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L’Irak déchiré entre l’Iran et l’Arabie saoudite

Harcelé par les États-Unis pour respecter l’embargo contre l’Iran, l’Irak est un pion essentiel dans la compétition irano-saoudienne pour le leadership régional. Mais le pays, en pleine reconstruction, ne peut en aucun cas mettre fin à sa coopération avec la République islamique et a tout à gagner à développer des relations économiques avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe.

Le président irakien Barham Salih et le président iranien Hassan Rouhani lors d’une cérémonie de bienvenue en l’honneur de ce dernier au Salam Palace à Bagdad, le 11 mars 2019.
Voice of America (VOA)

L’Irak est à un nouveau tournant de son histoire. Alors que ce pays comptait parmi les grandes puissances régionales avant 1991, il se retrouve bien malgré lui pris dans la compétition irano-saoudienne pour le leadership régional. Cette situation est compliquée par l’accroissement des tensions militaires irano-américaines et le renforcement de la rhétorique anti-iranienne au niveau régional, amplifiée par les positions de l’administration Trump au Proche-Orient.

Au moment où le pays entre en phase de reconstruction, le futur de l’Irak est, comme dans toutes les situations post-conflictuelles, dépendant de l’aide et de l’influence exercée par les puissances régionales. Alors que l’Iran a pu tisser des liens avec l’Irak depuis 2003, l’Arabie saoudite a été très largement absente. Aujourd’hui, le royaume s’efforce d’effectuer son retour dans le pays à travers une diplomatie économique qui vise notamment à contrer l’influence iranienne.

Longtemps négligé par Riyad

L’Arabie saoudite a rompu ses relations avec l’Irak en 1990 en raison de la seconde guerre du Golfe marquée par l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. L’invasion américaine de 2003 et la chute du dictateur n’ont pas conduit Riyad à développer un dialogue diplomatique avec le nouvel État. Leurs relations se sont même détériorées pendant le mandat du premier ministre Nouri Al-Maliki (2006-2014) car ce dernier était, selon la perception saoudienne, un pion iranien.

Au lieu de se concentrer sur une amélioration des relations diplomatiques bilatérales, Riyad a essayé de renforcer son influence auprès d’organisations et d’hommes politiques sunnites afin de s’opposer à l’influence croissante de l’Iran. Dans ses relations avec ces groupes avant 2014, l’Arabie saoudite avait mis en œuvre une politique essentiellement réactive et ne constituait pas une politique originale s’inscrivant dans la longue durée.

Les ambitions de MBS

Tout change en 2014 quand l’organisation de l’État islamique (OEI) s’affirme comme une menace imminente pour la souveraineté de l’Irak, la stabilité de la région et la sécurité internationale. Les efforts de Riyad s’intensifient après l’ouverture de l’ambassade saoudienne à Bagdad à la fin de l’année 2016 et la désignation de Mohamed Ben Salman (MBS) comme prince héritier en juin 2017.

Ce dernier met en œuvre une politique plus ambitieuse vis-à-vis de l’Irak afin de tirer le maximum de bénéfices des atouts saoudiens et des intérêts communs entre les deux pays. L’ambition principale reste néanmoins de contrer l’influence iranienne. Depuis lors, le royaume multiplie les visites diplomatiques, en recevant les officiels irakiens et en ouvrant de nouveaux consulats à Bassorah et à Nadjaf. Mais pour Riyad, le plus important est de favoriser les investissements publics et privés en Irak. Il paraît cependant peu probable que la diplomatie économique saoudienne réussisse à affaiblir la coopération économique irano-irakienne.

Une position inconfortable

En effet, l’Iran a construit une relation privilégiée avec l’Irak dans un effort constant et ininterrompu depuis 2003. Elle a pu constituer un réseau de relations officielles au sein des élites politiques aussi bien chiites que sunnites. De même, le commerce bilatéral s’élève à 12 milliards de dollars (10,57 milliards d’euros) en 2018. L’Irak dépend de l’Iran sur le plan énergétique, notamment pour éviter les coupures d’électricité. Les importations de gaz iranien constituent 15 % de la consommation quotidienne d’électricité du pays qui est de l’ordre de 1400 mégawatts.

