Éditorial

Kurdistan, Soudan, Sahara occidental, Yémen. Du droit des peuples à l’autodétermination

Quelque peu oublié ces dernières décennies, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a été remis sur le devant de la scène internationale par les revendications catalanes. Mais cette question se pose de manière particulière dans la région qui va du Maroc à l’Iran, profondément déstabilisée par les guerres et les interventions étrangères.

Solidarité basque avec les Sahraouis : manifestation à Bilbao pour l’indépendance du Sahara occidental, 2006.

Si l’exercice du droit à l’autodétermination reste légitime, son application demeure problématique dans cette zone, tant il remet en cause la construction des États-nations et tant il se heurte à des obstacles multiples. Au début du XXe siècle, les Kurdes avaient développé une revendication à caractère national et s’étaient vu promettre un État qui leur fut finalement refusé au lendemain de la première guerre mondiale. Un siècle plus tard, ils vivent divisés entre l’Irak, la Turquie, la Syrie et l’Iran. Les Kurdes d’Irak ont profité des interventions internationales pour édifier une région à l’autonomie très poussée depuis la guerre du Golfe de 1990-1991. Se targuant de leur participation à la lutte contre l’organisation de l’État islamique (OEI)1, ils ont mis en place unilatéralement un référendum sur l’indépendance le 25 septembre, provoquant la colère de Bagdad, d’Ankara et de Téhéran. Malgré le caractère massif du « oui », ce scrutin a provoqué une offensive militaire irakienne sur Kirkouk et mis en lumière les divisions profondes des organisations kurdes irakiennes.

Il y a souvent très loin du principe à son application. Le droit à l’autodétermination finalement obtenu par le Soudan du Sud après des décennies de luttes face au chauvinisme de Khartoum (mais aussi d’ingérences américaines et israéliennes en faveur de la sécession) a débouché sur la création en 2011 d’un État indépendant, qui a rapidement sombré dans une guerre civile dont il n’est toujours pas sorti.

Au Yémen, après un processus d’unification du sud et du nord achevé en 1990, la guerre actuelle a offert un nouveau souffle au mouvement sécessionniste sudiste (al-hirak al-janoubi) né au milieu des années 2000. Celui-ci bénéficie du soutient des Émirats arabes unis qui voient dans l’indépendance du Sud un moyen de s’implanter militairement et économiquement. Les combats depuis mars 2015 ont produit une sécession de fait, et l’option sécessionniste semble très largement partagée par la population. Si le leadership sudiste a longtemps été fragmenté, il semble aujourd’hui plus uni derrière le Conseil transitionnel sudiste formé au printemps 2017 derrière Aydarous Al-Zubaydi, mais peine à élaborer un calendrier et une procédure cohérents pour atteindre l’indépendance.

Au Maghreb, les Sahraouis aussi rêvent depuis longtemps d’indépendance. Bien avant la création en 1973 du Front Polisario, les Nations unies et l’Organisation de l’unité africaine (OUA) invitaient dès 1966 l’Espagne, puissance coloniale, à quitter le territoire selon la procédure d’autodétermination des populations. Le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie avaient alors accepté ce principe. Tout s’est compliqué par la suite, lorsque Hassan II a décidé de faire du Sahara une cause nationale lui permettant de réaliser l’union autour de son trône affaibli. Le conflit qui oppose le Maroc au Front Polisario pour la souveraineté du Sahara occidental se double d’un contentieux entre Rabat et Alger. Pour affaiblir un voisin qui n’a de cesse de lui contester ses frontières, Alger est venu en aide aux indépendantistes sahraouis. L’Algérie a inscrit le combat du Front Polisario dans le cadre d’une lutte de décolonisation et appuie officiellement le droit à l’autodétermination de ce peuple. La défense de ce principe lui paraît naturelle dans la mesure où elle doit elle-même sa souveraineté à un référendum d’autodétermination organisé en 1962.

Dès lors, l’autodétermination a été pour beaucoup synonyme d’indépendance. Après avoir tergiversé, le Maroc a, dès la fin des années 1990, adopté l’autonomie comme mode de règlement du conflit saharien, écartant implicitement l’autodétermination. Mais cette autonomie n’est ni le fruit d’une négociation ni une option sur laquelle les Sahraouis auront été consultés. Le blocage est total et c’est pour le dépasser que le secrétaire général des Nations unies António Guterres appelle les parties au « réalisme » et à « l’esprit de compromis », alors que ce conflit déstabilise tout le Maghreb.

Le droit à l’autodétermination est un principe fondamental du droit international. Il ne signifie pas nécessairement indépendance. Et les exemples du Kurdistan, du Soudan, du Yémen et du Sahara occidental montrent à quel point il est malaisé à mettre en œuvre dans une région où les régimes ont perdu leur légitimité, répriment toute opposition et bloquent toute perspective de changement, ce qui encourage les tentations sécessionnistes, parfois appuyées par des interventions étrangères.

1En fait, ce sont les Kurdes syriens qui ont joué un rôle majeur, notamment dans la bataille de Kobané.

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