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Témoignage

Abderrahmane Youssoufi, une synthèse maghrébine

Abderrahmane Youssoufi fut une figure majeure des combats pour l’indépendance, la démocratie et le socialisme au Maroc. Résistant, militant, avocat, dirigeant de l’opposition et premier ministre d’un gouvernement d’alternance, il symbolisait deux valeurs négligées : le devoir et l’honnêteté.

STR/AFP (2018)

Ingénieur du secret, durant de longues années dans l’opposition, Abderrahmane Youssoufi a choisi de tirer sa révérence discrètement à l’âge de 96 ans. Père fondateur de l’indépendance et de l’idée maghrébine, ses aspirations qui l’ont propulsé dans les rangs de la résistance sont les mêmes que celles qui l’ont amené à se retirer de la vie publique. L’occupation, les années de plomb, la clandestinité, la prison, les options révolutionnaire et démocratique, les luttes intestines, la raison d’État, la présidence du gouvernement, la quarantaine politique… n’ont pu réduire son influence dans le temps et parmi les différentes générations ni altérer l’autorité morale de celui qui incarne la « synthèse » marocaine et maghrébine.

Né à Tanger en 1924, Abderrahmane Youssoufi rejoint la résistance dans les zones d’occupation française et espagnole qui avaient dépecé le Maroc en 1912. Il est enrôlé en 1944 à Casablanca, l’année du Manifeste de l’indépendance1, qui éveillera la conscience nationale et fera la jonction entre les populations urbaines, la lutte armée et le palais royal.

D’origine modeste, le jeune Youssoufi évolue au sein de l’Armée de libération nationale en compagnie de son chef redoutable Mohamed Basri alias « L’Fqih ». Il s’intègre à la bourgeoisie intellectuelle via le parti de l’Istiqlal et son leader Mehdi Ben Barka, son professeur de mathématiques dans le prestigieux lycée Moulay Youssef de Rabat.

Exclu de l’université à Paris

Dans les années 1950, il rejoint Paris pour faire son droit avant d’être exclu de l’université pour « activités subversives » anticoloniales. Il revient à Tanger pour exercer la profession d’avocat, devient bâtonnier et participe à la fondation de la très influente Union des avocats arabes qu’il mettra au service de la libération des peuples colonisés. Cette période l’impose comme un cadre de la résistance marocaine et un allié de la révolution algérienne, mettant en relation les leaders du Front de libération nationale (FLN) algérien et le roi Mohamed V du Maroc, organisant par ailleurs le congrès unitaire du Maghreb arabe en 1958.

L’indépendance du Maroc fait jaillir les contradictions idéologiques au sein du mouvement national. Abderrahmane Youssoufi opte pour la clarification à travers l’Union nationale des forces populaires (UNFP), qui fait le choix de l’option socialiste inscrite dans le continuum de la libération. Avec les nationalistes Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid ou Abdallah Ibrahim, les dirigeants de l’action armée, les théologiens rationalistes comme Cheikh Al-Islam ou les syndicalistes représentés par Mahjoub Ben Seddik et la tendance marxiste d’Omar Bendjelloun, Youssoufi est l’un des fondateurs du plus grand parti de masse et d’intellectuels qu’a connu le Maroc contemporain.

Pendant que ses camarades dirigent le gouvernement socialiste durant la courte expérience de 1960, qui jette les jalons du souverainisme économique et de la réforme agraire avant qu’il ne soit renversé par le « fait du prince », le bâtonnier Youssoufi se consacre au parti et à la défense des droits humains. Le boycott de la Constitution octroyée de 1962, la falsification des élections en 1963, son procès inique de la même année aux côtés de Ben Barka, Basri et Bendjelloun condamnés à la peine capitale, le poussent à un exil forcé. L’assassinat de Mehdi Ben Barka, deux ans plus tard, imposera un clivage au sein de l’UNFP, entre les tenants de l’option révolutionnaire et ceux de l’option démocratique.

