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En Orient, chercheurs et chercheuses sur un terrain miné

Depuis le 5 juin 2022, cela fait trois ans que l’anthropologue Fariba Adelkhah est prisonnière du gouvernement iranien, condamnée à cinq années de prison. Les accusations « d’atteinte à la sûreté de l’État » portées contre elle ne sont qu’un prétexte pour exercer une pression sur la diplomatie française. Son cas, comme celui d’autres chercheuses et chercheurs, est emblématique des difficultés grandissantes de l’accès au terrain au Proche-Orient.

Paris, 13 janvier 2022. Manifestation de collègues de Fariba Adelkhah devant Science-Po, à la suite de la décision du gouvernement iranien de la renvoyer en prison après une période d’assignation à résidence
Thomas Coex/AFP

Les pratiques de recherche en sciences sociales depuis une vingtaine d’années se sont indéniablement transformées. Partout, l’accès aux ressources en ligne ainsi qu’à des communications gratuites offre des informations sans grande limite. Souvenons-nous par exemple que téléphoner d’Europe vers le Yémen pouvait à la fin du siècle dernier coûter près de deux euros par minute ! Une lettre mettait — quand elle arrivait — plusieurs semaines à trouver son destinataire. Dorénavant, pour les chercheur·ses, expert·e·s et journalistes, le téléchargement de livres numérisés et de la presse quotidienne, des archives publiques ou personnelles, ainsi que le suivi des débats sur les réseaux sociaux abolissent bien des frontières et des barrières tant symboliques que financières et temporelles. Les kilos de livres et de documents qui chargeaient les valises de retour de terrain, imposant souvent de payer des excédents de bagages conséquents à l’aéroport, sont pour partie un lointain souvenir.

Réfléchir sur son propre positionnement

Certes, la contextualisation nécessaire à la compréhension exige toujours une pratique du terrain et en particulier le développement de relations de confiance avec des collègues sur place et ceux qu’on appelle parfois de façon abrupte des « informateurs ». Ce sont ces relations humaines, amicales et intimes souvent qui font le sel des métiers de la recherche en sciences humaines et sociales, fondée aussi massivement sur ce que l’on appelle « l’observation participante » et l’ethnographie. L’enquête au long cours située dans la société sur laquelle on travaille est fondamentale. En parallèle, cette recherche impose des réflexions sur son propre positionnement en tant qu’étranger ou étrangère dans une société où bien des dynamiques et subtilités (à commencer par les registres linguistiques variés) nous échappent fatalement.

La sensibilité à ces questions méthodologiques s’est fortement et légitimement accentuée ces dernières années, ouvrant la voie à des débats parfois tranchés et quelques rancœurs (comme dans le contexte de la guerre en Syrie). Le côté positif de cette réflexivité pousse vers de nouvelles stratégies d’écriture impliquant la valorisation des savoirs « locaux », par exemple à travers une écriture à quatre mains, égalitaire.

Au Proche-Orient, les exemples de violences physiques exercées sur les chercheur·ses ne sont pas une nouveauté. Le cas du sociologue Michel Seurat, décédé en 1986 en détention alors qu’il était otage de mouvements armés chiites au Liban incarne la fragilité des universitaires étrangers sur « leurs » terrains, notamment quand ils sont en conflit. Mais sans doute moins que les journalistes, peut-être du fait d’une connaissance fine des lieux pratiqués et de connexions solides, mais aussi d’une nécessité moindre de se trouver sur les fronts armés, les étrangers n’ont été que rarement les victimes de groupes non étatiques au Proche-Orient.

Pourtant, il serait faux de considérer que la capacité de mener des recherches n’est pas affectée et mise sous pression, par d’autres mécanismes parfois moins visibles. Plusieurs événements scientifiques, organisés ces derniers mois notamment par NoriaA Research1, l’Union européenne2 ou l’Université de Montréal3 ont tenté de réfléchir aux pratiques de recherche dans ce contexte, soulignant une préoccupation réelle dans la communauté scientifique. De façon unanime, tout le monde considère donc que la situation s’aggrave et qu’il est aujourd’hui plus difficile d’effectuer son travail au Proche-Orient qu’il y a quelques années. La liste des chercheur·ses qui se trouvent en incapacité de retourner dans le pays sur lequel ils et elles ont bâti leur « carrière » est impressionnante — une situation souvent inconnue des collègues dans la mesure où elle n’est pas exempte d’un sentiment de honte. Elle se trouve par ailleurs complétée par l’exil forcé de nombreux collègues yéménites, iranien·nes, saoudien·nes ou égyptien·nes issu·es de ces mêmes sociétés. C’est là une source de souffrance professionnelle autant que personnelle.

La coupure de l’accès physique au terrain (renforcée conjoncturellement par la crise sanitaire des deux années passées) est un vrai danger, menaçant de transformer certaines zones en trous noirs, inaccessibles à l’analyse. Un tel risque se voit renforcé par le fait que les chercheur·ses venant de ces sociétés – qui demeurent comme l’illustre aussi le cas turc, les principales victimes de « leurs » autorités, n’auraient le plus souvent pas aisément accès aux publications internationales pour diffuser leur savoir. Que l’on songe donc à la Syrie et à l’Iran où les dynamiques politiques et sociales nous sont devenues en grande partie inintelligibles, favorisant alors un repli des questionnements d’universitaires dont les activités étaient autrefois centrées sur ces sociétés sur les dynamiques migratoires et les activités des diasporas. Les efforts de traduction des travaux en arabe, turc ou persan ne sont que plus nécessaires dans ce cadre.

