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Histoire

La Maison du Maroc à Paris, rebelle avant d’être soumise

Deux spécialistes racontent l’histoire politique du pavillon marocain de la Cité universitaire de Paris. Ce lieu hors du commun a vu passer des générations d’étudiants engagés — marxistes, nationalistes, islamistes... Marquée par des débats passionnés, la Maison du Maroc est aujourd’hui une « belle endormie » dépolitisée par le régime.

Vue d’ensemble du bâtiment de la Maison du Maroc, vers 1955
Philippe Ayrault/Cité internationale universitaire de Paris

Les résidents de la Maison du Maroc, au cœur de la Cité universitaire dans le XIVe arrondissement de Paris, ont longtemps vécu au rythme des événements politiques de leur pays. S’appuyant sur des archives inédites et des témoignages oraux, Mostafa Bouaziz et Guillaume Denglos restituent un pan de l’histoire politique et sociale du Maroc, de la période du protectorat à nos jours, en racontant les combats qui ont marqué cette maison. Mais leur ouvrage a aussi le grand mérite de mettre en relief la mainmise du pouvoir sur cette maison « turbulente », jusqu’à réussir à en faire un lieu aseptisé. À l’image de l’évolution du monde arabe, les jeunes y sont désormais mis à l’écart de toute vie politique, culturelle et intellectuelle.

Éduquer les colonisés

En 1949, le résident général français au Maroc Alphonse Juin décide de créer un pavillon marocain à la Cité universitaire de Paris. La période est tendue entre la monarchie et les autorités coloniales françaises, et ce projet s’annonce comme une « ultime tentative de contrôle colonial par le logement, d’une jeune élite marocaine de plus en plus militante ». Paradoxalement, la Maison du Maroc allait devenir un « haut lieu turbulent du Maghreb à Paris ».

Dès 1925, la question de l’accueil des étudiants nord-africains se pose à la France. Les autorités coloniales sont alors conscientes du danger politique que peut représenter l’émergence d’une élite éduquée dans chacun des trois pays. La création d’une « Cité U » à Paris ouverte aux indigènes est vue avec beaucoup de réserve, tant l’éducation des colonisés fait peur aux autorités politiques françaises. Certes, la Cité leur est ouverte, et la présence de Habib Bourguiba dès 1925 en est une preuve. Mais après la seconde guerre mondiale, leur venue en nombre, dans un contexte d’affirmation du nationalisme, pose inévitablement question.

Concernant le Maroc, la fin de la guerre correspond à une transformation radicale de la scène politique, avec la création de partis, comme l’Istiqlal dès 1942, ou encore le Parti de la démocratie et de l’indépendance. Mais la période est aussi marquée par les velléités d’autonomie du sultan.

C’est précisément dans ce contexte que le sultan du Maroc et l’Istiqlal décident d’octroyer des bourses aux étudiants marocains qui, ayant obtenu leur baccalauréat, se montrent engagés sur le plan politique. L’idéal panmaghrébin, qui était très vif jusqu’en 1945, perd du terrain au profit des patriotismes nationaux.

Tandis que la résistance armée au colonialisme se développe, dans différentes villes du Maroc la répression contre les partis nationalistes redouble d’intensité. Malgré cela, la construction de la Maison du Maroc se poursuit à Paris, et elle ouvre ses portes aux résidents en octobre 1953. Or, la crise entre les nationalistes marocains et les autorités coloniales est à son apogée en août 1953, après la déposition du sultan Sidi Mohamed Ben Youssef. De nombreux étudiants marocains s’engagent alors dans les partis nationalistes et essayent de faire de la Maison un lieu de militantisme en faveur de l’indépendance de leur pays.

La recomposition du champ politique s’accompagne d’une restructuration du champ associatif. L’Union des étudiants marocains (UEM), fondée en 1951, est immédiatement dissoute par arrêté ministériel et sur recommandation du général Juin. Une nouvelle association, l’Amicale des étudiants de Paris, est créée, mais c’est la section parisienne de l’Istiqlal qui domine, avec pour principal dirigeant Ahmed Alaoui. Une cellule de l’Istiqlal est ouverte dans le pavillon du Maroc.

Une petite communauté très militante

L’action militante porte alors essentiellement sur le retour d’exil du sultan. À la Maison du Maroc, un comité de résidents officieux se met en place ; il représente les intérêts des nationalistes. En dépit de leur faible nombre (une cinquantaine), la présence à Paris de ces jeunes Marocains majoritairement liés au mouvement indépendantiste favorise la constitution d’une communauté soudée par un idéal puissant que les auteurs appellent un watan réunificateur. Par « watan », ils entendent une entité intermédiaire entre la patrie et la nation. De toute évidence, le projet colonial de faire de ces étudiants des cadres actifs pour la pérennité du protectorat français au Maroc, comme le voulait Paris, est en train d’échouer.

