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L’Algérie malade du choléra

Depuis le mois d’août, cent personnes ont été contaminées par le choléra en Algérie. Si les autorités affirment désormais que l’épidémie est circonscrite, leur gestion est vivement critiquée. Elle est révélatrice des maux du pays.

Lundi 10 septembre, le ministère de la santé algérien annonce avoir confirmé deux cas de choléra : l’un dans la ville de Aïn Taya, à l’est d’Alger, et l’autre à Oran. Les autorités insistent : ce sont des « cas sporadiques » et l’épidémie « touche à sa fin ». Depuis le 7 août, le pays fait face à l’apparition de cas de choléra dans les régions du centre du pays. Selon un bilan provisoire, en un mois, plus de 200 malades ont été hospitalisés. Pour 98 d’entre eux, les analyses confirment la contamination par la bactérie.

Début août, plusieurs personnes d’une même famille se rendent à l’hôpital d’Aïn Bessem, affectées par ce qui ressemble à une intoxication alimentaire. Dans cette ville de plus de 40 000 habitants à 100 kilomètres au sud d’Alger, comme dans le reste du pays, les intoxications liées à la mauvaise conservation des aliments et aux ruptures de chaines de froid sont fréquentes l’été. « Les médecins ont suspecté des cas de choléra et transmis les analyses à l’Institut Pasteur », affirme un employé qui requiert l’anonymat. Deux personnes âgées décèdent après leur hospitalisation. Les services épidémiologiques demandent une enquête et font des prélèvements dans les réseaux hydriques où cette famille aurait pu s’approvisionner en eau. Les médias s’inquiètent et évoquent une « maladie mystérieuse ». Le correspondant local du quotidien francophone Le Soir souligne pour sa part que les membres de la famille semblent avoir été contaminés par cette maladie les uns après les autres, ce qui a provoqué la panique dans la commune. Dix jours plus tard, la Direction de la santé publique de la région de Bouira annonce que plusieurs patients ont été évacués vers l’hôpital spécialisé El-Kettar, dans la capitale, et que pour les autres, il ne s’agit que de gastro-entérite aiguë.

Déclarations contradictoires

Pendant ce temps, à Blida, la région qui borde la capitale par son côté sud, cinq membres d’une même famille sont eux aussi hospitalisés pour de violents vomissements et diarrhées. Le journal Echourouk, quotidien arabophone au plus fort tirage du pays parle de « mystérieuse épidémie ». Le 20 août, à la veille de la fête de l’Aïd, l’Institut Pasteur algérien et le ministère de la santé organisent une conférence de presse. « Les analyses préliminaires ont suffi à prouver qu’il ne s’agit nullement de cas de choléra », déclare Zoubir Harat, le directeur de l’Institut Pasteur, qui dit privilégier la piste d’intoxications alimentaires. Deux jours plus tard pourtant, des dizaines de personnes sont hospitalisées en urgence à l’hôpital de Boufarik qui dépend de la région de Blida. Le lendemain, une nouvelle conférence de presse est organisée. Les autorités annoncent 88 hospitalisations et 41 cas confirmés de choléra dans les régions de Blida, Bouira, Alger et Tipaza. Zoubir Harat prend la parole : « Il faut dire que les cas de choléra ne concernent pas uniquement l’Algérie. Il y a certains pays qui ont enregistré des cas de choléra au début de cette année. Comme le Yémen, le Tchad et le Niger. Certains pays ne déclarent pas le choléra. En Algérie, c’est une maladie à déclaration obligatoire. Nous avons eu le courage de le déclarer ».

Ce jeudi soir là, dans la presse comme sur les réseaux sociaux, les réactions sont virulentes. L’Algérie n’a pas connu d’épidémie de choléra depuis vingt ans. Mais surtout, les autorités sont pointées du doigt, accusées d’avoir caché l’épidémie alors que les deux jours de l’Aïd sont pour les Algériens synonymes de déplacements pour rendre visite à leurs proches. Malgré l’officialisation — tardive — de l’épidémie, les médias officiels restent discrets. « On nous disait qu’il ne fallait pas inquiéter les gens », raconte un journaliste. Les causes de l’apparition de la maladie ne sont pas claires, même si l’Institut Pasteur dit privilégier la piste alimentaire, et notamment, celle de fruits et légumes contaminés par des eaux usées. Le lendemain matin, dans le quartier de Cheraga, Lamia fait le plein d’eau de Javel au supermarché : « Je vais en mettre dans l’eau du bain des enfants. J’ai lu hier sur Facebook que l’eau était responsable. Alors on va boire de l’eau minérale. Sur les réseaux sociaux, les pastèques et les melons sont aussi considérés comme potentiellement dangereux.

Dimanche 26 août, à l’hôpital spécialisé d’El-Kettar, sur les hauteurs d’Alger, tout semble calme. Pourtant, à l’intérieur, des hommes en combinaison blanche circulent : « Je ne suis pas médecin, je suis plombier, explique l’un d’eux. Mais on a peur de la maladie, alors on a demandé à être protégés ». Le propriétaire de la boutique à l’entrée de l’hôpital a installé un seau d’eau et de Javel sur le sol : « Après chaque client, je viens y plonger mes mains, on ne sait jamais », dit-il. Plusieurs patients hospitalisés ont pu rentrer chez eux, affirme un employé.