Aux côtés de la famille Ben Barka

Abderrahmane Youssoufi sera le dirigeant politique du Tanzim, l’organisation révolutionnaire parallèle de l’UNFP à l’étranger2, aux côtés de Mohamed Basri qui en était le responsable « logistique ». Entre Paris et Le Caire, le « camarade Abderrahmane » est un activiste infatigable. D’une réunion clandestine avec les cadres du parti à Damas à l’accueil de Che Guevara à Alger, il est au service d’un autre Maroc, d’un Maghreb animé par les valeurs de justice et de socialisme. En tant qu’avocat et figure de l’opposition, il prendra la défense de la famille Ben Barka lors du procès d’assises à Paris en 1966 aux côtés de Me Maurice Buttin. Il le charge par la suite de se rendre à Madrid pour enquêter sur le rapt de Saïd Bounaïlat et Ahmed Bendjelloun, dans ce que la presse internationale avait qualifié de « seconde affaire Ben Barka »3

Il intervient aussi auprès des instances de l’ONU en faveur de centaines de disparus. Au procès de 1973, le ministère public requiert contre lui la peine capitale, alors que nombre de ses camarades sont torturés, exécutés ou incarcérés. Le prix payé par le parti et les militants l’amène à opérer une autocritique, qui consiste en une rupture avec la démarche révolutionnaire et l’adoption définitive de « la stratégie de la lutte démocratique » portée par l’UNFP dès 1972, entérinée lors de son congrès extraordinaire qui donne naissance à l’Union socialiste des forces populaires (USFP) en janvier 1975.

C’est un tournant majeur dans la vie du socialisme marocain, qui sera frappé par l’assassinat quelques mois plus tard d’Omar Bendjelloun, la dynamo idéologique du mouvement, perpétré par la police politique marocaine de l’époque, le Cab-1 dirigé par le général Ahmed Dlimi, avec la complicité de la chabiba islamiya (jeunesse musulmane). Cette élimination déclenche un long processus électoral et des ruptures à l’intérieur de l’USFP. Youssoufi va y faire face sans organiser des élections biaisées et sans entrer dans des combats fratricides. Ombre vertueuse d’Abderrahim Bouabid qu’il considérait en cette période d’action légaliste comme « le leader incontestable de l’Ittihad »4, et après les obsèques légendaires de ce dernier en 1992, Abderrahmane Youssoufi finit par prendre la direction de l’USFP.

Cette année-là marque ma première rencontre avec ce géant du socialisme, à l’occasion de ses condoléances pour le décès de ma grand-mère, la mère d’Omar et Ahmed Bendjelloun, une femme qui avait connu les prisons pour rendre visite à ses enfants et qui avait choisi de mourir le même jour qu’Abderrahim Bouabid. Youssoufi, qui venait de prononcer l’élégie de son compagnon devant des centaines de milliers de partisans, avait pris le soin de se recueillir quelques heures plus tard sur la tombe de la mère de ses camarades, en toute intimité fraternelle.

Le retour de Mohamed Basri et d’Abraham Serfaty

Affaibli une fois de plus par la mort prématurée d’Abderrahim Bouabid après les guerres d’usure avec le pouvoir et les luttes intestines, l’Ittihad n’en perd pas pour autant sa légitimité politique et populaire, ce qui amène le roi à faire appel à lui. Un quinquennat de tergiversations, d’exil volontaire, de révisions constitutionnelles, de négociations entre les anciens rivaux finit par aboutir au « gouvernement d’alternance » en 1998. Abderrahmane Youssoufi accepte de former un gouvernement avec l’ancien ministre de l’intérieur Driss Basri, âme damnée du pouvoir durant 25 ans, et des partis dits « administratifs »5, experts en ingénierie de la fraude électorale, qui ont bafoué la volonté populaire durant la même période. Un esprit de réconciliation imposé par le poids du premier ministre de 73 ans domine alors l’environnement politique au Maroc, rythmé par la critique de la gauche non gouvernementale, l’embuscade des islamistes et l’apparition d’une meute d’opportunistes qui submergent les instances partisanes et la technostructure.

