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Tunis rêvée par des artistes

L’association « L’Art Rue » · L’association L’Art Rue, créée en 2007 par Selma et Sofiene Ouissi, danseurs chorégraphes, est installée depuis 2015 à Dar Bach Hamba, une demeure historique au cœur de la médina de Tunis. Elle y accueille régulièrement des artistes en résidence, organise des débats et des rencontres, des animations artistiques auprès des enfants des quartiers, et produit des spectacles. C’est un espace qui se veut en lien avec son environnement urbain.

Affiche du festival Dream City 2019

En 2007, lors d’un passage radio sur les ondes nationales, la danseuse et chorégraphe Selma Ouissi est censurée alors qu’elle appelle les artistes à une marche pacifique dans les rues de Tunis pour rendre visibles les métiers artistiques. Selma et son frère Sofiene organisent cette même année la première édition de Dream City, un festival d’art « en espace public » qui accueille une trentaine d’artistes tunisiens invités à réfléchir et travailler autour du triptyque Ville-Art-Espace. Une démarche artistique citoyenne et collective pour se réapproprier un espace public qu’ils estiment confisqué par le politique est lancée, et L’Art Rue est créée.

Sous le régime autoritaire de Zine El-Abidine Ben Ali, la scène artistique et culturelle est subjective et appréhendée avec des outils obsolètes, décalés par rapport à l’innovation et la créativité qui existent en Tunisie. En convoquant tout à la fois l’anthropologie, la sociologie, la philosophie et l’histoire des arts (plastiques et visuels), l’association propose une autre façon de penser l’artiste dans la société. Partant du postulat que la société tunisienne figée par le patriarcat est conduite à une faillite éducative, L’art Rue va ouvrir plusieurs projets pour réconcilier sur un même territoire — celui de la médina de Tunis — culture, éducation, politique et vivre-ensemble.

L’artiste au cœur de la cité

Depuis 2007, l’Art Rue a accueilli 187 productions artistiques. L’un des piliers de l’association est l’élaboration et le soutien au processus de création. Ainsi les résidences d’artistes ouvertes aux artistes habitant en Tunisie (une seule par an est ouverte à un artiste étranger) leur permettent de travailler dans la médina, au contact de la population dont ils s’inspirent dans leur production artistique.

Des artistes aux pratiques diverses ont bénéficié de ces résidences, comme Benjamin Perrot et son « atelier de design participatif » El Warcha, la plasticienne Sonia Kallel sur l’artisanat de la chéchia, le collectif de danse/théâtre Corps citoyen, la plasticienne Héla Ammar qui a travaillé avec de jeunes chômeurs de la médina, Nidhal Chamakh, ou encore le performeur et chorégraphe Boyzie Cekwana sur la question de la « différence réprimée ou de la conformité forcée », et de la violence subie par les minorités. À chaque fois, l’artiste est accompagné par l’équipe de l’Art Rue qui lui apporte un soutien logistique et lui permet de débattre et d’échanger tout au long de sa recherche.

Il ne s’agit pas de plaquer une approche artistique dans un espace, mais plutôt de réfléchir au rôle et à la place de l’artiste dans cet environnement urbain particulier. Dans ce sens, l’Art Rue a initié plusieurs programmes, comme une formation d’« artiste citoyen » en partenariat avec la Formation supérieure d’art en espace public FAI-AR de Marseille sur la thématique « Conflits et résistances : l’artiste citoyen et l’espace public tunisien ».

Par ailleurs des rencontres sur le statut de l’artiste ont lieu afin de croiser les approches et les perspectives et d’essayer de définir un statut de l’artiste viable qui lui permette d’être un citoyen à part entière et de pouvoir vivre de son art en Tunisie. L’artiste devient un acteur du développement de l’espace urbain dans lequel il évolue et partage son expérience avec le public, en particulier dans des collaborations éducatives.

L’éducation au cœur

La culture est intimement liée à l’éducation pour l’association. L’ouverture d’esprit, l’échange, la pluralité et la confrontation des idées doivent construire le futur citoyen. Ainsi, à Dar Bach Hamba, des ateliers artistiques gratuits à destination des enfants de 6 à 12 ans se mettent en place, animés par des artistes bénévoles ou en résidence qui travaillent avec eux pour les sensibiliser à leur pratique. En explorant la littérature, les arts plastiques ou la danse contemporaine, l’enfant découvre ce qui l’entoure, apprend à comprendre le monde et bénéficie d’une ouverture d’esprit que l’éducation nationale ne prend pas en charge.

L’initiative « Change ta classe ! » s’inscrit dans cette démarche d’apporter la culture à l’école en aménageant au sein de groupes scolaires une salle consacrée à la pratique artistique, arts plastiques comme arts vivants. Depuis 2016, l’Art Rue travaille chaque année sur quatre écoles pour aménager ces nouveaux espaces. Cette initiative, comme toutes celles initiées par l’association, n’est pas un évènement ponctuel mais se veut pérenne. Le travail en amont avec parents, corps enseignant et élèves est indispensable car le choix d’élaborer ensemble, de se confronter à l’autre dans la mise en place d’un projet est un axe majeur de la vision que porte l’association sur l’éducation et la culture.

Au-delà des axes artistiques et culturels, l’association l’Art Rue entreprend toute une réflexion sur l’espace. Fondée par deux chorégraphes qui travaillent sur les liens entre le corps et l’espace, le déplacement, la rencontre avec l’Autre dans ce même espace, l’association est en questionnement permanent sur les liens entre la société et l’espace qu’elle occupe, et de quelle manière la pratique artistique peut analyser et apporter des réponses à cette question. À cet effet, est née en 2010 la revue gratuite Zone artistique temporaire (Z. A. T), pour partager avec le public les expériences d’artistes, de penseurs, d’acteurs de société civile, et d’universitaires sur l’urbain. Dans cette revue, publiée au moment du festival Dream City, l’idée de départ est d’inventer une autre ville où l’art est un facteur de réflexion et de construction sociétale. Cette année, au sein du festival, les « Ateliers de la ville rêvée » ont proposé une réflexion autour de la question : « Quelle ville de Tunis voudrions-nous créer pour demain ? »

Dream City est devenu un rendez-vous incontournable, par sa forme où le public déambule à la rencontre des œuvres, mais aussi par son accès à l’espace urbain (la plupart des œuvres sont en libre accès et investissent différents lieux de la médina), par son approche résolument participative et enfin par sa volonté de mettre l’art et le politique au centre de la création. Comme l’écrivent Jan Goossens, le directeur du festival, et Selma et Sofiane Ouissi dans un éditorial :

Dream City est un festival de créations contextuelles et uniques, plus que jamais, et pas comme les autres. Les artistes ont été et seront là, de nouveau et à chaque fois, pendant deux ans. Ce sont elles et eux qui apportent et créent écoute et empathie, transformation et poésie. Nous nous exprimons et nous nous battons pour une Tunisie qui ne se construira pas sans ces valeurs là.

Des partenariats avec des institutions comme l’(Open Society Foundations et la fondation Drosos ont permis de renforcer les programmes en lien avec la société civile. Par ailleurs l’Union européenne accompagne L’Art rue dans son engament éducatif, et le fonds norvégien Mimeta permet de renforcer la dimension culturelle des projets. Dans une région où la structuration du domaine culturel avec des politiques adaptées et viables est à peine esquissée, la configuration et les objectifs de l’Art Rue avec des soutiens privés comme publics pourraient être repris dans d’autres pays afin de s’appuyer sur l’économie créative pour la construction de scènes artistiques accessibles au plus grand nombre.

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