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Égypte, une élection présidentielle sur mesure pour Abdel Fattah Al-Sissi

Retour vers le passé

Un à un les concurrents potentiels d’Abdel Fattah Al-Sissi pour la prochaine élection présidentielle sont poussés hors du jeu, interdits de se présenter ou menacés par des procès. Alors que la date du premier tour de scrutin vient d’être fixée au 26-28 mars prochain, le président en exercice, bien qu’il ne se soit pas encore officiellement déclaré candidat, sera favori par défaut, comme l’était dans les années 1990-2000 Hosni Moubarak.

Au centre du Caire, à une dizaine de minutes de la place Tahrir, devant la mosquée de Sayyeda Zeinab, les vendeurs ambulants s’agglutinent pour attirer les fonctionnaires sortant des ministères alentour. Très peu prêtent attention aux deux panneaux d’affichage où le président Abdel Fattah Al-Sissi, en photo, semble poser un regard confiant sur l’avenir. Sur les murs, des affiches en lambeaux montrent que ce quartier avait pourtant été le témoin d’une intense compétition politique à l’occasion de l’élection présidentielle de 2012 puis des législatives de 2015. Mais désormais seul trône le portrait de Sissi, image devenue banale, ici comme dans tous les autres quartiers populaires d’Égypte où il s’expose en grand dans la rue.

L’ex-maréchal prépare une réélection jouée d’avance. Ceux qui osent présenter leur candidature font face à l’intimidation, aux poursuites judiciaires et à des campagnes médiatiques de diffamation.

Ahmed Chafik jette l’éponge

Le 29 novembre 2017, Ahmed Chafik, l’ancien chef d’état-major de l’armée, a provoqué un remous après la publication d’une vidéo depuis les Émirats arabes unis (EAU) où il exprimait avec enthousiasme son intention de se présenter face à Sissi à l’élection présidentielle. Battu de peu face à Mohamed Morsi en 2012, celui qui fut premier ministre sous Hosni Moubarak pensait avoir cette fois les moyens de réussir. Ses déclarations en faveur d’un État (civil) qui garantirait les droits de ses citoyens et respecterait la démocratie ont eu un impact. Elles tranchaient avec la rhétorique classique de Sissi invoquant en permanence la menace terroriste pour justifier sa politique autoritaire. Son statut de général et d’ancien cacique du régime Moubarak lui donnait par ailleurs une image de candidat sérieux.

Mais l’enthousiasme s’est vite dissipé. En exil aux EAU depuis 2012, il a été extradé vers Le Caire quelques heures seulement après sa déclaration. Assigné à résidence dans l’hôtel Marriott à Zamalek au centre de la ville, Ahmed Chafik s’est trouvé au cœur d’une vaste campagne de diffamation. Des avocats proches du régime ont lancé 22 poursuites judiciaires contre lui, pour détournement de l’argent public et corruption lorsqu’il était à la tête du gouvernement égyptien. Devant ces pressions, il a fini par jeter l’éponge le dimanche 7 janvier.

Chafik n’est pas le seul « fils de l’armée » — un terme utilisé pour décrire les militaires en Égypte — qui a prétendu rivaliser avec Sissi dans la course présidentielle. Quelques heures après l’annonce de la candidature de ce dernier, le général ingénieur Ahmed Konsowa a également annoncé, en uniforme dans une vidéo sur YouTube, sa volonté de participer à la course présidentielle, en accusant ouvertement l’armée de vouloir l’empêcher de quitter l’institution militaire pour se présenter. Il a été arrêté et condamné le 19 décembre par le tribunal militaire du nord du Caire à six ans de prison pour avoir violé la loi militaire qui empêche les membres des forces armées de parler de politique, et utilisé l’uniforme à des fins politiques. « Cette condamnation a suscité beaucoup d’ironie parce que Sissi avait fait exactement la même chose trois ans plus tôt lorsqu’il était militaire. Il avait annoncé sa candidature vêtu de l’uniforme kaki », explique Ammar Ali Hassan, professeur de sciences politiques à l’université de Helouan.