Avec le retour triomphal du sultan en novembre 1955, les résidents de la Maison du Maroc ont le sentiment qu’un « Maroc nouveau devient possible », et le pavillon devient « un espace où fleurissent tous les espoirs d’émancipation des intelligentsias, marocaines, maghrébines, arabes ». D’un lieu de résistance au colonialisme, la Maison devient un « foyer national » où l’indépendance du Maroc est célébrée, une sorte de Maison des peuples, une des places fortes de l’anti-impérialisme à Paris.

Les résidents sont presque tous sympathisants de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), syndicat qui fut un acteur social, culturel et politique actif d’un Maroc indépendant, reconnu par le sultan lui-même devenu roi en 1957 sous le nom de Mohamed V. Mais l’engagement anti-impérialiste de l’UNEM oppose frontalement et violemment les étudiants marocains de Paris à l’État français, en particulier sur la question algérienne. Une opposition qui a valu à l’UNEM une surveillance assidue de la part des services de renseignements et de police.

Un choc conservateur avec l’avènement de Hassan II

Après la mort prématurée de Mohamed V en 1961, l’UNEM va devenir le fer de lance d’une lutte contre le roi Hassan II. Le nouveau souverain a une conception du pouvoir qui le différencie de son père. Pour lui, le monarque gouverne sans partage et ne peut négocier la souveraineté. Les auteurs montrent bien que le roi réclame une adhésion de tous les Marocains à son projet, lequel nécessite le retour des traditions et une refonte du système de valeurs de la société. Car les notions de démocratie, de liberté, d’égalité des chances et de modernité ont largement investi l’espace marocain durant la lutte pour l’indépendance. Hassan II n’en a cure, les récalcitrants doivent être domestiqués et revenir à la taâ, c’est-à-dire la soumission aux rois, aux pères, aux cheikhs…

Une partie de la gauche marocaine refuse cette conception conservatrice du monarque et rejette la Constitution de 1962 qu’ils qualifient d’« octroyée ». Ils en appellent au boycott et veulent une assemblée constituante élue par le peuple. Les résidents de la Maison se divisent sur la Constitution et sur « la guerre des sables » (1963-1964) qui oppose le Maroc à l’Algérie. Mais l’assassinat du militant Mehdi Ben Barka en 1965, enlevé et tué à Paris, provoque un véritable traumatisme chez les étudiants qui logent à la Maison du Maroc. La colère de de Gaulle envers le pouvoir marocain à la suite de cet assassinat facilite l’émergence d’une communauté idéologique à la Maison du Maroc. Elle se l’approprie comme étant celle du peuple et la qualifie de « place libérée », « embryon d’une société marocaine progressiste et solidaire » face au projet de Hassan II.

Pour les auteurs, deux watan s’opposent clairement à ce moment précis : l’un progressiste, et l’autre réactionnaire. Quant à la communauté des résidents, elle se radicalise face au Palais lorsque le Maroc bascule dans « l’état d’exception » en 1965, et dénonce la confiscation de l’indépendance par des « usurpateurs ».

En mai 1968, par contagion de la ferveur et du climat révolutionnaire qui règne en France, la Maison du Maroc connaît la mise en place d’un « comité d’occupation » composé de militants de l’UNEM qui s’autoproclame « comité de gestion » de la Maison. Les occupants se posent comme un contre-pouvoir qui gère une « zone libre ». Dans le salon de la Maison, véritable agora, tout le monde parle de révolution. Des figures de la politique, de la culture, des arts et des sciences s’y succèdent, prenant part aux débats.

La fin de la tentation révolutionnaire

À partir de 1973, le Maroc connaît des développements politiques importants qui ne sont pas sans effet sur la vie de la Maison et de ses résidents. Hassan II sort victorieux de deux tentatives de coups d’État en 1971 et 1972. Il se donne une image de sage et de rassembleur, dans le monde arabe et au Maroc. Il œuvre activement pour une entente cordiale entre les monarchies guidées par l’Arabie saoudite et les républiques influencées par l’Égypte. En octobre 1974, il organise un sommet des chefs d’État arabes à Casablanca. Mais sur le plan intérieur, le monarque ne tolère aucune activité de contestation ou d’opposition, et l’UNEM est dissoute.

À la Maison du Maroc, les résidents alors semblent quelque peu décalés par rapport à ce qui se passe au pays. Les factions de la gauche se déchirent, et tout en dénonçant la répression qui s’abattait contre les opposants marocains, elles fêtent les succès des révolutions du Vietnam, du Cambodge et du Yémen du Sud vivant, selon l’expression de Pierre Bourdieu, dans « l’illusio révolutionnaire ».

