Des réseaux d’influence pro-israéliens et émiratis cultivent l’art du non-dit sur les accords d’Abraham

Une opération de promotion des accords d’Abraham organisée au Sénat français début mai s’est révélée instructive dans ses non-dits, bien plus que dans la teneur des propos échangés, passant outre la question palestinienne. La grande peur d’un Iran nucléarisé préside à cette nouvelle configuration des alliances destinée à pallier le désengagement et le manque de fiabilité du protecteur américain.

(de g. à d.) Le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, le président américain Donald Trump, le ministre des affaires étrangères de Bahreïn Abdullatif Al-Zayani et le ministre des affaires étrangères des Émirats arabes unis Abdullah Ben Zayed Al-Nahyan saluent depuis le balcon Truman à la Maison Blanche après la signature des accords d’Abraham, le 15 septembre 2020
Saul Loeb/AFP

Un « colloque » avait lieu au Sénat le 2 mai 2022 sous le titre : « Les accords d’Abraham : une promesse de paix pour le monde ». Le choix de la date lui-même en disait déjà long : en pleine célébration de l’Aïd Al-Fitr qui marque la fin du ramadan, elle faisait fi des contraintes de la partie musulmane, cette fête étant généralement célébrée en famille, avec plusieurs jours fériés. Et de fait, la participation arabe était réduite à la portion congrue, dans un exercice largement dominé par la partie israélienne ou pro-israélienne, qui se trouvait à l’origine de l’événement, co-organisé par Elnet (European Leadership Network) et le campus francophone du Collège académique de Nétanya (Israël).

Première source de malaise, cette rencontre qui se targuait de légitimité scientifique et que les organisateurs ont qualifiée à plusieurs reprises de « colloque » et présentée comme un « symposium » sur le programme s’est rapidement révélée n’être qu’une opération de propagande. Elnet, qualifié abusivement de « think tank » s’avère n’être rien d’autre qu’un organisme de lobbying pro-israélien auprès des responsables européens. Quant au collège académique de Netanya, présenté comme « l’institution universitaire israélienne la plus influente auprès de l’importante communauté francophone d’Israël », sa neutralité scientifique paraît elle aussi douteuse et les interventions de sa présidente Claude Grundman-Brightman s’inscrivaient clairement dans le champ politique. Les communications de deux universitaires, Emmanuel Navon de l’université de Tel-Aviv et Nirit Ofir de l’université de Haïfa, ont fait figure d’intermèdes dans un récital de propos lénifiants et un concert de langues de bois.

Un objectif vertueux qui en cache un autre

De quoi était-il question ? Les accords d’Abraham sont un processus de normalisation des relations entre Israël et les pays arabes, lancé en septembre 2020 par des accords signés à Washington entre Israël, les Émirats arabes unis (EAU) et le Bahreïn1 Ces pays ont été rejoints depuis lors par le Maroc et le Soudan qui ont officialisé leurs relations avec Tel-Aviv, le premier en décembre 2020 et le second en janvier 2021. Après la paix signée par l’Égypte en 1979 (accords de Camp David) et la Jordanie en 1994, qualifiée de « paix froide », il s’agirait de passer à une « paix chaude » entre les peuples, passant notamment par le développement économique et une prospérité étendue à l’ensemble de la région. Le patronage du patriarche permettant de donner à la chose une caution œcuménique toujours bienvenue.

Bien sûr, cet objectif vertueux affiché en cache un autre, à peine évoqué, à savoir la grande peur de l’Iran qui préside à la plupart des rapprochements et recompositions d’alliances dans la région. Une peur ravivée par la perspective — aujourd’hui différée — de voir aboutir les négociations sur le nucléaire iranien, et par la défiance suscitée par le retrait d’un allié américain obnubilé par la menace chinoise et fatigué de jouer les gendarmes du Proche-Orient. Les pays arabes, notamment ceux du Golfe, constatent que leurs intérêts rejoignent ceux d’Israël sur cette question de la menace iranienne.

Et si Israël n’est peut-être pas un protecteur du calibre américain, c’est un allié qui peut être de poids par ses capacités militaires et technologiques, drones et autres « Dôme de fer », ce système de défense aérienne conçu pour intercepter des roquettes et obus de courte portée. Une technologie qui serait par exemple fort utile aux Émiratis (et aussi aux Saoudiens) pour déjouer les attaques quasi quotidiennes lancées par les houthistes sur leur territoire. Un allié doté de surcroît de l’arme nucléaire, même si, tout en profitant de l’effet dissuasif, il s’est toujours gardé de le reconnaître officiellement afin de ne pas avoir à subir les inspections de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA). Ni la Chine ni la Russie ne peuvent occuper la place laissée vacante par les États-Unis, mais à l’heure des reconstructions d’alliances à géométrie variable, d’Israël peut, jusqu’à un certain point et sur certains dossiers se révéler un partenaire utile. Il partage en tout cas avec les États du Golfe la conviction que l’Iran représente une menace existentielle.

