
« De cette houle cosmopolite, il ne reste ni nom, ni date, ni récit […] Grâce à ces photos de la preuve, de la trace et du souvenir, se retisse alors le dialogue entre les deux rives méditerranéennes »1. Si une image vaut mille mots, il nous suffit de quelques regards pour évoquer tout un pan de l’histoire de l’immigration française. Et d’histoires personnelles de milliers d’hommes et de femmes abandonnant dans leur parcours d’exilés des dizaines de milliers de photographies prises entre 1966 et 1985 dans le studio Rex.
« De ces photographies, nous n’étions pas les destinataires. Elles sont là, bien malgré elles ou par la force des hasards de l’Histoire, des histoires… Sommes-nous alors transmués en regardeurs insolents, voyeurs, voleurs d’images ? »2. Il y a dix ans, Jean-Marie Donat, éditeur, passionné de photos vernaculaires, achète un lot de négatifs du studio Rex dans le réseau de collectionneurs locaux. Les photographies feront l’objet d’une première exposition lors des Rencontres photographiques d’Arles en 2023 – et d’un catalogue fourni, Ne m’oublie pas, coordonné par Jean-Marie Donat. Leur parcours d’exposition les fait revenir à Belsunce deux ans plus tard, à l’Alcazar.

Belsunce, où se sont trouvés le studio Rex et le lieu d’exposition actuel de son fonds d’archives, est une zone de transit entre la gare Saint-Charles et le Vieux-Port, qui comptait plusieurs hôtels ayant accueilli des milliers d’émigrés lors de leur arrivée à Marseille. Ces archives content une histoire de la France aux noms oubliés, mais dont les regards, les visages et parfois aussi les sourires offerts à l’appareil photo ont résisté à l’épreuve du temps.
Une affaire de famille
Assadour Keussayan, né en 1907, fuit le génocide arménien, et arrive à Marseille dans les années 1920, au cœur du quartier populaire de Belsunce. Après une formation auprès d’un photographe, il ouvre son propre studio, le Rex, en 1933. Il connaît un succès rapide en raison de son emplacement, proche d’un centre administratif où étaient établis les permis de séjour et de travail. Le studio reste ouvert sept jours sur sept, accueillant une clientèle composée à 80 % d’immigrés, majoritairement maghrébins mais aussi subsahariens (Mali, Sénégal, Niger, Côte d’Ivoire) et comoriens. La demande ne faiblit pas. Durant les années 1960 débarquent les premières grandes vagues d’immigration en provenance d’Afrique du Nord, marquées par la fin de la guerre d’Algérie et le besoin en main-d’œuvre immigrée de la France.
Et l’histoire de l’immigration de se mêler à la pérennité du studio. Souvent, le parcours administratif des exilés en transit les amène à rester quelque temps à Belsunce où ils doivent faire leurs papiers, avant de trouver un emploi et de quitter Marseille. Entre-temps, ils passent au studio Rex, pour finaliser leur dossier de demande de permis de séjour, ou s’offrir un photomontage, ou encore des photos studio en famille pour les envoyer à ceux restés au pays.