Dans cette élection qui laisse très peu de place à l’imprévu, un nouveau candidat pourrait se manifester : Sami Anan, l’ancien chef d’état-major, selon Sami Balah, secrétaire général du Parti arabe égyptien (Masr Al-Oroba), qu’il a créé en 2015. Fort de la mauvaise expérience de Chafik, Anan choisirait de se présenter tardivement afin de ne pas laisser le temps au régime d’organiser la riposte pour le bloquer. Numéro deux dans le conseil militaire qui a dirigé le pays après le chute de Hosni Moubarak jusqu’à la mi-2012, Sami Anan n’est pas un ami du président et nourrit même à son endroit une certaine animosité. Il a déjà critiqué la manière dont Abdel Fattah Al-Sissi a géré le dossier du barrage éthiopien sur le Nil, ainsi que la rétrocession à l’Arabie saoudite de deux îles du détroit de Tiran (Tiran et Sanafir). Mais pour Tamer Wagih, écrivain et chercheur socialiste égyptien, la candidature d’Anan n’est pas encore confirmée. « Anan n’a pas encore annoncé en personne sa candidature. L’armée va exercer des pressions pour le persuader de se retirer, exactement comme en 2014 lorsqu’il avait annoncé son intention de se présenter ».

Sami Anan est-il capable d’ouvrir une brèche dans le mur de protection qu’Abdel Fattah Al-Sissi s’est construit autour de sa personne ? Selon cet expert, même s’il ne cède pas aux pressions, ses chances de remporter les élections sont très minces. « Dans la mentalité d’une grande partie du peuple et des forces politiques, Anan a été le responsable numéro un de la plupart des incidents sanglants commis sous le gouvernement du conseil militaire en 2011 et 2012 ».

Bien que les candidats civils ne représentent pas une menace aussi sérieuse pour Sissi, ils n’échappent pas à l’intimidation. Khaled Ali, avocat des droits humains, se plaint des restrictions qui l’empêchent de lancer sa campagne. Il est également accusé d’outrage à la morale publique pour un supposé doigt d’honneur après un jugement annulant la décision de rétrocession des deux îles de Tiran et Sanafir à l’Arabie saoudite. Il risque jusqu’à trois mois de prison. Il attend le verdict final le 7 mars, qui sera crucial pour son avenir électoral. Pour Mohamed Anouar El-Sadate, président du Parti de la réforme et du développement et cousin d’Anouar El-Sadate, la situation n’est pas meilleure. La police ne lui a pas permis de trouver de salle dans un hôtel afin d’organiser une conférence pour annoncer son intention de se présenter à la présidentielle. Dans une conférence tenue le 15 janvier, ce dernier a finalement annoncé qu’il renonçait à se présenter, ne souhaitant pas « participer à une bataille perdue d’avance ».

Échec dans le Sinaï

« Une vraie élection pourrait réaliser un changement important à la tête de l’Égypte quatre ans après un mandat catastrophique de Sissi. C’est pourquoi le président ne veut pas de concurrence réelle pendant la présidentielle prochaine. Il a peur de manquer de popularité. En 2014, Sissi a eu peur du taux de participation, mais cette fois, il ne s’intéresse pas à ce problème. La priorité pour le régime est de passer cette élection sans encombre », indique Khaled Al-Balchi, le directeur de la campagne de Khaled Ali à la présidentielle.

Après l’attaque de la mosquée Al-Raouda au Nord-Sinaï le 24 novembre, qui avait fait 305 morts — l’attentat le plus meurtrier de l’histoire moderne de l’Égypte —, le président Sissi a promis de mettre fin au fléau du terrorisme en seulement trois mois. Plus d’un mois après, l’insurrection djihadiste ne fait que s’amplifier et les attaques contre les policiers et les militaires deviennent presque quotidiennes. Le 29 décembre, dix personnes dont plusieurs chrétiens et policiers ont été tuées dans une offensive contre une église au sud du Caire commise par un membre de l’organisation de l’État islamique (OEI). Des vidéos circulant dans les réseaux sociaux montrent la fuite d’un blindé de la police pendant l’attentat. On y voit également que l’agresseur a pu marcher librement pendant près de quinze minutes après, sans que la police intervienne.

La guerre contre le terrorisme n’est plus un prétexte suffisant pour justifier la violence policière et la répression contre toute voix politique en Égypte. Plus de 41 000 Égyptiens sont derrière les barreaux selon l’ONG Human Rights Watch. Assassinats extrajudiciaires par la police et disparitions forcées deviennent des pratiques récurrentes. Selon l’organisation Egyptian Coordination for Rights and Freedom (ECRFEG), 264 personnes ont disparu pendant le premier semestre de 2017. La même organisation compte 76 cas de liquidation physique par la police entre janvier et avril 2017.

