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Enquête sur une PME française qui aide l’armée égyptienne à charger ses revolvers

Manurhin dans le collimateur

L’entreprise française Manurhin est le leader mondial des machines-outils fabriquant des cartouches. Depuis les années 1950, elle commerce avec l’Égypte. Une collaboration qui se poursuit presque sans accrocs avec le régime militaire d’Abdel Fattah Al-Sissi, malgré le massacre d’au moins 800 civils en août 2013 par les forces de l’ordre. Une enquête d’Omar Sultan, avec Paul-Anton Krüger du Süddeutsche Zeitung pour la partie allemande.

Au nom de sa lutte antiterroriste, l’Égypte ne cesse d’accroitre son arsenal militaire et répressif, avec le soutien notoire de la France et pour le plus grand bonheur des industriels de la défense. Derrière les mastodontes Dassault et Naval Group, on trouve la petite entreprise Manurhin, dont le siège est à Mulhouse, présente en Égypte depuis la présidence de Gamal Abdel Nasser (NDLR. 1956-1970). Malgré la répression sans précédent des voix dissidentes sous le régime d’Abdel Fattah Al-Sissi, la PME de Mulhouse continue d’y exporter ses machines à fabriquer des munitions.

Massacre de Rabaa

Le 12 août 2013, une machine de Manurhin fabriquée en France aurait dû être livrée à l’Égypte. Soit exactement deux jours avant « le plus grand massacre en un seul jour de l’histoire contemporaine » selon Human Rights Watch qui a comptabilisé plus de 800 morts lors de l’évacuation du sit-in de Rabaa. Dans les semaines qui ont précédé cette opération, les affrontements meurtriers ont été quotidiens entre les forces de l’ordre et les partisans de l’ex-président Mohamed Morsi, destitué par l’armée le 3 juillet 2013.

C’est dans ce contexte que les douanes françaises bloquent, selon nos informations, une machine de Manurhin servant à fabriquer des étuis pour des cartouches de 20 et 40 mm. Ces diamètres sont similaires à ceux des balles en caoutchouc et des bombes lacrymogènes utilisées par les forces anti-émeutes.

La veille de cette livraison programmée, la tension est à son paroxysme au Caire. Plusieurs milliers de partisans pro-Morsi continuent d’occuper la place et la mosquée Rabaa Al-Adawiyaa alors que le premier ministre égyptien vient d’annoncer son évacuation « irréversible ». Le 14 août, au petit matin, les forces de sécurité encerclent la place et donnent l’assaut. C’est un carnage anticipé et planifié, de l’aveu même des ministres de l’époque qui avaient tablé sur « un bilan pouvant aller jusqu’à 3 500 morts ». Le jour même, le ministre français des affaires étrangères français Laurent Fabius demande « l’arrêt immédiat de la répression ».

La réaction européenne ne tarde pas. Le 21 août 2013, les 28 États membres décident de « suspendre les licences d’exportation vers l’Égypte de tous les équipements qui pourraient être utilisés à des fins de répression interne et de réévaluer les licences d’exportation » existantes. Cette déclaration est signée par tous les ministres européens des affaires étrangères. Même si cet engagement écrit n’est pas un embargo au sens juridique du terme, le premier ministre Jean-Marc Ayrault se souvient avoir donné « l’instruction de respecter scrupuleusement la décision du Conseil de l’UE prise à l’unanimité. » Pourtant, la France va choisir d’ignorer cet engagement européen : il n’y aura ni suspension ni réévaluation des licences de matériels de maintien de l’ordre à destination de l’Égypte.

Certes, Manurhin ne fournit ni armes ni munitions immédiatement utilisables contre la population égyptienne mais cette PME alsacienne « appartient au secteur de la défense et son activité est totalement régie par les pouvoirs publics », indique son PDG Rémy Thannberger à Orient XXI. Ses machines servent exclusivement à la fabrication de cartouches de différents calibres. Pour chaque contrat, l’entreprise doit donc obtenir une autorisation formelle de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG), présidée par le secrétaire général à la défense et à la sécurité, lui-même directement sous l’autorité du premier ministre.

Le 22 août 2013, le lendemain de la déclaration européenne, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SDGSN) se réunit en urgence pour étudier le cas épineux de ce matériel de Manurhin « pouvant servir au maintien de l’ordre par usage détourné » et bloqué en douane. Cette machine n’étant qu’un élément d’une chaine de production, elle ne permet pas à elle seule de produire des bombes lacrymogènes ou tout autre munition. Selon nos informations, le SDGSN estime donc qu’elle ne représente pas de danger immédiat pour les civils égyptiens et décide de lever le blocage de la machine, qui sera livrée à l’usine égyptienne avec un peu de retard sur le calendrier prévu. Un épisode dont Rémy Thannberger nous dit ne « pas avoir le souvenir », mais il précise par email que l’État français a de toute façon « systématiquement renouvelé ses licences d’exportation vers l’Égypte ». Contacté, le SDGSN n’a pas souhaité répondre sur ce cas précis, invoquant le « secret défense ».

