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Israël-Palestine

L’incarcération des Palestiniens, clé de la colonisation israélienne

Depuis l’occupation de 1967, le passage par la prison a marqué les histoires personnelles et collectives des Palestiniens. Les incarcérations massives pour des motifs d’ordre politique ont installé ce que Stéphanie Latte-Abdallah appelle une « toile carcérale », au centre du système de contrôle des territoires occupés.

Chen-Pan Liao/Wikimedia Commons

Stéphanie Latte-Abdallah documente depuis des années le conflit israélo-arabe, le morcellement de la société palestinienne et le système d’incarcérations massives qui est le pilier de la colonisation. Anthropologue, historienne et politiste, chercheuse au CNRS, au Centre de recherches internationales de Sciences Po, ses nombreux ouvrages et articles rendent compte du dispositif de contrôle et de répression exercé par Israël et de toutes ses reconfigurations depuis l’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie, de Gaza et du Golan en 1967.

Avec La Toile carcérale. Une histoire de l’enfermement en Palestine qui vient de paraître chez Bayard, c’est la somme impressionnante de plus de dix ans d’un travail de terrain et d’analyse de l’incarcération de masse dont elle éclaire historiquement et politiquement les enjeux. « Environ 40 % des hommes palestiniens sont passés par les prisons israéliennes depuis 1967 », indique-t-elle, ce qui en fait le taux de détention le plus élevé au monde.

Une mécanique bien rodée

Ainsi met-elle en miroir la mécanique de contrôle du territoire : mur, checkpoints, routes de contournement, bouclages… qui installe le morcellement de l’espace palestinien et le déploiement de la toile carcérale (prison, armée, police, services de renseignements, collaborateurs…) qui vise à disloquer la société palestinienne. À tout moment, les Palestiniens peuvent être interpellés par l’armée et la police sans aucun mandat d’arrêt, et déférés devant la justice civile ou militaire, toute forme d’engagement politique, militant, associatif et civil étant criminalisée et n’épargnant pas même les parlementaires. Les affrontements avec les colons qui se multiplient — particulièrement à Jérusalem et à Hébron — sont aussi une des sources de comparution et d’inculpation les plus nombreuses. Les aveux de culpabilité, la plupart du temps extorqués sous la violence, ou concédés parce que les prisonniers n’ont pas les moyens d’assurer leur défense, remplacent tout système de preuve.

Pour en arriver là, au « passage dans l’autre monde », qui va aussi construire une culture et une dialectique du « dedans » et du « dehors », le dispositif-clé est celui des tribunaux militaires avec ses violations du droit, ses recours aux interrogatoires et à la torture, à l’emprisonnement administratif renouvelable tous les six mois.

Figures de l’héroïsme et de la dislocation

Ce temps particulièrement long du « dedans » — les prisonniers peuvent cumuler les peines à perpétuité — est agi par et agit sur le déroulement de la conflictualité « dehors ». Ainsi des échanges de prisonniers lors de captures emblématiques de soldats israéliens (celui du soldat Gilad Shalit en 2011, négocié entre le Hamas et les autorités israéliennes contre 1027 détenus palestiniens), des grèves de la faim considérées comme des délits et réprimées, menées par les prisonniers pour préserver ou gagner des droits politiques.

L’autrice distingue plusieurs phases dans la structuration politique des Palestiniens en détention et souligne l’importance des luttes à partir de 1967 pour obtenir des droits, l’accès aux livres et aux études, aux visites. Des réseaux politiques s’établissent, structurés par les partis et les organisations, et permettent des mobilisations communes entre intérieur et extérieur. Une montée en puissance qui va être remise en cause avec les accords d’Oslo et la répression de la seconde Intifada qui vont se traduire « dehors » par une accélération de la colonisation et un accroissement du contrôle militaire israélien, et « dedans » par un affaiblissement considérable de l’organisation de lutte des prisonniers. Les valeurs nationales et l’image de l’Autorité palestinienne vont peu à peu se déliter d’un même mouvement, « dedans » et « dehors ».

Pour étayer ses recherches, Stéphanie Latte-Abdallah décrypte archives et documents institutionnels, se rend dans les tribunaux et les prisons à travers tout le pays. Elle va aussi réaliser, entre 2008 et 2019, 268 entretiens en Cisjordanie, à Jérusalem, à Gaza, en Israël et dans le Golan, parmi lesquels 87 avec d’anciens prisonniers et prisonnières, leur redonnant une histoire et une parole.

Si certain-e-s prisonnier-e-s ont accédé à un statut d’icône, comme Marwan Barghouti, député du Fatah, Ahmad Saadat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), Khaleda Jarrar, élue du FPLP, et plus récemment la jeune Ahed Tamimi…, d’autres ont dû affronter l’écartèlement existentiel entre la représentation attendue et héroïsée de la figure du prisonnier et une traversée d’épreuves pouvant conduire jusqu’à la dislocation ou la folie.

Un espace d’émancipation féministe

Les entrées de l’ouvrage sont multiples et passionnantes. Le chapitre sur l’incarcération des femmes, tout particulièrement, qui montre qu’elles ont pris part au mouvement national et ont été arrêtées dès 1967, tandis qu’entre 1948 et 1967, lorsque l’État jordanien administrait la Cisjordanie, elles étaient épargnées. Représentant entre 1 et 2 % des détenus (entre 3 et 4 % en France et en Europe, sauf en Espagne et au Portugal où ce taux monte à 9 et 10 %), leur libération a toujours été considérée comme prioritaire, notamment lors des échanges de prisonniers. Prises entre des injonctions contradictoires, elles sont considérées avec respect, mais aussi dévalorisées dans l’espace familial et social, éventuellement après avoir été torturées ou surtout violées. Malgré sa violence et sa dureté, la prison peut néanmoins se révéler un espace d’émancipation et de construction féministe qui fera bouger les lignes des représentations sociétales.

Le prix à payer est exorbitant

Notons aussi que les enfants, dès douze ans, surtout depuis 2005 où ils sont considérés comme des lanceurs de pierres, sont particulièrement visés, et se voient infliger des peines de plus en plus lourdes.

Ces incarcérations qui menacent tout un chacun déstructurent les familles qui en paient un prix socioaffectif considérable et aussi financier, hors de leurs moyens. Elles doivent trouver les fonds pour faire sortir les prévenus sous caution, payer des amendes exorbitantes qui font partie d’un marchandage judiciaire et carcéral de chantage et de pression.

On s’arrêtera enfin sur la conclusion de l’ouvrage qui alerte sur la nécessaire déconstruction de la figure « doloriste et victimaire » qui est de plus en plus accolée aux Palestiniens, ce qui revient à déshistoriciser et délégitimer leur lutte de libération.

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