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Théâtre palestinien. Histoire intime et mémoire collective

François Abou Salem, Bashar Murkus et Amer Hlehel sont trois auteurs majeurs de la littérature théâtrale contemporaine palestinienne. Leurs œuvres, comme celles de la grande majorité des textes dramatiques en arabe, sont pourtant quasiment inconnues en France. Najla Nakhlé-Cerruti, docteure et chercheuse spécialiste du théâtre palestinien nous permet, grâce à son exigeant et généreux travail de traduction et de recherche, de découvrir une pièce de chacun d’eux dans L’individu au centre de la scène, publié en octobre 2020 dans une édition bilingue aux Presses de l’Ifpo.

Amer Hlehel acteur de sa pièce Taha au Festival international des arts de Singapour en 2018
SIFA

Bien que dynamique et diversifiée, la production théâtrale palestinienne contemporaine est peu connue en France. Si quelques tournées de troupes palestiniennes ont permis de découvrir une partie de cette production, les représentations restent peu nombreuses, rarement programmées sur des scènes labellisées, et donc peu accessibles au grand public. Il est encore plus difficile de lire du théâtre palestinien — et arabe de manière générale — car il n’est que rarement traduit. Le catalogue de la Maison Antoine Vitez, sans doute l’une des structures françaises les plus ambitieuses pour encourager et promouvoir la traduction du patrimoine théâtral étranger vers le français, ne contient qu’une douzaine de pièces traduites de l’arabe depuis sa fondation en 1991.

Cette lacune peut s’expliquer par des conditions de production spécifiques au contexte palestinien (et que l’on retrouve dans la majorité des pays du Proche et du Moyen-Orient), rappelées par Najla Nakhlé-Cerruti dans l’introduction de l’ouvrage. D’abord, de nombreuses créations ne donnent lieu qu’à une représentation unique, à la suite d’un travail collectif de création. Ensuite, le théâtre est traditionnellement un genre lié à l’oralité plus qu’au texte écrit, considéré comme objet littéraire. Cela est dû au rapport spécifique à la langue dans un contexte où se côtoient l’arabe littéraire, langue dédiée à la littérature, et l’arabe dialectal de la vie quotidienne, souvent choisi par les dramaturges contemporains. Mais la raison principale est sans doute l’absence de structures de publication pour les textes de théâtre, à l’échelle de toute la région.

Méconnu du public francophone

Malgré tout, on constate que les textes du patrimoine théâtral arabe classique, comme ceux de l’Égyptien Tawfiq El-Hakim ou du Syrien Saadallah Wannous, pourtant bien diffusés dans le monde arabophone, ne sont pas accessibles en français. Najla Nakhlé-Cerruti souligne aussi le retard de la France par rapport à ses voisins européens, puisque la pièce Taha (dont l’ouvrage propose une traduction française) créée en Palestine en 2014 a fait l’objet dès l’année suivante d’une traduction en anglais, à l’occasion de la tournée de la pièce aux États-Unis, en Angleterre, en Écosse et au Luxembourg.

C’est ce qui rend d’autant plus précieux l’ambitieux travail réalisé par Najla Nakhlé-Cerruti. Les traductions qu’elle propose sont le résultat d’un important travail de recherche, réalisé dans le cadre d’une thèse soutenue en 2017 à l’Inalco, et poursuivi depuis lors à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) à Jérusalem. Sollicitant les théâtres lorsqu’ils disposaient de fonds d’archives ou s’adressant directement aux auteurs, aux comédiens et aux compagnies, elle a rassemblé un grand nombre de textes et travaillé à la traduction d’une partie d’entre eux. Le recueil publié cet automne aux Presses de l’Ifpo sous le titre L’individu au centre de la scène réunit trois pièces : Dans l’ombre du martyr de François Abou Salem (2011), Le Temps parallèle de Bashar Murkus (2014) et Taha d’Amer Hlehel (2014). Les textes sont accompagnés de leur version originale en arabe et d’une préface conséquente précisant les éléments de contexte et d’analyse.

Trois auteurs, trois trajectoires

Les trois auteurs dont le travail est présenté dans le recueil ne sont pas choisis au hasard : ce sont des figures majeures de la scène théâtrale palestinienne contemporaine, dont les trajectoires en racontent l’histoire et témoignent des conditions de production spécifique dans un territoire occupé et fragmenté, et dont les œuvres donnent à voir la créativité et la diversité de la production palestinienne.

— François Abou Salem, né François Gaspar en 1951, est un Français qui a grandi à Jérusalem puis à Beyrouth, se définissant comme « un Palestinien d’origine française ». Formé en France auprès d’Ariane Mnouchkine, il est le fondateur en 1984 du Théâtre national palestinien/El Hakawati, situé à Jérusalem-Est. Dramaturge, metteur en scène et directeur de théâtre, il a laissé à sa mort en 2011 une quantité d’archives, le fonds Abou Salem, formidable témoignage d’un parcours théâtral et politique.

— Amer Hlehel, né en 1979, fait partie d’une autre génération. Né à Haïfa, en territoire israélien, il a dès le début de sa carrière fait le choix d’écrire en arabe. Auteur et acteur de théâtre, il est aussi célèbre comme acteur de cinéma.

— Bashar Murkus, enfin, est un comédien et metteur en scène, né en 1992 à Haïfa. C’est un Palestinien d’Israël, qui vit toujours dans sa ville natale. Malgré son jeune âge, ses créations ont déjà été saluées, notamment sa pièce Le Belli Belli Bel (2011) et sa mise en scène de la pièce Bye Bye Gillo de Taha Adnan en 2013.