Le gouvernement Youssoufi a réussi certaines formes de justice transitionnelle par la réintégration de milliers de fonctionnaires expulsés abusivement pour leurs positions politiques, la grâce des exilés et détenus dont le retour de Mohamed Basri ou Abraham Serfaty, l’élaboration d’une vérité partielle sur les exactions contre les droits humains durant les années de plomb, la réduction considérable de la dette publique, la réhabilitation de la confiance politique parmi les jeunes générations, la diversification de la presse écrite ou encore l’avancement des négociations sur le Sahara occidental et du dialogue intermaghrébin.

Cette parenthèse désenchantée se referme avec un « cafouillage électoral » en 2002. D’origine nationaliste commune et traditionnellement candidats dans un front programmatique commun, L’USFP et l’Istiqlal se retrouvent ex aequo et en opposition. Youssoufi est écarté de la présidence du gouvernement en faveur d’un homme d’affaires apolitique, Driss Jettou ; il se retire alors de la vie politique.

« Comment ont-ils fait pour s’enrichir ? »

D’un caractère austère marqué par une probité naturelle, ce grand militant ne daigne pas encaisser les « dédommagements martyriels » de l’instance Équité et réconciliation, qu’il reverse à des organisations à vocation universelle6. Prenant du recul dans ses retranchements casablancais et cannois, il observe le spectacle d’une scène politique dévastée par l’agonie et la prédation, qui oscille entre la disparition de ses compagnons les uns après les autres et ceux qui s’enfoncent dans un « processus démocratique » pris en tenaille entre le néolibéralisme et le fondamentalisme. Il refuse les apparitions publiques sauf pour rendre hommage à ses amis, comme Ahmed Ben Bella, le premier président algérien, ou l’intellectuel organique de l’USFP Mohamed Abed El-Jabri, et continuer de promouvoir la réconciliation maghrébine.

Lors du cinquantenaire de la disparition de Mehdi Ben Barka en octobre 2015, Me Youssoufi m’avait sollicité pour participer à l’organisation d’un rassemblement national d’hommage au leader tiers-mondiste, dans lequel nous allions apprendre, quelques heures avant son commencement et dans la stricte tradition clandestine, que le roi Mohamed VI serait présent par une lettre adressée au peuple de l’Ittihad. Quelques mois auparavant nous avions reçu, ma mère et moi, une lettre royale à l’occasion du décès de mon père Ahmed, militant de l’UNFP de la première heure jusqu’en 1992 où il fonde le Parti de l’avant-garde, aujourd’hui pilier de la Fédération de la gauche démocratique7. J’avais rendu visite à Abderrahmane Youssoufi pour l’inviter à la commémoration de mon défunt père et au détour de notre conversation, il me posait cette question qui s’apparentait à de la naïveté, mais qui recouvrait toute sa dimension existentielle : « Mahmoud, peux-tu m’expliquer comment ils ont fait pour s’enrichir ? »

Cette question m’avait bouleversé, me renvoyant à mon père qui m’avait légué un compte de 1,34 dirhams et deux prénoms, « Omar » en référence à son frère dirigeant de l’option démocratique assassiné en 1975 et « Mahmoud » à celle de son compagnon de l’option révolutionnaire tombé au champ d’honneur dans les hauteurs de l’Atlas en 1973. Elle m’avait fait comprendre qu’une génération de patriotes était en voie de disparition. Entre sa quête de survie pour défendre un peuple laissé à l’abandon et sa confiance abusée, il n’avait pu protéger son projet politique de la déchéance morale, bien que son autorité symbolique soit restée intacte.

L’homme de la synthèse

Me Youssoufi me reçoit des années plus tard pour m’offrir les trois tomes de son ouvrage consolidant sa mémoire centenaire. Il m’apprend que dans une volonté de passer le témoin, lors de sa réunion avec Abderrahim Bouabid et Mohamed Basri à Paris en préparation du congrès extraordinaire de l’USFP de janvier 1975, le triumvirat voulait qu’Omar Bendjelloun soit le premier secrétaire du parti. Le quadragénaire assassiné quelques mois plus tard avait refusé cette responsabilité, considérant les blessures physiques et morales causées par la torture et son respect indéfectible à Abderrahim Bouabid qu’il considérait, avec un sens aigu du pragmatisme et au-delà du lien affectif, « seul à même de rassurer Hassan II ».

