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Chine-Golfe. La fragilité d’un rapprochement

Alors que les pays du Golfe traversent une série de crises, de l’escalade avec l’Iran à l’épidémie du Covid-19 en passant par la guerre des prix du pétrole, l’année 2020 pourrait révéler la fragilité de leur alliance avec la Chine.

Pékin, Grand Hall du peuple, 17 mars 2017. — Le premier ministre chinois Li Keqiang rencontre le roi Salman Ben Abdulaziz Al-Saoud
Lintao Zhang/Pool/AFP

Ces cinq dernières années, les pays du Golfe ont activement cherché à se rapprocher de nouvelles puissances comme la Chine. À un moment où leur allié principal, les États-Unis, donne des signes croissants de désengagement, ces pays cherchent à diversifier leurs relations et à aligner leurs intérêts stratégiques sur leurs intérêts économiques, désormais largement tournés vers l’Asie. Visites officielles, accords économiques et déclarations politiques rythment désormais ces relations florissantes.

Regards tournés vers l’est

La politique très active des pays du Golfe envers la Chine a d’ailleurs généré des inquiétudes à Washington, qui observe avec méfiance l’influence croissante que Pékin développe au Proche-Orient. Signe d’une nouvelle époque, les États-Unis ne sont par exemple pas parvenus à convaincre leurs alliés du Golfe de se détourner du géant chinois Huawei pour le déploiement dans leur réseau 5G, malgré des mises en garde répétées. La tournée asiatique organisée par le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman (MBS) en février 2019 a été perçue comme un véritable pied de nez fait à ses alliés occidentaux, à un moment où ceux-ci faisaient pression sur l’Arabie saoudite pour qu’elle cesse la guerre au Yémen et réponde du scandale de l’affaire Khashoggi. Certains ont vu dans cet intérêt croissant du Golfe pour l’Asie le signe d’un nouvel ordre mondial.

L’année 2020 pourrait cependant constituer un important moment de vérité sur la nature réelle de ces relations. La crise du Covid-19 semble en apparence les avoir renforcées. Les Émirats arabes unis notamment ont fait de bruyantes démonstrations de solidarité envers la Chine, et la chute des prix du pétrole pourrait être une occasion pour les pays du Golfe de gagner des parts de marché en Asie. En retour, la Chine s’est présentée en puissance mondiale responsable, envoyant des équipes médicales et du matériel dans les pays affectés de la région, notamment en Iran, Irak, Oman et Koweït.

Le recalibrage des routes de la soie

Cependant, derrière ces effusions de solidarité, l’impact de long terme de la crise sur l’engagement de la Chine au Proche-Orient pourrait bien être moins reluisant. Les efforts des pays du Golfe pour attirer l’attention de Pékin révèlent d’ailleurs une profonde insécurité quant à leur capacité de maintenir une relation qu’ils sentent encore fragile.

Déjà, fin 2019, la réponse très timide de la Chine face à l’escalade des tensions entre les États-Unis et l’Iran avait rappelé aux pays du Golfe que, malgré des intérêts économiques croissants, Pékin n’était pas prêt à jouer un rôle politique et sécuritaire plus conséquent dans la région. Interrogés sur le sujet, les experts et officiels chinois insistent sur le fait que leur pays perçoit encore le Proche-Orient comme une région complexe, dangereuse et relativement périphérique par rapport à leurs priorités stratégiques. Fin 2019, alors que les tensions avec l’Iran menaçaient de perturber le commerce du pétrole et les routes maritimes, certains officiels du Golfe s’inquiétaient en privé qu’une telle instabilité puisse décourager la Chine d’approfondir ses relations avec la région. La crise du coronavirus pose maintenant un nouveau défi à ces relations, cette fois économique.

La crise du Covid-19 ne portera sans doute pas un coup d’arrêt à la croissance de la Chine, mais elle révèle la vulnérabilité de sa puissance économique. En 2019, la Chine a enregistré le plus bas niveau de croissance économique en trente ans, passé de 14,2 % en 2007 à 6,1 % en 2019. Celui-ci reste certes élevé, mais ce début de ralentissement, ainsi que des problèmes de dette et une guerre économique toujours virulente avec les États-Unis, commencent à peser sur la capacité de la Chine à maintenir le niveau d’investissement qu’elle déploie dans le monde. Depuis près de deux ans déjà, plusieurs rapports suggèrent d’ailleurs un début de recalibrage des ambitions chinoises sur les Nouvelles Routes de la soie. La crise du Covid-19 va probablement accélérer cette tendance.