Les clivages et recompositions se redessinent en fonction des intérêts bien compris de chacun à un moment donné, bien loin des prises de positions idéologiques ou des blocs culturels. Longtemps dénoncé pour le sort réservé aux Palestiniens, Israël suscite depuis longtemps dans le monde arabe un sentiment ambivalent où se mêlent détestation et fascination. Cette deuxième composante semble en voie de faire pencher la balance, au moins dans l’esprit des dirigeants. Les EAU se verraient bien ainsi comme « un mixte entre Israël et Singapour », selon la formule employée par l’un des intervenants.

« Le chemin de Jérusalem à Riyad ne passe pas forcément par Ramallah »

Dans ce déballage de bons sentiments, on aurait en vain cherché les Palestiniens. La question d’un règlement de la question palestinienne ayant été à peu près évacuée, les récents événements sur l’esplanade des Mosquées ont été qualifiés de « problèmes internes » à Israël, fomentés par le Hamas et les Frères musulmans — toujours tapis au coin du bois —, la Jordanie étant appelée à réagir contre cette atteinte directe à ses responsabilités sur les lieux saints musulmans de Jérusalem. Avec des accents républicains à la George W. Bush qui rappelaient assez que c’était le président Donald Trump qui avait porté les accords d’Abraham sur les fonts baptismaux, Ruth Wasserman Lande, présidente du groupe de travail pour la promotion des accords d’Abraham au Parlement israélien, a appelé les « forces du bien » à l’union sacrée contre « l’Axe du mal », entendez Iran, Hamas, Hezbollah et autres terroristes.

Que les Israéliens préconisent une solution économique au conflit avec les Palestiniens n’a rien de nouveau. C’est bien la stratégie et le discours qu’ils ont adoptés depuis le lancement des accords d’Oslo en 1993, faisant mine de croire que l’accès au développement et la prospérité feraient oublier aux Palestiniens leurs revendications nationales. Depuis lors, Israël n’a pas rompu avec cette approche et reprend régulièrement la même antienne.

Et si les Palestiniens ne veulent pas de cette offre généreuse, et bien tant pis pour eux, car comme l’a dit le président de la chambre de commerce et d’industrie Golfe-Israël, Henrique Cymerman : « Le chemin de Jérusalem à Riyad ne passe pas forcément par Ramallah ». Et en effet, le plus étonnant, c’est de voir désormais un certain nombre de pays arabes, en tout cas les signataires des accords d’Abraham, adopter à leur tour cet argumentaire.

Grands ordonnateurs des dits accords, puissance montante dans toute la région, les EAU se sont exprimés par la voix du président du Comité de la défense, de l’intérieur et des affaires étrangères de leur Conseil national fédéral. Après avoir évoqué brièvement la nécessité de trouver une solution au conflit israélo-palestinien et avoir rappelé la position de son pays en faveur des deux États, Ali Rashid Al-Nuaimi a sermonné les Occidentaux en général et les Européens en particulier pour n’avoir pas été capables de promouvoir la paix dans la région au terme de plusieurs décennies d’initiatives infructueuses. Ce faisant, on notera qu’il a charitablement passé sous silence le plan de paix du roi Abdallah d’Arabie saoudite de 2002. À l’entendre, les accords d’Abraham ouvraient une nouvelle ère, les Européens devaient s’empresser de monter dans le train de l’Histoire et faire pression sur les Palestiniens et les autres pays de la région pour qu’ils rejoignent le nouveau club.

Une bonne dose de propagande

Le représentant marocain, Youssef Chihab, enseignant à l’université Paris 13, a tenu des propos n’engageant que lui, mais épousant de manière étroite les positions israéliennes. Il a fustigé la menace iranienne, la dictature syrienne, le Hezbollah, le Hamas et appelé la communauté internationale à ouvrir rapidement des ambassades à Jérusalem, sans « polémique artificielle » sur la Ville sainte (une allusion aux récents affrontements sur l’esplanade des Mosquées). Selon lui, Jérusalem devait « rester sous souveraineté israélienne ». À cet instant, Claude Grundman-Brightman l’a brièvement interrompu, le temps de faire applaudir la salle et de bien ancrer la phrase dans les esprits. Inutile bien sûr de rappeler qu’en ce qui concerne le droit international, Jérusalem reste un corpus separatum et que son annexion par Israël n’a jamais été reconnue.

