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Syrie : démantèlement de l’arsenal chimique

Revue de presse du 16 au 22 septembre 2013

Le 14 septembre, le secrétaire d’État américain John Kerry et le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov parviennent à un accord sur le démantèlement de l’arsenal chimique syrien. Leurs propos donnent alors l’impression d’une entente retrouvée. Kerry : «  on est tombé d’accord sur le type et le nombre d’armes chimiques que possède le régime ». Lavrov : «  on est d’accord pour dire que la solution militaire [n’est pas la bonne] ». Kerry : « on est tombé d’accord pour que la Syrie soumette d’ici une semaine une liste complète de ses armes chimiques ». Depuis, le débat s’est déplacé aux Nations unies. Les profonds désaccords entre Moscou et Washington sur une résolution du Conseil de sécurité s’y révèlent inchangés. Lavrov reproche aux États-Unis d’être enfermés dans leur idéologie. Il conteste leur volonté de « diriger la musique au Proche Orient ». Mais où en est l’accord des « on » de ces derniers jours ?

Arguties en perspective

Le processus d’élimination des armes chimiques syriennes prévu par l’accord de Genève du 14 septembre va probablement s’enfoncer dans les arguties. Les garanties de sa mise en œuvre n’ont pas été encore trouvées. Un jeu de cache-cache est à prévoir. Certes, Bachar al-Assad a respecté la première des conditions qui lui ont été posées. Il a donné quelques indications sur son arsenal, une sorte de « divulgation initiale » sans que l’on sache encore si elle satisfait la demande de l’accord de Genève1. Selon des estimations occidentales, il disposerait de 1000 tonnes de gaz sarin, de gaz moutarde et de VX, version plus mortelle du sarin.

La bonne disposition montrée par Assad n’est pas surprenante. Le régime s’est toujours attaché à donner le sentiment qu’il respectait ses obligations. Ces dernières années, il a régulièrement soumis les éléments qui lui étaient demandés par le Tribunal spécial pour le Liban au sujet de l’assassinat de l’ancien président du Conseil des ministres, Rafiq Hariri. De leur côté, les Russes ont offert d’envoyer des experts sur le terrain, voire des militaires et une police militaire pour « assurer la sécurité » des inspecteurs des Nations unies qui se rendront sur place2. Anticipant une réaction négative des Américains et des Européens, ils ont suggéré d’y adjoindre des experts turcs et arabes3. Pour faire bon poids, la Russie a même laissé entendre qu’elle pourrait « changer de position » dans l’hypothèse où Assad « tricherait » dans la mise en œuvre de l’accord de Genève4.

Sans surprise, les premières difficultés se sont retrouvées aux Nations unies. Les Américains, avec l’appui des Britanniques et des Français, souhaitent une résolution contraignante pour Assad, assortie de sanctions au cas où il ne respecterait pas ses obligations. Moscou y voit un « chantage »5 et conteste leur projet qui prévoit le recours au chapitre VII de la Charte des Nations unies, c’est-à-dire à l’usage de la force6. Lavrov reproche aux Américains de rester figés dans leur posture idéologique et de n’avoir jamais changé d’objectif : faire chuter le régime, quitte à « porter des accusations dénuées de fondement » en prétendant détenir les preuves de l’utilisation par l’armée syrienne du gaz sarin. Moscou ne croit pas à la responsabilité d’Assad dans le massacre du 21 août et reste convaincu que c’est la rébellion qui a utilisé l’arme chimique7. Ce ne sont pas les propos de Zaher al-Sakat qui le feront changer d’avis. Cet ancien brigadier général de l’armée syrienne vient de révéler à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques qu’il avait reçu l’ordre, à trois reprises, d’utiliser l’arme chimique contre la population, mais qu’il avait échappé à ces injonctions en utilisant un subterfuge8. Sa déclaration reste sujette à caution.