La crise économique s’amplifie également en Égypte. Le taux de pauvreté a dépassé 40 % de la population selon des chiffres gouvernementaux. En une année, le gouvernement a décidé tout à la fois de baisser les subventions, de laisser flotter la monnaie et d’imposer beaucoup d’impôts. Les classes moyennes sont économiquement asphyxiées. Une grande partie de la population se demande vers où la conduisent les promesses du président, vaines jusqu’à ce jour.

Un candidat du peuple ?

« Les victimes de Sissi sont nombreuses, quatre ans après son avènement à la tête de l’Égypte. Il a bâillonné les islamistes, les révolutionnaires, les partis libéraux et le mouvement ouvrier. La vie politique est en état de mort clinique », précise Ammar Ali Hassan. Ces victimes qui s’ajoutent aux classes populaires en colère en raison de la crise économique pourraient être un tremplin pour s’imposer face à Sissi. Certains médias prorégime mettent en garde contre le fait que les adversaires du président peuvent gagner le soutien de grands segments du peuple. Dans un article publié le 2 décembre par le journal Akhbar al-Youm, son rédacteur en chef Amr Al-Khayat avertissait qu’Ahmed Chafik pouvait gagner facilement grâce aux voix des islamistes, des révolutionnaires, des hommes d’affaires et du secteur privé de plus en plus remontés contre l’emprise économique de l’armée. Il avançait que Chafik pourrait être utilisé par le Qatar et d’autres pays étrangers pour chasser Sissi du pouvoir.

Mais malgré son manque de popularité et sa tentative de gagner la prochaine élection présidentielle par l’intimidation, Sissi se présente comme le candidat du peuple : ce ne serait pas lui qui voudrait se présenter pour un deuxième mandat, mais le peuple qui le lui demanderait. Il n’a pas encore annoncé sa candidature, mais il essaie de lui donner une sorte de « couverture » populaire. En septembre 2017, une campagne massive sous le slogan « Pour la construire » (l’Égypte) est lancée par des parlementaires membres de la coalition pro-Sissi et coordonnée secrètement par le régime. L’idée de cette campagne est de collecter des signatures en faveur de sa candidature. Des bureaux sont créés à cette fin dans toutes les provinces de l’Égypte, mais également à l’étranger, selon Karim Salem, parlementaire et porte-parole de la campagne. Dans une conférence intitulée « Les Égyptiens forcent Sissi à se présenter pour un deuxième mandat », tenue le 24 décembre dans un grand hôtel au Caire, les organisateurs ont annoncé en grande pompe avoir rassemblé plus de 12 millions de signatures. « Sissi essaie toujours de donner l’impression qu’il est porté par le peuple. Dans la plupart de ses discours, il répète que ses politiques et décisions sont bénies par le peuple qui lui a donné une procuration totale depuis 2013 », analyse Ammar Ali Hassan.

Les fonctionnaires enrôlés de force

Soutenu par l’armée et par une série de lois adoptées depuis son avènement, le président a réussi à s’emparer des institutions de l’État. La justice, le Parquet, la police et le dispositif bureaucratique œuvrent en sa faveur. Selon certains fonctionnaires contactés par Orient XXI, les formulaires de soutien à Sissi circulent dans les administrations. Ceux qui refusent de les signer sont menacés de sanctions.

Dans un communiqué du 26 décembre, Khaled Ali a demandé au régime de vraies garanties pour une élection présidentielle impartiale, parmi lesquelles la neutralité des institutions de l’État, allant jusqu’à dénoncer les pressions exercées contre Ahmed Chafik afin de le forcer à ne pas se présenter.

Sissi a également la main sur le choix des membres de la Commission nationale de supervision des élections. Une loi adoptée en août 2017 donne en effet au chef de l’État le pouvoir de choisir parmi les candidatures proposées par les grandes institutions judiciaires. Quant aux médias, ils sont aux ordres. Les quelques rares indépendants, ceux qui refusent tout accord tacite avec le régime, sont l’objet de blocages et de censures1. Autant d’outils pour assurer une élection jouée par avance.

Les quelques tentatives de réaliser un changement politique pacifique à travers les urnes se heurtent à un régime dont l’autoritarisme ne semble pas avoir de limites, selon Khaled Al-Balchi. Bien que la classe politique (non issue des Frères musulmans) ait accepté de respecter un chef de l’État installé par un coup d’État, Abdel Fattah Al-Sissi refuse toute forme de concurrence ou d’opposition, même partielle.

1NDLR. C’est notamment le cas de Mada Masr, notre partenaire du réseau fondé par Orient XXI des médias indépendants sur le monde arabe dont les articles peuvent être retrouvés ici