Solidarité avec Pékin contre le virus

Pour les pays du Golfe, dont les relations à l’économie chinoise ont explosé cette dernière décennie, la crainte est grande que Pékin recentre sa priorité sur son voisinage proche. En réponse à cela, les pays du Golfe ont déployé d’importants efforts pour maintenir l’attention de Pékin. Dès janvier 2020, le prince héritier des Émirats Mohamed Ben Zayed (MBZ) a affirmé que son pays était prêt à soutenir la Chine dans son combat contre le virus, et le pays a affiché en marque de solidarité le drapeau chinois sur plusieurs monuments nationaux.

De manière plus significative, le gouvernement émirien a maintenu les connexions aériennes avec Pékin plus longtemps que la plupart des pays de la région, malgré les craintes de contagion. Cela a permis à la diaspora chinoise aux Émirats de coordonner la collecte et l’envoi de matériel médical en Chine. Des compagnies émiriennes telles Group 42 facilitent la coordination des efforts entre les gouvernements chinois et émirien et centralisent l’envoi de milliers d’unités de matériel médical. Group 42 a coopéré par ailleurs avec la compagnie chinoise Beijing Genomics Institute (BGI) pour l’ouverture aux Émirats du plus grand centre de détection du Covid-19 hors de Chine fin mars. En parallèle, l’Arabie saoudite, le Qatar et le Koweït se sont investis dans des efforts similaires pour l’envoi de matériel au début de la crise. Rival régional de l’Arabie saoudite et des Émirats, l’Iran a aussi affiché son soutien à la Chine, malgré ses ressources limitées.

Ces démonstrations de solidarité ont été accueillies positivement par Pékin et ont été largement relayées par les médias et réseaux sociaux chinois. Aors que la Chine semble sortir lentement de la crise, le gouvernement chinois retourne la faveur en envoyant du matériel médical à Oman, au Qatar, et en organisant des séminaires virtuels avec les officiels du Golfe pour les conseiller dans leur lutte contre la pandémie.

De même, alors que la Chine coordonne depuis plusieurs semaines l’envoi de matériel vers de nombreux pays du monde, notamment en Afrique et en Amérique latine, Dubaï cherche à capitaliser sur son infrastructure logistique et sur sa relation avec la Chine pour se positionner en hub de stockage et de redistribution de matériel médical vers le reste du monde.

Retombées de la crise pétrolière

La réponse au Covid-19 n’est pas le seul domaine dans lequel les pays du Golfe cherchent à marquer des points dans leur relation avec la Chine. La guerre des prix du pétrole déclenchée entre l’Arabie saoudite et la Russie en février 2020 était perçue dans le Golfe comme une occasion rêvée de regagner des parts de marché en Asie, et notamment en Chine où Riyad et Moscou sont au coude à coude sur les ventes de pétrole. Bien qu’un accord ait été trouvé le 12 avril pour stopper cette guerre ouverte des prix, il ne mettra pas fin à l’offensive des pays du Golfe pour séduire les marchés asiatiques. L’Arabie saoudite a d’ailleurs annoncé peu de temps après l’accord une réduction de ses prix en mai à destination des pays asiatiques.

Cette stratégie risque cependant de ne pas remporter le succès escompté. Pékin suit scrupuleusement depuis près de dix ans une stratégie de diversification de ses sources d’énergie. Bien que la Chine puisse être tentée de stocker une partie du pétrole saoudien bon marché, il est peu probable qu’elle change radicalement sa politique sur le long terme.

De manière générale, la Chine est moins dépendante du pétrole saoudien que d’autres puissances asiatiques comme le Japon et la Corée du Sud. Le pétrole constitue 19 % de la consommation énergétique totale de la Chine. Ces dix dernières années, la Chine a d’ailleurs réduit la part de l’Arabie saoudite dans ses importations d’énergie de 20,7 % à 10,7 %, en développant ses importations depuis des pays comme la Russie, le Brésil ou l’Angola. Il est peu probable que cette stratégie soit fondamentalement affectée par les prix très compétitifs proposés par l’Arabie saoudite. Au contraire, si la Chine doit retenir une chose de ces crises successives, c’est l’importance stratégique de diversifier les sources d’énergie et d’investir dans sa production domestique.

Au-delà des déclarations publiques de solidarité mutuelle, il semble que les pays du Golfe soient plus empressés de courtiser la Chine en période de crise que l’inverse. Les efforts de Pékin pour envoyer du soutien médical à travers le monde sont davantage un moyen d’améliorer son image sur le court terme que le signe d’une réelle volonté d’accroitre son leadership. Bien qu’il soit peu probable que cette crise sanitaire transforme fondamentalement les relations Golfe-Chine pour les années qui viennent, elle révèle cependant l’étendue de leur fragilité et de leur asymétrie.

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