En juin 1974, des résidents entament une grève de la faim qui les oppose frontalement à l’ambassade du Maroc qui s’investit de plus en plus dans la gestion de la Maison. Dissoute au Maroc, l’UNEM se consolide en France et en Europe. Si officiellement les grévistes de la faim disent vouloir obtenir l’annulation de la décision de fermer la Maison, ils revendiquent plus fondamentalement le respect des libertés démocratiques et le refus de la sélection au niveau des admissions. Dans le hall, le tableau d’affichage dénonce les incarcérations, les tortures, les enlèvements et les assassinats au Maroc. Leur grève est soutenue par des personnalités comme le géographe Jean Dresch, le spécialiste du Proche-Orient et de l’islam Maxime Rodinson, le philosophe François Châtelet…

À partir de 1975, Hassan II coupe court à toutes les revendications en lançant une grande mobilisation et la « Marche verte » pour la « récupération du Sahara occidental » et la sauvegarde de « l’intégrité territoriale ». Il parvient ainsi à susciter un sursaut national qui consolide son pouvoir. Un Maroc nouveau apparaît après les années de plomb, et les résidents de la Maison du Maroc se sentent concernés par ce qui se passe au pays. Des débats passionnés s’y tiennent, au cours desquels il n’est plus question d’opposer la République à la monarchie. Le changement paraît possible au sein d’un régime monarchique. Un concept nouveau prend forme au cours des discussions, celui de nation. La nation telle qu’elle était conçue lors de la lutte anticoloniale laissait la place à un « nous » inclusif dans lequel l’institution royale a toute sa place. Mais ce glissement suppose un dépassement de toutes formes d’opposition pour un « consensus national » voulu par Hassan II.

Les nouveaux résidents venus du Maroc sont très imprégnés par cet enthousiasme patriotique et adhérent à cette « aventure citoyenne ». En outre, la question du Sahara occidental devient centrale dans les préoccupations des résidents, ainsi que la dissolution de l’UNEM. Lors des débats, les notions de révolution et de peuple sont déconstruites, et beaucoup se demandent comment articuler patriotisme et progressisme. Les partisans de l’autodétermination du peuple sahraoui clament leur indépendance vis-à-vis de l’Algérie, tandis que les partisans de la marocanité du Sahara fournissent des efforts pour se distinguer de l’État marocain. Hassan II autorise le retour à la légalité de l’UNEM en 1978. La Maison du Maroc cesse d’être un bastion hostile à l’État. Le « consensus national » laisse entrevoir une mue d’un watan conservateur fondé par Hassan II vers un watan citoyen.

Le temps de la normalisation

Au début des années 1980, le déficit financier de la Maison du Maroc est tel que la fondation nationale de la Cité U menace le pavillon de fermeture définitive. L’État marocain accepte d’éponger la dette et confie la réhabilitation des bâtiments à André Paccard, le décorateur du roi. C’est le retour en force du Palais, avec un nouveau directeur marocain, Driss Amor.

Les événements politiques au Maroc auront désormais peu d’effet sur la vie de la maison. L’UNEM qui a du mal à gérer ses contradictions internes ne parvient plus à se positionner dans le champ politique renouvelé par le roi. Le lien entre le syndicat étudiant et les résidents se creuse. La Maison du Maroc devient progressivement un centre culturel officieux, invitant nombre d’intellectuels comme Fathallah Oualalou, Najib Akesbi ou encore Benjamin Stora.

Mais de 1992 à 1995 des islamistes sont élus au comité des résidents. Dix ans avant le Maroc, la mouvance islamiste marginalisait déjà à la Maison du Maroc la mouvance nationale et les défenseurs de la démocratie. L’UNEM bascule dans le conservatisme religieux. L’activisme des islamistes est encouragé par l’image du Front islamique du salut (FIS) algérien qui semblait aux portes du pouvoir au début de la décennie, tandis que la gauche est désarçonnée par la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’empire soviétique ; et les nationalistes arabes sont très affaiblis par la défaite du régime de Saddam Hussein en 1991.

Après la mort de Hassan II en 1999, la Maison du Maroc restera fermée près de sept ans. Lorsqu’elle rouvre ses portes en 2008, une génération d’étudiants très peu politisés prend possession des lieux, marquant une rupture mémorielle avec les aînés. Après la rénovation du bâtiment, sans lieu d’accueil pour les étudiants, sans lieu de sociabilité, sans restaurant, sans projets culturels, alors que la notion de communauté de ses résidents a disparu, la Maison du Maroc est devenue une « belle endormie, que l’administration tente de réanimer » selon la formule des auteurs de cet ouvrage fouillé, précis et bien documenté.

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