« En trois jours, tout sera réglé »

À 45 kilomètres de là, à l’inverse, un plan d’urgence a été déclenché à l’hôpital de Boufarik. L’édifice date de l’époque coloniale. Il est fait de petits bâtiments de deux étages. Le service des maladies infectieuses est trop petit pour accueillir tous les patients, alors l’hôpital a isolé une aile entière du bâtiment. Dans la cour, sur des sièges en métal, des familles patientent. « Nous n’avons pas le droit d’entrer », explique une femme, lunettes de soleil et foulard beige. Elle a laissé ses enfants à la maison, pour passer déposer un pack d’eau minérale, de la nourriture et des affaires à ses proches, hospitalisés. « Ma mère et ma sœur sont là depuis deux jours, explique-t-elle. Ma sœur va mieux, mais ma mère est diabétique, son état s’est aggravé ». La grille bleue s’ouvre, une infirmière lui fait signe. Elle se lève, tend les sacs à l’infirmière et repart. Sid Ali aussi est venu apporter de la nourriture à son épouse, hospitalisée depuis plusieurs jours : « On ne sait pas encore, ce qu’elle a, les analyses ne sont pas revenues. Les services de santé sont venus chez moi pour faire une enquête, ils ont pris des photos. Ils ont dit que la maison était propre et que les enfants allaient bien. Je ne sais pas d’où est venue cette maladie ». Des véhicules déposent de nouveaux patients devant le pavillon des maladies infectieuses. Un agent portant un masque et un tablier bleu vérifie qu’il a déjà été vu par un médecin : « Nous avons déclenché un plan Orsec, nous ne recevons plus que les malades avec suspicion de choléra ».

Ce matin-là, le ministre de la santé Mokhtar Hasbellaoui fait sa première apparition depuis l’annonce officielle de l’apparition de la bactérie. Il fait le tour de l’hôpital, donne une conférence de presse, et assure qu’en trois jours tout sera réglé. Les personnels de l’hôpital dénoncent quant à eux le manque de personnel et de moyens pour prendre en charge l’épidémie.

Les autorités ont du mal à expliquer les raisons de l’apparition de la maladie. Après avoir désigné comme responsable une source d’eau dans la région de Tipaza, elles mettent en cause l’irrigation des cultures agricoles et annoncent des contrôles. Problème, le ministère de l’agriculture rétorque que « l’eau d’irrigation absorbée par les plantes ne représente pas de danger pour les productions agricoles et que les fruits et les légumes ne constituent pas un milieu ambiant d’évolution du vibrion cholérique ». Dans un communiqué, le ministère insiste, les irrigations par les eaux usées sont anecdotiques : « les services compétents des secteurs concernés au niveau local ont de tout temps réprimé ce genre de pratique et appliqué les mesures qui s’imposent, en l’occurrence, les poursuites judiciaires, les saisies des équipements d’irrigation et la destruction systématique des cultures ». Les responsables du secteur de l’eau, eux, répètent que l’eau courante n’est pas en cause.

Les théories du complot dominent

Tandis que les responsables se renvoient la balle, dans les rues de la capitale c’est plutôt la théorie du complot qui domine. Amine, chauffeur de taxi, est persuadé qu’il n’y a pas de maladie : « Je pense que les producteurs d’eau minérale se sont arrangés pour pouvoir augmenter le prix des bouteilles ». Saliha, employée d’un hôpital, va même plus loin : « Pour moi, il n’y a pas de choléra. On veut nous faire accepter l’idée d’un cinquième mandat ». Dans la wilaya de Tipaza, là où une source a été déclarée à l’origine de la contamination d’une partie des patients hospitalisés, les riverains, filmés par les télévisions, sont allés boire l’eau de la source, assurant qu’elle ne représentait aucun danger. La défiance est générale.

Parallèlement, les Algériens s’accusent mutuellement de ne pas respecter les règles d’hygiène. Les images de poubelles d’ordures jetées dans les rues défilent sur les réseaux sociaux. Le journaliste Adlène Meddi souligne lui l’incapacité de la puissance publique à organiser la vie dans la ville : « En soixante ans de dilapidation des ressources humaines, avec une explosion des proportions de l’incompétence et de la corruption, le système ne peut et ne sait plus ‘expliquer quoi et comment faire’ », écrit-il dans un texte publié sur Middle East Eye. Dans la capitale, malgré l’épidémie de choléra, des quartiers attendent plusieurs jours avant que les ordures ne soient collectées.

Le 4 septembre, le ministre de la santé assure que l’épidémie est maitrisée et que le dispositif de prévention sera maintenu. À l’hôpital de Boufarik, quelques hospitalisations ont encore lieu, « par prudence » selon le directeur de l’hôpital. La plupart sont des cas d’intoxication alimentaire. Un test rapide a été fourni au personnel hospitalier, qui est en mesure, après 30 minutes, d’hospitaliser le patient ou de le réorienter vers un autre service. « Tout est plus calme désormais », affirme une agente. Le lendemain, un mois après le premier cas, les autorités annoncent avoir identifié la source de l’apparition du choléra : l’oued Beni Azza, une rivière qui coule des montagnes de Blida jusqu’aux plages de l’ouest d’Alger en traversant une partie de la région de Tipaza. Le cours d’eau, aux rives bordées de zones d’habitats précaires, était très régulièrement pollué par des déchets domestiques et industriels, selon la presse. L’oued sera donc assaini.

Pour la rentrée scolaire, l’État affirme que des séances de sensibilisation au lavage des mains seront organisées pour les élèves. Le président du Conseil national de l’ordre des médecins, Mohamed Bekkat Berkani, interrogé par la radio nationale, dénonce la faiblesse du travail de prévention : « Il y a un manque de contrôle et de travail de prévention, notamment, en ce qui concerne le recensement des cours et des points d’eau qui permet de déterminer le degré de contamination de ces points et éviter une propagation de la maladie », déclare-t-il. Selon le directeur de l’Institut Pasteur, il restait, le 10 septembre, trois patients hospitalisés : « Le cycle de l’épidémie touche à sa fin. Tous les indicateurs disent que c’est la fin », a-t-il affirmé à l’AFP.

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