’histoire de la tribu des Ababdeh dans le désert dit Arabique (l’est égyptien), que les changements climatiques ont d’abord poussé à changer de lieu d’habitation, en quête de points d’eau et de pâturages, et qui ont ensuite été chassés par les autorités égyptiennes elles-mêmes, celles-ci prenant prétexte de projets de développement et d’investissement dans la région. À la cruauté de la nature vient s’ajouter la politique aveugle du pouvoir pour obliger les Abaddeh à s’orienter vers l’orpaillage et autres trafics visant à assurer leur survie dans un environnement doublement hostile. Entre nostalgie pour le passé familial et sentiment d’injustice vis-à-vis d’un État qui les rejette, leur détresse se perd dans les sables.

— Sana Sbouai, de Babelmed, nous transporte sur les rivages de la Tunisie où elle examine les causes et motivations des départs en mer, et la périlleuse aventure que représente toute migration. Elle revient sur les accidents du 11 février 2011 et du 8 octobre 2017, en établissant une comparaison entre les circonstances des deux naufrages évoqués, qui présentent des similarités : une embarcation transportant des migrants et une intervention de la marine tunisienne. Elle se pose alors des questions sur le rôle que semble jouer l’armée tunisienne dans la protection des côtes européennes, face aux flux migratoires venus du sud de la Méditerranée.

— Yassine Suweihat, de la revue Al-Jumhuriya, nous rapporte d’Allemagne le récit des migrants à leur arrivée dans le pays d’accueil. Plus de 700 000 réfugiés syriens s’y trouvent, dont la moitié ont moins de 25 ans. L’article traite de l’insertion de ces réfugiés dans le système universitaire allemand, en mettant l’accent sur les parcours de jeunes Syriennes et Syriens dont les études ont été interrompues par la révolution puis la guerre. Il suit de près leurs tentatives courageuses de reprendre le chemin de l’université, d’y poursuivre leurs études dans la même discipline ou d’y changer de filière.

Quant à Ammar Al- Shukayri, de la revue 7iber, il aborde la situation des ouvriers égyptiens en Jordanie. Cette enquête de terrain décrit les conditions dans lesquelles les ouvriers du bâtiment et des travaux publics travaillent au quotidien. Il s’interroge sur les raisons qui les ont poussés à quitter leur propre pays pour une vie aussi précaire, leurs difficultés économiques n’étant résolues par l’émigration.

— Jenny Gustaffson ouvre un nouveau chapitre en évoquant un aspect inconnu de la diaspora syrienne. Son enquête porte sur cette terre de retrouvailles que représente le Soudan pour les émigrés syriens. Ce pays continue en effet d’ouvrir sans visas ses portes aux ressortissants syriens. C’est ainsi qu’a émergé l’idée pour les Syriens de se rassembler régulièrement au Soudan, de s’y retrouver en famille, fût-ce provisoirement, faute de pouvoir obtenir un visa pour d’autres pays. Les Syriens y connaissent toutefois les mêmes difficultés économiques dont souffre la population soudanaise, laquelle conteste ouvertement depuis des mois le régime d’Omar Al-Bachir.

Qu’ils tentent d’échapper, dans leur pays d’origine, à une nature peu clémente, à des régimes oppresseurs ou à des politiques économiques iniques aux conséquences désastreuses, ou qu’ils aspirent tout simplement à une vie meilleure, les récits des migrants varient selon les articles du dossier. La singularité du travail accompli par les auteurs réside dans le fait qu’ils n’ont pas voulu considérer le phénomène de la migration comme un phénomène abstrait, un ensemble de chiffres arides. Ils n’ont pas voulu non plus considérer les migrants comme un simple objet d’étude, en les observant en quelque sorte à leur insu. Ils ont rapporté des récits vivants de personnes de chair et d’os, qu’ils ont rencontrées, dont ils ont tenté de sonder le cœur et l’esprit pour mieux en parler, pour nous faire partager l’étendue de leur détresse, de leurs rêves et de leurs inéluctables déceptions.

Traduit de l’arabe par Nada Yafi.

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