Assadour Keussayan forme sa fille, Germaine, à la retouche des photographies, et son fils, Grégoire, à la prise de vue, au tirage et à la retouche des montages rehaussés aux pastels, qui feront le succès du Rex. Le studio devient une affaire familiale. « Voir ces portraits de famille des acteurs du studio Rex, c’est assurément lire et comprendre en écho le travail photographique réalisé avec modestie, professionnalisme, et justesse par la famille Keussayan. »
Quarante ans d’archives de l’immigration
« Venir dans son meilleur costume sur cette scène, ce plateau de photographe, c’est investir le théâtre d’un témoignage visuel épistolaire pour annoncer à distance que la famille s’est agrandie, garder trace pour soi d’une union, d’un temps de l’affect que l’on capture pour l’indexer au Panthéon des souvenirs remarquables. » Plus d’une centaine de photos de studio ont été sauvées de l’oubli. À leurs côtés ont également été conservées dans les archives quelque 700 photos de portefeuille, aussi appelées « images-talismans » apportées par les migrants au studio pour en faire des fac-similés. Lorsque leurs propriétaires ne venaient pas les réclamer, la plupart du temps déjà repartis de Marseille, elles étaient conservées par le Rex. Un archivage minutieusement mis en place, à partir de 1965, par Grégoire Keussayan, qui reprend l’affaire familiale jusqu’à sa fermeture dans les années 2000.
Le lot le plus impressionnant est celui des 10 000 photos d’identités destinées à la préparation des papiers administratifs en France. Les hommes et femmes y sont rarement souriants, se tiennent droit devant l’objectif, prennent la pose. Un exercice comme rite de passage universel de tout immigré. À travers leur exposition sur un large tableau noir face au visiteur qu’ils fixent de leur regard prédomine le souci de « lier l’intime à la preuve historique » à travers un « travail mémoriel iconographique de grande ampleur ». Cette exhumation des portraits est celle d’autant d’expériences de l’exil.
« À Belsunce, l’invitation républicaine faite à tout étranger afin qu’il parcoure les moments et les lieux qui le débarrasseront de ses façons, de son statut d’Autre, pour nous rejoindre dans cette claire citoyenneté juridique française, ne fait ni sens ni écho. Désigner ces Autres, en ce lieu, nécessite désormais la reconnaissance en nos espaces de l’existence de communautés étrangères, définitivement à distance de nos conceptions de l’identité nationale »3. Marquée par les vagues d’émigration qui suivent l’indépendance de l’Algérie en 1962, encouragée par les besoins en main-d’œuvre de l’économie française en pleine expansion, Marseille s’impose comme le passage incontournable de dizaines de milliers de Maghrébins. Et le paysage urbain de la ville de se transformer davantage, ses populations émigrées en transit se concentrant dans les quartiers du centre comme Noailles ou Belsunce. « Comme le Chicago des années 1920, Marseille par ce dispositif peut être considérée comme un vaste atelier où des citadins neufs se fabriquent les cadres éthiques, culturels et relationnels d’une “citadinité” à la mesure de leurs échanges. »4

Un « grand comptoir algérien et africain »5 où se développent commerces, boutiques de grossistes et détaillants entre la gare et le port. Mais à la fin des années 1980, l’instauration du visa pour les voyageurs algériens vers la France ralentit l’activité du quartier, alors que ces derniers étaient encore 50 000 chaque semaine à gagner Marseille au début des années 19806. Décélération toutefois relative de l’immigration maghrébine, qui connaît dans les années 1990 un nouvel élan. Comme une mise en abyme, cette exposition est celle du point de jonction de mille trajectoires de migrations qui, à un moment, se sont arrêtées à Belsunce, avant de repartir ou de s’y établir. A l’origine d’ordre pratique, ces photos prises il y a soixante ans sont aujourd’hui des œuvres d’art, témoins d’une mémoire.
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1Le collectionneur Jean-Marie Donat dans l’introduction que l’on peut lire à l’entrée de l’exposition « Ne m’oublie pas – studio Rex, Belsunce Marseille », bibliothèque Alcazar BMVR, 58 cours Belsunce, Marseille, jusqu’au 1er mars 2025.
2Sauf mention contraire, les citations sont extraites des cartels de l’exposition écrits par Émilie Goudal, chercheuse, dont les travaux portent sur l’interpénétration entre art, socio-histoire, politique et enjeux de mémoire(s) depuis le contexte de la décolonisation.
3Alain Tarrius, Michel Peraldi, « Marseille et ses étrangers », Revue européenne des migrations internationales, vol. 11, n°1, 1995.
4Alain Tarrius, Michel Peraldi, « Marseille et ses étrangers », op.cit..
5Alain Tarrius, Michel Peraldi, « Marseille et ses étrangers », op.cit.
6Thibault Bechini, « Empreintes de Marseille migrante (XIXe-XXe siècles) », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, 23 juin 2020.