
« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu », disait Matthieu. Je ne sais pas si ce compagnon du Christ avait raison, car, même avec un cœur pur, on n’est pas toujours heureux. Surtout si, en cet horrible premier quart du XXIe siècle, on est un e exilé e, dans un pays hostile. Tel un Afghan en Iran. Or, de l’invasion soviétique en 1979 au retour des talibans en 2021, près des cinq millions d’Afghans se sont réfugiés en Iran. Deux générations, qui sont au cœur du magnifique film des iranien ne s Alireza Chasemi et Raha Amirfazli Au pays de nos frères. Auréolé du prix du festival de Sundance 2024, qui consacre le meilleur du cinéma indépendant mondial, il faut absolument aller voir ce film qui sort en salles en France mercredi 2 avril.
Film politique qui vous arrache les tripes, il est aussi d’une beauté renversante, porté par une prise de vue diaphane, blanche, comme le souffle de la mort. On sort en larmes de la projection, mais aussi en colère. Car le film porte sur une navrante plaie universelle, l’hostilité aux exilés et la brutalité qui l’accompagne. Elle est parfois compensée par de simples gestes de solidarité, plus individuels que collectifs. On le constate une fois de plus avec Au pays de nos frères. On pense à ces millions de Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie que Nétanyahou et Trump veulent jeter sur les routes de l’exode vers les pays « frères ». Où, chacun le sait, ils ne seront pas les bienvenus.
« Trois cœurs purs »
Hypocrisie, mensonge, haine, jalousie sont autant de valeurs étrangères aux cœurs purs. Comme ceux des trois personnages principaux d’Au pays de nos frères, trois êtres merveilleux de délicatesse. Mohammad. Leila. Qasem. Ils sont de la même famille de réfugiés afghans, et l’on suit leur destin à trois moments, dans trois lieux différents d’Iran. D’abord un commissariat de police dévasté dans une bourgade de montagne enneigée et morne. La blancheur du paysage donne une lumière singulière au film. Très douce, presque hypnotique. On découvre ensuite une villa brutaliste des années 70 dans une station balnéaire de la bourgeoise iranienne menacée par de beaux chiens sauvages. Et enfin, un atelier de couture centre d’un appartement d’une paisible banlieue de Téhéran.
Je ne fais que poser le décor, car les rebondissements du scénario sont autant de surprises dissimulées qu’il serait dommage de spoiler. Dans la première partie d’un film construit en trois temps, Mohammad, un adolescent malin à la beauté indiscutable, brave la neige. On découvre un beau gosse fort en tout. En blagues, en cours de mécanique, en anglais, en origamis de papier et même en plâtre. Il va se faire repérer à la sortie de son collège par un flic iranien au regard pesant d’un désir sans ambigüité. Le flic traque les sans-papiers afghans pour faire récurer son commissariat pourri et utilise son pouvoir pour anéantir Mohammad.
Dans la seconde partie, on retrouve Leila, très proche de Mohammad au début du film, travaillant avec son mari pour de riches Iraniens, style hipster, buvant de l’alcool et jetant bien plus de nourriture qu’ils n’en mangent. Le portrait de ces profiteurs est féroce, et brossé de façon comique. On se demande bien leur niveau de corruption. Leila s’épuise pour tout faire bien, pour son mari, son fils, ses patrons.
Enfin, Qasem, un oncle de Mohammad. Qasem, aperçu au début du film dans un repas familial, se confronte à l’atroce bureaucratie politico-religieuse chargée du destin des exilés. Les logiques de ces gens de Téhéran sont les mêmes qu’à Washington, Londres ou Paris. Humilier d’abord, flatter ensuite, mentir tout le temps. Qasem ne peut pas, ne veut plus mentir à son épouse, une couturière attentive et aimante.
Le film accompagne les douleurs invisibles de Qasem, Mohammad et Leila. On aimerait donner l’accolade à ces trois personnes, leur envoyer un signal de fraternité. L’universalité du film est telle qu’on peut se croire partout. Remontent dans mon cerveau un souvenir de Calais, les récits des reporters, un autre souvenir de Nice, le procès de Martine, une militante qui accueillait des exilés dans la vallée de la Roya. Elle était poursuivie par le préfet pour délit de solidarité avec les mêmes mots que son homologue iranien. Le pays de nos frères ? C’est aussi la France, et bien d’autres. Un flic fait peur, mais pas un prof, et cela aussi, ça ressemble à la France.
« La force de la dissimulation »
On le comprend tout au long du film, plus que le mensonge, qui semble finalement le ciment principal du régime iranien, c’est la dissimulation qui va sauver ces trois exilé
e s afghan e s de la pire des sanctions à leurs yeux : l’expulsion, la perte des papiers, l’absence d’avenir. Leila, Mohammad et Qasem s’ingénient à dissimuler, à construire des scénarios pour masquer leur terreur d’avoir à reprendre la route de l’exil, à l’envers. Le tour de force d’Au pays de nos frères est de raconter ces dissimulations tout en les cachant.Bien entendu, le film ne sera visible en Afghanistan et en Iran que par des voies détournées. Raison de plus pour le voir en France. Les deux réalisateur
e s ne sont plus dans leur pays d’origine, ce qui n’est malheureusement pas très étonnant. L’exil est un mouvement perpétuel, et la rugosité des rapports sociaux et de domination avec les exilés une donne universelle.Les articles présentés sur notre site sont soumis au droit d’auteur. Si vous souhaitez reproduire ou traduire un article d’Orient XXI, merci de nous contacter préalablement pour obtenir l’autorisation de(s) auteur.e.s.