Des « mukhabarat » à la surveillance Internet

Comme pour le cas de Fariba Adelkhah, il est remarquable de constater qu’au Proche-Orient la pression sur la recherche s’exerce avant tout du fait des régimes autoritaires. Ce ne sont que très marginalement les groupes d’opposition ou des bandes criminelles qui sont responsables des basculements qui préoccupent les chercheur·ses. La surveillance s’est ainsi technicisée et joue de façon souvent arbitraire, lors des passages de frontière ou à travers des convocations à la police au cours du séjour de terrain. La pression est dès lors quotidienne autant qu’incertaine, mais a le plus souvent quitté la forme presque pathétique des « anges gardiens » des mukhabarat (services de renseignement) qui avaient une fâcheuse tendance à s’asseoir seuls dans les cafés à vos côtés, regardant négligemment leur paquet de cigarettes, mais ne loupant pas une miette de vos conversations4. L’entrave que créent ces nouvelles technologies est d’autant plus troublante que celles-ci sont souvent elles-mêmes vendues et entretenues par des entreprises originaires des pays européens, et évidemment d’Israël et des États-Unis. Leur détournement ne semblant poser aucun cas de conscience.

En se technicisant, passant dorénavant via les téléphones portables et sur Internet, la surveillance des chercheur·ses et leur répression vient mettre en lumière certaines injonctions contradictoires des professions scientifiques. Les invitations à se protéger, par exemple lorsque les universités ou le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) conseillent de crypter les ordinateurs pour les voyages, sont difficilement compatibles avec les efforts d’une visibilité accrue des travaux et publications, voire une mise en accès libre des données brutes de recherche qui peu à peu s’impose dans la profession. De même, les exigences de validation des protocoles de recherche par des instances éthiques, y compris dans les pays du Proche-Orient où pourtant ces enjeux très spécifiques ne sont en général pas compris, posent la question de l’inadéquation avec les pratiques de terrain en contexte autoritaire. Il en va de même pour les demandes d’escorte armée imposées parfois pour obtenir un ordre de mission, par exemple pour un séjour en Irak. Le rôle joué par les institutions universitaires européennes dans les barrières érigées et pressions qui s’exercent est sans doute insuffisamment appréhendé.

Mais l’un des faits les plus remarquables concerne le fait que ces pressions sur les libertés académiques sont en particulier le fait de « pays alliés » de l’Europe. Leur extrême férocité, comme dans le cas de l’assassinat du doctorant Giulio Regeni par la police égyptienne en 2016, ne semble pas en mesure de remettre en cause les alliances, ni même de générer de vives critiques de gouvernements occidentaux.

Il en va de même pour les pratiques israéliennes aux frontières : les chercheur·ses en sciences sociales travaillant sur la « seule démocratie du Proche-Orient » ou souhaitant se rendre en Palestine savent combien ils ont de grandes chances de terminer en sous-vêtements à leur arrivée ou leur départ de l’aéroport de Tel-Aviv, ou alors de se faire refouler après avoir passé une nuit en détention. De même, le fait que les universités palestiniennes dépendent directement d’un système restrictif israélien d’attribution des visas constitue une entrave évidente, mais rarement relevée.

Le sort méconnu des locaux

Le cas du doctorant britannique Matthew Hedges, condamné en 2018 à la perpétuité par les Émirats arabes unis, puis gracié après avoir passé tout de même six mois à l’isolement, démontre combien les chercheur·ses — notamment les plus jeunes — sont des pions d’enjeux qui les dépassent. L’expérience extrêmement traumatisante subie par Hedges ne l’aura heureusement pas empêché de terminer la rédaction de sa thèse de science politique puis sa publication sous le titre Reinventing the Sheikhdom (Hurst publishers, 2021) auprès d’un éditeur scientifique prestigieux.

L’accumulation des vexations, entraves, menaces concerne en premier lieu les chercheur·ses issu·es des sociétés du Proche-Orient. De l’Égyptien spécialiste du Sinaï Ismail Alexandrani (qui a collaboré à Orient XXI) à la collègue turque Pinar Selek, leurs trajectoires et leur répression ont, comparativement par exemple aux violences contre les journalistes qui subissent le même sort, fait l’objet d’une préoccupation bien moindre dans les médias et au sein des chancelleries diplomatiques. Les journalistes, comme les chercheur·ses étranger·es, souffrent de l’absence de statut reconnu à l’échelle internationale qui garantirait une forme de protection et une reconnaissance aussi des libertés académiques, tant en matière d’expression que des modes d’accumulation spécifiques des savoirs. Divers programmes, tel Pause5 en France ou initiatives portées par exemple par le fonds Marie Sklodowska-Curie à l’échelle européenne, offrent du soutien tant administratif que financier aux chercheur·ses en danger à travers le monde. Sans doute imparfaits car limités dans le temps, ces soutiens demeurent nécessaires.

Néanmoins, il est probable que dans les années à venir, l’urgence ukrainienne et les menaces qui pèsent sur les scientifiques russes conduisent, au sein de ces programmes, à la marginalisation de fait des collègues issus des sociétés du Proche-Orient. Et pourtant, les crises s’y prolongent et les régimes autoritaires s’y sentent toujours renforcés. Le cas de Fariba Adelkhah, autant injuste que douloureux, invite dès lors à accentuer une réflexion profonde sur les conditions de la recherche et les leviers pour préserver les libertés académiques si précieuses et nécessaires. Il vient aussi souligner combien les fonctions sociales et politiques jouées par les universitaires dans la compréhension de la marche du monde en général et du Proche-Orient en particulier doivent être valorisées, imposant aussi de la part de la communauté scientifique un engagement plus ferme dans la diffusion des savoirs auprès du public.

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