En Algérie, l’enfer ce sont « les pères »

Samir Toumi, écrivain et photographe · Le narrateur de L’effacement, second roman de l’écrivain algérien Samir Toumi après Alger, le cri (2013) découvre un jour qu’il est atteint du « syndrome de l’effacement », un mal étrange qui semble frapper exclusivement les fils d’anciens combattants de la guerre de libération. Leur absence à eux-mêmes et au pays qu’ils n’ont pas su construire se reflète dans ces photos de l’auteur qui magnifient les ciels de l’Algérie jusqu’à les déréaliser.

© Hakim Rezaoui/Éditions Barzach.

Né en 1968 à Alger, Samir Toumi a une formation d’ingénieur polytechnicien et se définit comme « polyculturel », avec une passion pour les arts et la littérature. Il a créé dans la basse Casbah d’Alger la Baignoire, un « concept d’espace partagé » avec les artistes. Durant les expositions d’art contemporain, ce lieu s’ouvre au public. Écrivain et photographe — « humble amateur », comme il aime le dire —, après Alger, le cri (éditions Barzakh, 2013), il a écrit avec L’effacement, publié en 2016, le roman d’une génération sacrifiée : celle de l’Algérie postcoloniale. La génération des fils dont les pères ont été le faire-valoir sans cesse glorifié par l’État algérien au nom de la construction nationale.

« Le balcon bleu »
© Samir Toumi

Le commandant Hacène, le père du narrateur dans le roman, était de ceux-là. Officier de l’Armée de libération nationale (ALN), c’est un père dominateur et l’époux d’une femme dépressive. Son fils ainé est alcoolique et le cadet sombre dans la maladie.

À 44 ans, le narrateur est saisi du « syndrome de l’effacement » : il ne voit plus son reflet dans le miroir, tout d’abord de manière intermittente puis permanente. Il est le descendant d’un ancien combattant, héros de la guerre de libération algérienne et l’on pourrait dire, en paraphrasant Jean-Paul Sartre, que l’enfer ce sont ces pères qu’il sera difficile de dépasser ou même d’égaler.

L’opéra d’Alger
© Samir Toumi

La menace est diffuse, la nausée aussi, et le désir de fuite omniprésent, tout comme d’ailleurs dans son premier roman Alger, le cri. Cependant, le réel comme une coulure rouge vif est présent par les corps : celui du protagoniste qu’il muscle chaque jour, et celui d’une femme rencontrée à Oran lors d’une danse dans un de ces cabarets de la corniche où l’on entend s’égosiller la fatigue des femmes dans le raï.

Comment être à la hauteur d’un héros, que la gloire a rendu intouchable au propre comme au figuré ? Comment entendre la plainte que nul n’écoute ? Les ombres sont là, envahissantes, voire mortifères, pour cette génération post-indépendance qui n’est pas arrivée à construire une Algérie moderne, pour ces hommes qui n’ont pas l’éclat du soleil dans les yeux. Son corps semble disparaître, phagocyté par le culte délirant des pères de l’Indépendance régulièrement célébré par le pouvoir. La tentation d’Alger ? Comment recoudre le ciel à la mer ?

« Alger »
© Samir Toumi

Tuer le père ou s’effacer : par où pourrait passer la rupture générationnelle pour exister en tant que personne, en tant que sujet ? Prendre la parole — ou plutôt la conquérir et l’inscrire dans le roman national, répond Samir Toumi. Pour cela son héros narrateur va parcourir le pays du centre vers l’ouest, cultiver la fuite à Oran, de la Corniche à Santa Cruz, puis rencontrer Haouaria, une femme mûre dont le corps généreux l’enveloppera et le consolera peut-être.

Le style de Samir Toumi est limpide, minimaliste. Aucun vocabulaire précieux ne vise l’admiration ou à renvoyer le lecteur aux dictionnaires. Il décrit les faits au scalpel, à l’os, sans aucune fioriture ni discours moralisateur sur la société algérienne. Il documente, témoigne de l’intérieur sur l’état de la bourgeoisie algérienne et de la bureaucratie héritées des « années Boum »1.

« Les oiseaux de la grande poste »
© Samir Toumi

Dans L’effacement, Alger et Oran sont des personnages à part entière. Samir Toumi est sensible aux pulsations de la capitale, à son relief, à sa parole, à l’architecture de ses balcons, à la couleur de ses murs, à son ciel, à sa mer. Il arpente Alger l’austère, puis Oran la radieuse. Il n’en finit pas de parler de sa ville dans ses romans, mais aussi par ses photos. Les paysages sont ceux de la Méditerranée, une lumière, une beauté, une violence des couleurs, des contrastes qui me parlent, parce que familiers à ma mémoire de déracinée. Curieusement, les photographies de Samir Toumi recèlent une lumière, une douceur de vivre absentes de ses romans.

C’est cette lumière que Samir Toumi saisit lorsqu’il photographie Alger dont il cherche l’intériorité — une écriture, mais sans faire l’impasse de la beauté, de l’esthétique et être tenté parfois par « l’effacement » de la laideur. Il se promène en peintre, scrute et arpente sa ville à la manière d’un Patrick Modiano. C’est un écrivain qui photographie la mer après le ciel, le ciel après la mer. Et voilà un vent qui souffle, des nuages qui magnifient le paysage et installent la mélancolie. Le ciel, la mer, l’oiseau attendent la plainte de l’aube que seul le promeneur solitaire saurait entendre et capturer. Une Algérie encore à découvrir.

« Un ciel menaçant à Bab El-Oued »
© Samir Toumi

1NDLR. Allusion à l’ouvrage collectif dirigé par Mohamed Kacimi, Les Années Boum (Chihab, 2016), dans lequel écrivains et journalistes algériens racontent leur vécu durant l’ère Boumediene (1965-1978).

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