La Russie a bloqué trois projets de résolutions sur la Syrie depuis les soulèvements de 2011. Il n’y a aucune raison pour qu’elle change d’attitude. L’Assemblée générale donnera plus d’indications sur la position des différentes parties, notamment l’Iran dont le nouveau président, Hassan Rouhani, semble davantage disposé que son prédécesseur à prendre langue avec les Américains et les Européens. Le sentiment général est que Barack Obama rencontrera à cette occasion Rouhani9. Rien n’est moins sûr. Le recevoir serait actuellement perçu comme une erreur supplémentaire. Mais des alliés, comme la Grande-Bretagne ou la France, ou des collaborateurs du président américain pourraient tester Téhéran en marge de l’Assemblée générale ou plus tard. Le dossier syrien est dans tous les esprits, mais d’autres sujets pourraient être abordés, tels le nucléaire iranien, le Hezbollah ou même l’accord de paix entre Israël et les pays arabes10.

Les prochaines semaines devraient montrer combien la mise en œuvre de l’accord de Genève s’avèrera ardue. Déployer en temps de guerre des inspecteurs de l’ONU sur le terrain, leur permettre d’accéder à chaque dépôt d’armes, à chaque centre de recherche et de développement ou à chaque laboratoire prendra du temps et nécessitera de difficiles négociations. Au-delà, l’enjeu sera de déterminer à partir de quel moment le processus de démantèlement des armes syriennes sera enrayé11.

Le désaveu grandissant à l’égard d’Obama

Le président Obama est contesté depuis des mois sur le dossier syrien. Sa diplomatie et sa personne suscitent un important rejet aux États-Unis. La presse n’hésite pas à utiliser un langage apocalyptique pour décrire ses erreurs, pour ne pas dire ses crimes diplomatiques, et leurs conséquences pour l’image et le rôle des États-Unis dans le monde. Le débat sur son recours au Congrès ou sur sa décision de ne pas lancer une attaque militaire, même « incroyablement limitée », ne désenfle pas. Deux de ses anciens secrétaires à la Défense, Robert M. Gates et Leon E. Panetta, ont publiquement critiqué ses choix diplomatiques et politiques12. Michael J. Morell, ancien directeur adjoint de la CIA, a dit son scepticisme à propos de l’accord de Genève. Il ne croit pas qu’Assad se dessaisira de son gaz sarin13, manière de dire que son président est un « naïf ».

Les sondages confortent ces critiques. Ils montrent que la majorité des Américains n’ont pas confiance dans la capacité diplomatique de leur président. 31 % approuvent son action quand 51 % la désapprouvent. Le Congrès n’est pas plus apprécié. À la question de savoir qui d’Obama ou du Congrès est le plus apte à gérer la crise, un peu moins d’un tiers des Américains sont favorables à Obama, un tiers au Congrès et un peu plus d’un tiers n’est sûr de rien. Kerry a des résultats à peine plus favorables14. Pour ses détracteurs, le chef de l’exécutif manque d’aptitude pour gérer les affaires du pays.

PolitiFact est un site internet américain de vérification des promesses et engagements pris par les politiques. Il a comparé les promesses de campagne du président et leur mise en œuvre. Ces promesses étaient au nombre d’environ 500. Le président en a respecté 241 (soit 45 %) et il en a abandonné 118 en chemin (22 %). Sur le quart d’entre elles il a dû accepter des compromis15.

S’il fallait s’en tenir à ce genre de calcul pour juger de la qualité d’un décideur politique, on pourrait penser que 45 % de réussite constitue un bilan honorable. Au-delà des chiffres, sa gestion du dossier syrien a érodé sa crédibilité. Il a perdu sa qualité de commandant en chef que sont traditionnellement les présidents américains parce qu’il n’a pas voulu décider seul d’une action militaire. L’autorisation qu’il a sollicitée du Congrès pour user de la force armée a été jugée naïve. Elle le classe désormais dans une catégorie peu fréquentée et très critiquée : celle des présidents qui, tout en rappelant l’étendue de leurs responsabilités, fixent des limites à leur pouvoir. Le cas n’est pas si fréquent.