Ces trois artistes représentent donc des générations différentes, et leurs parcours témoignent de la diversité et de la complexité des trajectoires de création et des conditions de production du théâtre palestinien.

« Décrire le Palestinien »

Les œuvres de ces trois auteurs ont été réunies ici autour d’un axe thématique : celui de l’individu. Si le conflit israélo-palestinien en constitue la trame de fond, ce sont bien des trajectoires individuelles auxquelles s’attachent ces pièces et qui en structurent la dramaturgie, et ainsi Najla Nakhlé-Cerruti de rappeler en introduction : « Si ces œuvres parlent de la Palestine, elles s’attachent avant tout à décrire le Palestinien. »

Deux de ces pièces sont inspirées de personnes réelles. Taha, de Amer Hlehel, est inspirée de la vie du poète palestinien Taha Muhammad Ali, contemporain de Mahmoud Darwish aux côtés duquel il a permis la reconnaissance de la poésie palestinienne sur la scène internationale. Hlehel a composé la pièce sous la forme d’un monologue, en réalisant en amont un travail biographique et d’entretien avec les membres de la famille du poète mort en 2011. Le texte retrace son parcours géographique (de l’exil au Liban au retour en Palestine) et poétique.

Le Temps parallèle de Bashar Murkus s’attache à l’histoire d’un prisonnier politique palestinien, Walid Daqqa, célèbre pour la durée de sa peine (39 années pour avoir participé au meurtre d’un soldat israélien en 1984), mais aussi pour avoir obtenu l’autorisation de se marier en prison avec une journaliste palestinienne. C’est autour de ce mariage, dont on assiste à la préparation, que l’action dramatique de la pièce se construit. Dans ce huis clos carcéral, Walid Daqqa devient Wadih, et Murkus l’entoure de quatre autres prisonniers et de la figure du geôlier.

Dans l’ombre du martyr de François Abou Salem met en scène un personnage fictif, ancien étudiant en neurologie devenu concierge après l’échec de son doctorat. Ce personnage vit dans l’ombre de son frère mort en martyr au cours de la seconde intifada, et avec lequel il entretient un rapport complexe :

Je meurs dans l’ombre du héros. J’ai aimé Jaber comme un petit frère ; maintenant tout le monde l’aime comme un héros. Je n’arrive pas à me réjouir. Tu es jaloux de sa gloire.

Loin des formes didactiques et documentaires, les textes font entendre des récits intimes diversifiés. Le détour par l’individu permet à Bashar Murkus de construire une forme dramatique mêlant un personnage réel et des personnages de fiction. Chez Abou Salem et Hlehel, la forme du monologue est privilégiée, mais laisse émerger une pluralité de voix. Dans Taha d’Amer Hlehel, la forme est hybride, et fait cohabiter le récit biographique et des extraits de poèmes de Taha Muhammad Ali en écho. Dans l’ombre du martyr de François Abou Salem laisse entendre dans la voix du monologuant une série d’autres voix, celles de personnages absents, mais présents dans son esprit, avec lesquels le personnage dialogue, conférant à la pièce une construction polyphonique et complexe.

L’exil, le combat, la prison, la mort

En même temps qu’elles témoignent d’une créativité littéraire et théâtrale des artistes palestiniens, ces pièces offrent un regard sur la Palestine. Elles permettent d’aborder la situation politique, mais en adoptant un autre point de vue, un autre regard, en passant par l’intime pour rejoindre l’histoire collective. Les histoires sont à la fois uniques et exemplaires de la situation palestinienne. On y retrouve les grands thèmes qui traversent la réalité et les récits du combat des Palestiniens : l’exil, le combat pour la nation palestinienne, la prison, la mort. L’exil est en particulier présent dans Taha, à travers le récit et dans les vers du poète :

On n’avait pas pleuré
À l’heure du départ
Car on n’avait
Ni temps,
Ni larmes,
Et il n’y avait pas d’adieu.
On ne savait pas
Au moment du départ
Que c’était le départ,
Alors comment aurait-on pu pleurer ?

Le combat jusqu’à la mort pour la terre est au cœur de Dans l’ombre du martyr,, mais le personnage y témoigne aussi de son rapport à celle-ci : « Je ne crois pas à l’utilité des attentats-suicides, et je ne peux pas le dire. Je suis invisible. »

Si l’individu est donc ici au centre de la scène, derrière son portrait surgit la trace de l’histoire, et celle d’une Palestine précaire, d’un peuple et de son rapport au territoire et à la mémoire. C’est ce qui apparaît dans la dernière scène du Temps parallèle de Bashar Murkus, où le personnage enfermé dans une prison israélienne lit une bouleversante lettre à son enfant à naître, qu’il souhaite prénommer « Avenir » et qui apparaît comme la métaphore d’un pays à (re)construire :

J’écris pour un enfant qui n’est pas encore né
[…]
La prison est comme un feu qui se nourrit des vestiges de la mémoire. Et ma mémoire, ô mon enfant bien-aimé, n’est plus que cendres et débris, je l’écris, je la fais passer en fraude sur le papier pour la préserver des flammes de la prison et de l’oubli. Alors que toi, tu es la plus belle fraude de ma mémoire, tu es mon message d’Avenir […]

Cette mémoire à conserver, alors, passe aussi par le passage de l’éphémère de la scène à la postérité de l’écrit, permettant la diffusion de ce que ces auteurs ont à faire entendre.

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