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Exposition

Syrie. Maison des rêves, maison des cauchemars

Clin d’oeil poétique au film d’Abbas Kiarostami de 1987, l’exposition « Où est la maison de mon ami ? » présentée jusqu’au 14 avril par la Maison des arts de Malakoff aborde par le thème universel de la maison la guerre, la perte et l’exil forcé, entre souvenirs, rêves et cauchemars, avec vingt artistes syriens installés à Paris, Berlin, Beyrouth, Bruxelles ou Vienne. Entretien avec Véronique Bouruet-Aubertot, co-commissaire de l’exposition.

Randa Maddah, Light Horizon, 2012
Capture d’écran vidéo

Orient XXI. Comment ce projet d’exposition a-t-il vu le jour ?

Véronique Bouruet-Aubertot. — Cette exposition s’inscrit dans la continuité d’une initiative lancée à l’automne 2017. Par capillarité presque naturelle, nous nous sommes retrouvées sept femmes autour d’une table, quatre Françaises, trois Syriennes, sept professionnelles du monde de l’art1. Agir dans notre domaine de compétence a été notre réponse face à la situation à la fois tragique et inacceptable de la guerre en Syrie. Nous avons commencé par organiser des portes ouvertes dans les ateliers des artistes syriens installés à Paris et en région parisienne. Cette première série d’évènements, de février à décembre 2018, a permis de révéler la présence de ces artistes parmi nous et de mobiliser certains acteurs du milieu de l’art français. C’est à la suite de ces portes ouvertes qu’Aude Cartier, directrice de la Maison des arts de Malakoff, nous a proposé d’organiser l’exposition actuelle.

—  Pourquoi ce thème de la maison ?

V. B.-A. — Nous voulions à tout prix éviter un sujet trop lourd qui viendrait accentuer les stigmatisations. Le centre d’art se trouve dans une ancienne maison de maître, et l’idée de la maison avec sa dimension universelle et pertinente lorsque l’on a été forcé à l’exil nous a semblé la thématique à la fois la plus ouverte et la plus juste.

Tammam Azzam, Bon Voyage, Damas, 2013
Impression numérique

— Comment avez-vous sélectionné les œuvres et les artistes ?

V. B.-A. — Les moyens du centre d’art nous ont permis d’élargir nos investigations à d’autres pôles géographiques. Outre Paris, de nombreux artistes syriens se sont installés à Berlin, Beyrouth ou ailleurs. Nous avons pu emprunter leurs œuvres, mais aussi produire certaines pièces comme les installations de Walaa Dakak « Eye and I, de Khaled Dawwa avec La Coalition internationale ou encore On the ropes de Khaled Barakeh. Nous avons cherché autant que possible à montrer toute la gamme d’expressions, extrêmement riche, que font émerger aujourd’hui les artistes syriens.

— Comment caractériser les œuvres exposées à Malakoff ?

V. B.-A. — Ce qui frappe d’emblée peut-être c’est la diversité des médiums utilisés, de la vidéo à l’installation en passant par la photographie, la peinture, la gravure, le dessin ou la sculpture. Également la force et la puissance d’œuvres qui ont en commun de sublimer l’expérience, aussi traumatique soit-elle. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas un catalogue des horreurs de la guerre que l’on trouve ici. Au contraire, sans éviter la douleur que créent la barbarie, l’injustice, la privation de liberté, ces œuvres frappent souvent par leur douceur, leur poésie, leur subtilité, leur délicatesse, leur humour. C’est probablement ce qui les rend si touchantes, si bouleversantes même. Quand Khaled Barakeh suspend tout le mobilier d’une pièce à un fil pour traduire le déracinement, quand Randa Maddah fait le ménage dans une maison en ruine comme si elle était toujours intacte ou quand Tammam Azzam fait voyager un immeuble éventré dans le ciel par la magie d’un bouquet de ballons, le message n’en est que plus fort.

Bissane Al-Charif et Mohamad Omran, Sans ciel, 2014
Film en stop-motion

— En quoi ces artistes syriens constituent-ils ensemble une scène artistique ?

V. B.-A. — Avant la Révolution et la guerre, il existait en Syrie, malgré la dictature et la censure, une scène artistique active qui continue de s’exprimer. Tous les artistes réunis ici ont fait l’école des beaux-arts de Damas. Hormis Khaled Takreti et Najah Al Bukai qui appartiennent à la génération précédente, tous ont entre trente et quarante ans.

Pour autant, il n’y a pas de mouvement ni d’école aujourd’hui, mais plutôt un vécu commun, même si chacun a traversé les évènements différemment, de l’extérieur ou de l’intérieur, en subissant la violence à des degrés différents. Nous avons surtout cherché à révéler la présence de ces artistes et à montrer comment chacun, avec un parcours artistique et de vie qui lui est propre, exprime une sensibilité, élève une voix, donne naissance à une œuvre qui tend à l’universel et parle à chacun d’entre nous.

Sulafa Hijazi, Sans titre, 2012
Impression numérique

— Vous organisez le 1er mars une journée d’étude sur la situation de l’art contemporain syrien. De quoi s’agit-il plus précisément ?

V. B.-A. — Un autre temps fort de nos actions est cette journée d’étude qui réunira le 1er mars à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris des universitaires, des artistes, des commissaires d’exposition, des responsables culturels et d’associations autour de quatre grands thèmes de réflexion :

➞ l’art en Syrie avant 2011 ;
➞ les nouveaux lieux de l’art syrien ;
➞ l’art comme expression politique ;
➞ l’art au Proche-Orient entre résistance et résilience.

Le partage de connaissances et d’expériences de toutes ces personnalités installées en France et ailleurs devrait permettre de nombreux échanges, mais aussi de brosser un panorama de la situation de l’art contemporain syrien.

Khaled Takreti, Baluchons, 2016
Courtesy Galerie Claude Lemand
© Guillaume Bounaud

— Quels sont vos prochains objectifs ?

V. B.-A. — Nous venons de nous constituer en association, ce qui va nous permettre de recevoir des dons et de structurer davantage notre action. Notre association Portes ouvertes sur l’art d’ailleurs et d’ici réunit les membres de notre collectif initial, mais aussi d’autres personnalités du monde de l’art. Notre projet est de continuer à soutenir les artistes syriens, mais aussi de nous intéresser à des artistes de toutes nationalités en situation d’exil ou précaires. Créer des ponts entre ceux d’ailleurs et ceux d’ici, tel est notre objectif. Les moyens pour favoriser la mise en relation avec le milieu culturel français peuvent être multiples : expositions, bourses, résidences, accompagnement avec une formule de parrainage… Nous sommes en train de réfléchir à ce que nous allons privilégier, selon les opportunités et les volontés, dans le futur.

1Paula Aisemberg, ex-directrice de La Maison rouge, Dunia Al-Dahan, coordinatrice de projets culturels, Véronique Bouruet-Aubertot, journaliste et commissaire d’exposition, Pauline de Laboulaye, présidente d’honneur de l’association des amis de La Maison rouge, Randa Maddah, artiste diplômée de l’École des Beaux-Arts de Damas et étudiante à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, Véronique Pieyre de Mandiargues, ex-présidente de l’association des amis de La Maison rouge.

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