Les pressions américaines pour interrompre les achats irakiens en Iran ont placé les autorités de Bagdad dans une position difficile. Elles ne peuvent en effet ni perdre le soutien américain ni se passer des fournitures d’énergie en provenance d’Iran en raison de la faiblesse de leurs infrastructures et de la capacité limitée de leur production. Les exportations iraniennes vers l’Irak au cours de la dernière année (mars 2018-mars 2019) ont atteint 9 milliards de dollars (7,93 milliards d’euros), un montant inédit et en hausse de 36 % par rapport à l’année précédente.

Permis d’import temporaire

Ce commerce bilatéral en augmentation s’inscrit pourtant dans un contexte de tensions militaires irano-américaines et de « pressions maximales » de Washington contre Téhéran, avec la mise en œuvre d’un régime de sanctions économiques unilatérales massif. Après avoir déclaré que toutes les exemptions (waivers) concernant les achats d’énergie d’Iran seraient suspendues, les États-Unis ont permis à l’Irak d’en acheter à la République islamique pour une nouvelle période de 120 jours en juin 2019. Mais le développement des infrastructures d’énergie irakiennes permettant au pays de devenir indépendant n’est pas une stratégie de court terme facile à mettre en œuvre.

Par ailleurs, l’Irak représente 21 % du total des exportations non pétrolières de l’Iran, ce qui représente 5,73 milliards de dollars (5 milliards d’euros) pour la période de mars à octobre 2018, et le premier marché devant la Chine. Tandis que les importations iraniennes représentent 16 % du total des exportations irakiennes et que l’Iran est le troisième partenaire commercial de l’Irak après la Turquie et la Chine.

Une volonté partagée de bonnes relations

De plus, l’Irak et l’Iran partagent une frontière de 1400 kilomètres et la mémoire d’une guerre meurtrière de huit ans (1980-1988). Aussi les deux pays sont à la recherche d’un modus vivendi pour assurer leur survie dans un environnement régional difficile, et s’efforcent de développer leur coopération pour éviter toute nouvelle confrontation. La visite de trois jours du président Hassan Rohani en mars 2019 a permis de renforcer cette relation d’interdépendance.

On peut mentionner par exemple un accord pour une ligne ferroviaire reliant la ville de Shalamache, sur la frontière Iran-Irak, avec Bassorah au sud de l’Irak ou un accord mutuel pour supprimer les frais de visas. Les officiels iraniens ont aussi évoqué leur objectif d’un commerce bilatéral d’un montant de 20 milliards de dollars (17,62 milliards d’euros) pour les prochaines années, bien que Téhéran rencontre des difficultés dans son projet de renforcement de ses liens amicaux avec son voisin irakien. En septembre 2018, les manifestants de Bassora ont fait irruption et mis le feu au consulat iranien avec des slogans tels que « Dehors l’Iran ! » Les exportateurs iraniens ont également dû surmonter l’augmentation des taxes sur les produits importés et l’instabilité sur les points de passage frontaliers.

Une dette difficile à honorer

L’Irak a aussi contracté une dette importante auprès de l’Iran avec près de 2 milliards de dollars (1,7 milliard d’euros) d’impayés pour des achats de gaz et d’électricité ; des remboursements qui sont aujourd’hui plus difficiles à effectuer en raison des nouvelles sanctions américaines contre l’Iran. Ainsi, les exportations non pétrolières iraniennes vers l’Irak sont en baisse, avec un montant de 389 millions de dollars (342,71 millions d’euros) entre le 21 mars et le 20 avril 2019 par rapport aux 733 millions de dollars (645,77 millions d’euros) de la même période de l’année précédente.

L’influence iranienne en Irak est souvent surestimée ou sous-estimée, selon les perceptions contradictoires des puissances régionales. La réalité se situe probablement entre les deux. L’Iran et l’Irak sont des pays voisins qui doivent préserver des relations cordiales, ce qui n’empêche pas des désaccords et de la méfiance réciproque. Dans sa phase de reconstruction, l’Irak a besoin du soutien de l’ensemble de ses voisins pour garantir la stabilité économique et politique du pays et empêcher la résurgence de l’OEI. Il ne souhaite pas devenir un champ de bataille dans la rivalité entre puissances régionales ou internationales, ni faire partie d’une alliance anti-iranienne.