Cette rare disposition donne du champ à la diplomatie russe plus ancrée dans la realpolitik. Au travers du cas syrien, la Russie n’est pas redevenue la grande puissance qu’elle a jadis été. Ce sont les États-Unis qui ne sont plus ce qu’ils ont été, ayant perdu leur vision stratégique à long terme et ayant fait preuve de faiblesse16 faute difficilement pardonnable en politique comme en diplomatie. L’idée selon laquelle la Russie n’est pas redevenue subitement l’Union soviétique et Poutine son dernier tsar n’est pas partagée par tout le monde. Moscou apparaît désormais comme l’arbitre des lois de la guerre et des relations entre grandes puissances. Cette perspective est insupportable pour beaucoup17. Très peu nombreux sont ceux qui estiment que la stratégie d’Obama qui consiste à prendre langue plutôt qu’à partir en guerre est suffisamment folle pour réussir18. Rares sont ceux capables d’en tracer un portrait subtil19. En revanche, majoritaires sont ceux qui veulent un président qui gouverne le monde non depuis l’arrière, mais en première ligne. Ils récusent comme chef celui qui accorde sa préférence aux institutions multilatérales comme l’ONU, à la légalité internationale et à l’engagement avec des régimes hostiles comme l’Iran20. Si leur état d’esprit persiste jusqu’aux prochaines élections, le prochain président américain ne ressemblera en rien à l’actuel.

Le déficit d’image de la rébellion

Tout a été dit sur les difficultés de la rébellion à combattre les troupes régulières, son manque d’armements, ses dissensions internes et sa compétition avec les formations djihadistes. La relation qu’elle entretient avec sa direction politique qui réside à l’étranger est à mi-chemin entre coopération et compétition. Représentants civils et combattants sur le terrain ont besoin les uns des autres sans être pour autant en mesure d’entretenir une relation harmonieuse et efficace. La presse n’est pas avare de critiques à leur endroit. Elle n’épargne pas plus les combattants que les responsables du Conseil national syrien qui se rencontrent à Londres ou Paris en passant par Istanbul pour des réunions perçues comme improductives.21. Pour les uns, les hôtels de luxe ; pour les autres, les batailles perdues et le dénuement. La comparaison est largement déplacée. Le plus juste est de rappeler que la rébellion et le régime sont dans une guerre d’usure, que l’Armée syrienne libre n’avance pas et qu’elle subit, ici et là, les assauts de groupes djihadistes. Elle est en voie de délégitimation.

C’est à peine si le nom du nouveau premier ministre, provisoire, est mentionné. Ahmed Tomeh a pourtant été élu le 14 septembre à Istanbul. Mais le Conseil national syrien a trop souvent été accusé de corruption, de favoritisme et d’incohérence pour qu’on y prête attention. Les combattants du terrain lui reprochent d’être inefficace et invisible. Ils craignent aussi que l’accord de démantèlement des armes chimiques du régime, qui vient d’être conclu par Washington et Moscou, les marginalise. Ils ne comprennent pas qu’Assad soit devenu un élément de la négociation. Ils doutent que la conférence internationale de Genève II, censée apporter une solution politique au conflit, leur fasse la part belle22. Ils sont convaincus que la guerre d’usure va se poursuivre dans le pays. Les combattants djihadistes partagent ce sentiment, tout en faisant une autre lecture de l’accord de Genève. Ils y voient la confirmation que les États-Unis et leurs alliés ne souhaitent pas la victoire de la rébellion23. Leur perception est juste si l’on précise que c’est leur victoire que les pays occidentaux souhaitent éviter, pas celle de l’Armée syrienne libre.

Au creux de la vague, le moment est propice pour que l’Armée syrienne libre tente quelques coups d’éclat. Les combats de la semaine autour d’Alep attestent peut-être d’un regain d’énergie de la part de combattants en quête de crédibilité et de soutien. Mais le 18 septembre, l’État islamique d’Irak et de Syrie a pris le contrôle d’Azaz (nord d’Alep), ville jusque-là contrôlée par la rébellion.

La direction politique de la rébellion est aussi perplexe que ses combattants en Syrie. Elle vient de changer de tactique. Elle a accepté de participer à la future conférence de Genève II comme le lui demandait Moscou. Le chef de l’opposition syrienne, Ahmed Jarba, a posé une condition : que la conférence ait pour objectif de créer un gouvernement de transition doté des pleins pouvoirs. Ce qui laisse supposer que l’opposition a accepté la présence des autorités de Damas dans ce gouvernement de transition24.