Moi qui avais connu les parloirs de prison pour rendre visite à mon père, et défilé au 1er mai ou en soutien à la Palestine dès l’âge de cinq ans, je n’avais toujours pas compris que l’Ittihad était un océan historique complexe qui gardait ses aspects énigmatiques non encore élucidés, surtout que les concurrences mémorielles et les falsifications n’ont pas encore abandonné leurs entreprises révisionnistes.

Youssoufi, l’ancien résistant, militant, dirigeant de l’opposition et du gouvernement d’alternance, a symbolisé l’ère post-Hassan II, il en était même la caution morale. Il matérialisait deux valeurs essentielles : le devoir et l’honnêteté. Le devoir de résister à l’occupant et au despotisme, de mettre en place la concorde nationale. L’honnêteté de préserver une certaine distance avec l’intérêt personnel et la politique politicienne. Entre les hommes d’État et les responsables politiques, les révolutionnaires et les réformistes, les Maghrébins et les culturalistes, les panarabes et les nationalistes, les légalistes et les clandestins, les conservateurs et les progressistes, les socialistes et les libéraux, le peuple et la monarchie, il incarnait incontestablement la « synthèse » de ces contradictions qui se nourrissent les unes des autres, immortalisée dans cette image étonnante où l’on voit le roi du Maroc Mohamed VI au chevet de celui qui lui a été présenté par son père Hassan II comme un « trafiquant d’armes ».

À l’occasion de la présentation de ses mémoires au théâtre Mohamed V à Rabat en 2018, Felipe Gonzales, l’ingénieur de la transition démocratique espagnole, dira devant des milliers de personnes : « Mon ami Youssoufi a passé un siècle à faire avancer la démocratie et des années pour présenter ses mémoires aux nouvelles générations. Donald Trump pense qu’il peut changer le monde en un tweet. » Avec son sens de la pondération, le grand militant fut souvent incompris, parce que silencieux et parfois opaque, mais il a réussi le pari de ne pas confondre le temps long et l’absurde, de concilier l’expérience du pouvoir et les honneurs de l’opposition, d’établir pendant 75 ans la synthèse politique d’une nation millénaire. À l’homme qui a représenté un espoir marocain et maghrébin, les canons de la démocratie et de la révolution rendent hommage aujourd’hui.

1Le 11 janvier 1944 des nationalistes intellectuels urbains comme Mehdi Ben Barka, Allal El-Fassi et Abderrahim Bouabid vont signer le « Manifeste de l’indépendance » qui appelle au retrait des forces coloniales franco-espagnoles et la restauration du pouvoir monarchique [[Mustapha Bouaziz, Les manifestes de l’indépendance, Zamane, 2014.

2L’UNFP avait une organisation paramilitaire basée dans le monde arabe et en Europe jusqu’en 1973. Voir Mehdi Bennouna, Héros sans gloire, Édition Tarik, 2002.

3Mohamed Ajjar alias « Bounaïlat » et Ahmed Bendjelloun alias « Abdelmoumen » sont enlevés à Madrid en 1970 par Francisco Franco pour être livrés au général Mohamed Oufkir [[Voir archives du Monde janvier/février/mars 1970 ; Maurice Buttin, Ben Barka, Hassan II, De gaulle. Ce que je sais d’eux, Karthala, 2015.

4« Ittihad » traduit par « Union », abréviation des partisans pour désigner de manière interchangeable l’UNFP et l’USFP qui en est la continuité ; entretien avec Abderrahmane Youssoufi en 2015.

5« Parti administratif » désigne les machines électorales sans légitimité politique de l’ex-ministre de l’intérieur Driss Basri orientées contre les partis du mouvement national.

6Instance Équité et Réconciliation, institution publique instaurée en 2004 pour faire la vérité sur les années de plomb.

7Front partisan issu des scissions de l’Ittihad : Parti socialiste unifié, Congrès national ittihadi, Parti de l’avant-garde démocratique socialiste.

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