Même si l’Irak souhaite une plus grande intégration économique avec ses voisins arabes pour réduire sa dépendance économique vis-à-vis de la Turquie et de l’Iran, il ne veut pas alimenter le sectarisme et le déséquilibre régional par une réorientation de sa diplomatie économique. Par le passé, les influences régionales ont contribué à renforcer les divisions dans le pays tout en affaiblissant le gouvernement central. Aussi la politique étrangère du nouveau gouvernement irakien se construit-elle autour des valeurs de modération et de la recherche d’une position d’équilibre.

Accéder au marché du gaz et de l’énergie

L’Arabie saoudite dispose d’une fenêtre d’opportunité pour poursuivre un dialogue diplomatique avec l’Irak. Des décisions d’investissement ont été prises, mais elles ne doivent pas pousser l’Irak contre l’Iran ni conduire les autorités irakiennes à prendre position dans la compétition pour le leadership régional. Les Saoudiens ne peuvent pas remplacer le commerce non pétrolier irano-irakien, car les marchandises iraniennes ne font pas partie des produits d’exportation de l’Arabie saoudite. En revanche, le royaume peut saisir de nouvelles opportunités économiques qui contribueront à la diversification de l’économie irakienne par des voies institutionnelles plutôt que par des liens personnels ou des acteurs non étatiques.

Riyad s’efforce actuellement d’accéder au marché du gaz et de l’énergie avec des projets visant à accroître ses échanges transfrontaliers, à développer les infrastructures irakiennes, en particulier dans les zones récemment libérées, et à encourager les investissements privés sur le marché irakien. L’Arabie saoudite a ouvert le poste frontalier d’Arar, annoncé la création d’un conseil de coordination des échanges commerciaux entre le royaume et l’Irak, promis 1 milliard de dollars (880 millions d’euros) par le biais de son Fonds saoudien pour le développement (Saudi Fund for Development, SFD) et un crédit à l’exportation de 500 millions de dollars (440,5 millions d’euros) lors de la Conférence internationale pour la reconstruction de l’Irak qui s’est tenue au Koweït en février 2018. L’Arabie saoudite a profité des faiblesses de l’Iran pour répondre à des demandes énergétiques urgentes. Elle a aussi accordé une subvention d’1 milliard de dollars pour la construction d’une ville dédiée au sport.

Peu de mesures concrètes

L’engagement économique de l’Arabie saoudite avec l’Irak est toutefois compliqué par la situation financière et politique de ce dernier. Bien que les projets de coopération soient ambitieux, peu de mesures concrètes ont été prises. Les entreprises privées et publiques n’investissent pas beaucoup en raison de la corruption généralisée et d’une situation sécuritaire toujours précaire.

Il y a également des interrogations sur la solvabilité de l’Irak et des craintes sur la possible saisie des avoirs d’une entreprise pour des raisons de sécurité. L’Arabie saoudite et les autres pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont pris des mesures pour encourager les investissements et limiter ces problèmes, telles que les garanties de crédit et d’exportation ou le recours aux fonds de développement souverains des pays du Golfe pour payer les entrepreneurs ou mettre en œuvre directement des projets. Pourtant, ils restent désavantagés par rapport à l’Iran en raison de la faiblesse des liens entre les infrastructures de leur pays et l’Irak, d’une influence plus limitée parmi les décideurs irakiens, et face à la volonté de l’Iran de déployer ses ressources sans condition préalable. En dépit des engagements importants pris, les résultats concrets de ce rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Irak ne sont pas encore visibles dans le champ économique.

Une politique à long terme

La République islamique a des atouts en Irak, car elle a su tirer parti des opportunités offertes par la formation d’un nouvel État irakien à la suite de l’invasion américaine. L’Arabie saoudite et les autres pays du Golfe ont une nouvelle occasion de s’investir avec le nouveau gouvernement et de renforcer la confiance entre leurs institutions et celles de l’Irak. Ils ne seront peut-être pas en mesure de remplacer complètement la présence et l’influence de l’Iran en Irak, mais ils peuvent limiter son influence économique en développant une approche de politique étrangère proactive et réfléchie qui établisse des liens institutionnels avec l’Irak par des voies légales et des accords bilatéraux, sans viser à contrer directement l’Iran.

L’établissement de cette relation constructive entre l’Irak, l’Arabie saoudite et les autres États du Golfe nécessitera une politique de long terme qui pourra offrir à l’Irak une plus grande autonomie, ce qui lui permettra de maintenir sa stabilité et d’améliorer sa situation sécuritaire ainsi que celle de la région.

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