L’Arabie saoudite : d’une pierre trois coups à trois déceptions

L’occasion serait trop belle. La chute d’Assad, tant souhaitée par Riyad, aurait permis à la fois de se défaire d’un dirigeant « génocidaire » (l’expression est du prince Saoud al-Fayçal, ministre des affaires étrangères), d’enrayer l’expansion du chiisme iranien dans la région et de cantonner le Hezbollah dans ses limites libanaises et à son rôle d’épouvantail pour Israël.

En coulisse, le royaume fournit des moyens militaires et financiers à la rébellion syrienne. Il reconnaît que c’est insuffisant25. Il constate que Washington poursuit les mêmes objectifs, mais avec des moyens plus diplomatiques que militaires. Riyad s’est rangé sans enthousiasme derrière ceux qui ont soutenu l’accord de Genève sur le démantèlement de l’arsenal chimique. Le royaume ne verrait que des avantages à ce que l’accord soit étendu au nucléaire iranien et à l’armement du Hezbollah26. Dans l’immédiat, il espère que le dossier syrien ne sera pas réduit à la question des armes chimiques.

L’Arabie saoudite a été déçue par la décision d’Obama de ne pas utiliser la force contre le régime syrien. Elle perd, provisoirement, sur trois tableaux. Assad reste en place, Téhéran manifeste son désir de s’ouvrir aux Occidentaux et l’accord de Genève fait planer la perspective d’un nouveau bilatéralisme américano-russe sur les affaires du Proche-Orient27. Dans tous les cas de figure, le rôle de l’Arabie saoudite, adapté depuis longtemps à l’unilatéralisme américain, s’en trouverait amoindri.

1Thomas Escritt, « « Syria meets deadline for chemical weapons disclosure », Reuters, 21 septembre 2013.

5« Lavrov Accuses U.S. Of ’Blackmail’ Over Syria UN Resolution », Radio Free Europe, radio Liberty, 22 septembre 2013.

6Charte des Nations unies, chapitre VII, article 42 : « Si le Conseil de sécurité estime que les mesures prévues à l’article 41 seraient inadéquates ou qu’elles se sont révélées telles, il peut entreprendre, au moyen de forces aériennes, navales ou terrestres, toute action qu’il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales. Cette action peut comprendre des démonstrations, des mesures de blocus et d’autres opérations exécutées par des forces aériennes, navales ou terrestres de Membres des Nations Unies. »

7Sergei L. Loiko,« Kremlin lashes out at U.S., says it’s trying to wreck Syria deal », Los Angeles Times, 22 septembre 2013.

11Julie Pace, « For Obama, diplomatic openings on 3 fronts », Associated Press, Yahoo, 22 septembre 2013.

12Thom Shanker, Lauren D’Avolio, « Former Defense Secretaries Criticize Obama on Syria », The New York Times, 18 septembre 2013.

13« No way will Assad give up his nerve gas », Foreign Policy, 17 septembre 2013.

16Dominique Moïsi, « Jimmy Carter Obama », Project Syndicate, 22 septembre 2013.

17Tom Nichols, John Schindler, « America’s Middle East Policy Collapses », The National Interest, 17 septembre 2013.

19Ira Sharkansky, « Musings about America », Shark Blog, 21 septembre 2013.

20Ted Bromund, « After Syrian Confusion, the Obama Doctrine Lies in Ruins », The Foundry (The Heritage network), 21 septembre 2013.

21Kareem Fahim, « Rebels View Coalition Leadership Outside Syria as Detached From the Suffering », The New York Times, 22 septembre 2013.

22Genève I s’est tenu en juin 2012. La date de Genève II reste à fixer.

23Zeina Karam, « AP Analysis : US-Russia Syria deal props up Assad », Yahoo, Associated Press, 20 septembre 2013.

25Fahad Nazer, « Saudi Arabia’s Proxy Wars », The New York Times, 20 septembre 2013.

26Jean Aziz, « US-Russia Syria Deal Affects Saudi Regional Strategy », Al-Monitor, 20 septembre 2013.

27Geoffrey Aronson, « US-Russia Cooperation Opens New Era in Middle East », Al-Monitor, 19 septembre 2013.