Mais le professeur Chihab enseigne la science politique et non le droit… Fervent défenseur du rapprochement entre Israël et le Maroc et apparemment bien informé, il avait rappelé en juillet 2020 que les deux pays entretenaient « une coordination importante en matière d’espionnage, de sécurité et de renseignement ». Au passage, on peut mentionner la portée militaire des accords d’Abraham, dont la dimension potentiellement belliqueuse s’illustre bien au Maroc où un accord de coopération sécuritaire a été signé en avril, avec entrainement de soldats marocains par des parachutistes israéliens sur le territoire chérifien. Des bruits de bottes qui ne parlent pas vraiment de paix régionale et d’amour entre les peuples dans le contexte actuel de montée des tensions algéro-marocaines.

On passera sur les interventions recourant aux images habituelles associées à Israël, un pays désertique (sous-entendu : et désert) transformé en Eden verdoyant. Il n’y avait pas d’arbres en Palestine, nous avons recommencé à en planter il y a cent ans et rétabli le paradis sur terre, a expliqué Efi Stenzler, ancien président du Fonds national juif, passant bien sûr sous silence les milliers d’oliviers centenaires arrachés sur les terres palestiniennes par les colons israéliens, sous protection de l’armée.

Les trouble-fête

Il y eut quand même quelques notes discordantes et même une belle cacophonie avec les déclarations courageuses de Jacques Attali qui, se présentant comme un des derniers « diplodocus », a soutenu qu’il était de l’intérêt même d’Israël de voir un État palestinien se constituer à ses côtés et que sa politique d’apartheid le conduisait à sa perte. L’ambassadeur de France aux Émirats, Xavier Chatel, a commencé par exprimer le soutien de Paris aux accords d’Abraham, mais tout en émettant le souhait qu’ils contribuent à une reprise des négociations israélo-palestiniennes. Le but étant d’aboutir à une solution « selon les termes agréés », autrement dit dans le cadre fixé par les résolutions des Nations unies et conformément à la position française qui reste attachée à la formule des deux États.

Sur deux autres points également, l’ambassadeur a posé un bémol : les accords d’Abraham ne sont pas irréversibles et l’adhésion des populations n’est pas aussi unanime que l’avaient assuré les précédents intervenants pour qui les jeunes générations n’aspiraient qu’à tourner la page et à profiter du développement et d’une nouvelle qualité de vie. Aux Émirats mêmes, selon Xavier Chatel, l’attachement à la cause palestinienne restait réel. Et de citer, avec les précautions d’usage, quelques chiffres issus d’un sondage de la fondation allemande Konrad Adenauer Stiftung, selon lesquels 63 % des Émiriens seraient pessimistes sur ce que l’accord avec Israël pourrait leur apporter et 43 % avaient une image défavorable d’Israël.

Les décideurs ne sont plus seulement ceux qu’on croit

Pour finir, on est en droit de se demander à quoi peut bien servir un exercice d’un parti pris aussi outrancier, tenu devant un parterre de gens partageant la même opinion. Mais le panel des intervenants et la tenue de la rencontre dans l’enceinte du Sénat rendent bien compte d’une évolution intéressante des relations internationales. Les dirigeants ne sont plus les seuls décideurs. Certes Vladimir Poutine a sans doute personnellement choisi d’attaquer l’Ukraine, mais d’une manière générale, les interférences de nombreux acteurs sont de plus en plus visibles. La scène politique se fragmente. Le président Joe Biden a besoin du Congrès ; or les parlementaires sont soumis à des pressions de mieux en mieux orchestrées. Quand les hommes d’affaires mettent la main sur la quasi-totalité des médias et se mêlent de plus en plus de politique jusqu’à accéder à la magistrature suprême, les intérêts privés acquièrent une nouvelle portée.

Les accords d’Abraham — et cela a bien été évoqué au cours des échanges —, ce sont également d’énormes perspectives économiques : dans les secteurs du gaz et du nucléaire, de l’énergie verte, de l’eau, de la conquête spatiale, de la haute technologie, des transports (avec un futur TGV Abou Dhabi-Haïfa). Autant de projets et de perspectives qui aiguisent les appétits. À l’heure de la diplomatie économique, les centres de décision se sont éparpillés. Les Israéliens l’ont compris depuis longtemps. Les pays arabes sont en train de mettre la leçon à profit. Les Émiratis ont développé d’importants réseaux d’influence à Washington auprès des groupes de pression, notamment dans les milieux proches d’Israël, le régime égyptien vient de s’allouer les services du cabinet Brownstein Hyatt Farber Schreck pour contrer auprès des membres du Congrès l’action de deux autres cabinets de lobbying recrutés par une ONG de défense des droits humains. Universités, think tanks, milieux d’affaires, cabinets de lobbying, ONG, les réseaux d’influence se diversifient, visent différents échelons du politique et travaillent les opinions. Les réseaux sociaux démultiplient leurs capacités.

1Il s’agit d’une part de traités bilatéraux et d’autre part d’une déclaration commune, sur laquelle le président Donald Trump a apposé sa signature en qualité de témoin.

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