Un appétit pour les armements européens

Mais alors pourquoi les autorités françaises ont elles finalement choisi de fermer les yeux, en contradiction avec les déclarations de Laurent Fabius et les instructions de Jean-Marc Ayrault ? « La France ne voulait pas se brouiller avec l’Égypte au moment où elle sentait qu’il y avait des signes d’un appétit égyptien pour des contrats d’armements européens », lâche sous couvert d’anonymat un agent proche des industriels de la défense à l’époque. Des négociations étaient en effet en cours avec le groupe français DCNS (renommé Naval Group) pour quatre corvettes à un milliard d’euros. Un an plus tôt, l’Égypte s’était également offert des sous-marins allemands, à la surprise générale. Par ailleurs, de plus en plus d’élus américains appelaient à fermer le robinet des aides militaires à l’Égypte, depuis la répression sanglante des pro-Morsi. Si les États-Unis décidaient ne serait-ce que de réduire leurs transferts d’armements et d’assistance militaire, qui s’élèvent chaque année à 1,3 milliard d’euros, un marché bien plus vaste s’ouvrirait à ses concurrents.

En 2013 — l’année du massacre de Rabaa —, l’Égypte est le premier client de Manurhin, qui lui a commandé pour près de 9 millions d’euros de machines et de services, selon le rapport financier de l’entreprise1, qui consacre une formule laconique aux « évènements récents en Égypte et dans certains pays du Moyen-Orient » qui ont conduit à « renforcer le niveau de vigilance afin d’évaluer au mieux les risques éventuels, mais également de saisir de nouvelles opportunités ».

Internationalement condamnée, l’Égypte est vue comme une terre « d’opportunités ». Les dirigeants de Manurhin n’ont pas tort. Avec le retour au pouvoir de l’armée et l’élection du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi en juin 2014, l’Égypte devient le deuxième client des industriels français de défense. En l’espace de deux ans, l’Égypte s’offre des avions Rafale, deux navires Mistral et une frégate. Manurhin n’a pas attendu Dassault et Naval Group pour s’intéresser à l’Égypte. Ses ventes de 2013 correspondent en réalité à l’exécution de contrats en cours, signés quelques années avant la révolution de 2011. En 2010, lorsque Hosni Moubarak était encore en lice pour le titre du dictateur à la plus grande longévité, Manurhin a notamment décroché un « gros contrat » de plusieurs dizaines de millions d’euros2. D’autres avaient été signés en 2008, nous précise le dirigeant du groupe Rémy Thannberger.

Deux lignes de productions installées au Caire

« Nous avons une relation pérenne avec l’Égypte », confie le PDG de Manurhin. Il précise même que le directeur général de l’entreprise, Robert Nguyen, a déjà rencontré le chef de l’État qu’il surnomme en souriant « le maréchal-président ». Entre 2011 et 2015, près de 80 machines fabriquant des munitions de différents calibres ont été livrées à deux usines implantées au Caire, indique le journal La Tribune. Depuis 2015, quelques dizaines d’autres ont suivi afin que, d’après nos informations, deux lignes de production entières soient opérationnelles à la fin de l’année 2017. Ces lignes sont aujourd’hui en capacité de fabriquer de A à Z plusieurs millions de cartouches de 7,62 mm et 9 mm. Ces calibres correspondent à des munitions d’armes de poing et de kalachnikovs. À l’été 2016, Manurhin avait également terminé ses livraisons de machines fabriquant des cartouches de 20, 23 et 40 mm, commandés avant la révolution de 2011. Celles-là mêmes qui auraient pu servir lors du massacre de Rabaa.

Aujourd’hui, il reste encore quelques contrats en cours. De futures machines en attente de livraison devraient permettre à l’armée égyptienne de produire des calibres de 12,7 mm pour des mitrailleuses lourdes. Elles rejoindront le site industriel d’Abu Zaabal, en périphérie du Caire, où les deux usines partenaires de Manurhin, Shubra et Maasara ont déménagé récemment. Ces usines, rattachées directement au ministère de la production militaire, sont les 4e et 5e plus importantes entreprises du complexe militaro-industriel égyptien selon le journal égyptien Masr al-Arabia. Comme le montrent les photos et le descriptif de leurs sites Internet en arabe, l’armée y fabrique notamment des munitions pour kalachnikovs, mitraillettes et fusils semi-automatiques. La page officielle du site de Maasara met en avant également des calibres de 20 mm et 23 mm, généralement adaptés à des gros canons visant à détruire des cibles de la taille de véhicules. Des munitions de 23 mm sont par exemple chargées dans les avions soviétiques, comme les vieux Mig russes dont dispose l’aviation égyptienne et les nouvelles versions de Mig-35 qu’elle vient d’acquérir.

Aux côtés des F-16, ces nouveaux modèles participent aux bombardements dans le Nord-Sinaï, où les forces de sécurité tentent de déloger des cellules djihadistes implantées dans cette province frontalière de la bande de Gaza. Des opérations militaires, qui comme celle lancée le 9 février dernier n’épargnent pas les civils, victimes collatérales prises entre deux feux. Dans toute l’Égypte, les forces gouvernementales ont tué plus de 3 000 personnes depuis 2013, selon le rapport de Sherif Mohy-Eldin, expert en sécurité et contre-terrorisme pour le Tahrir Institute for Middle East Policy.

Un sous-traitant allemand au-dessus de tout soupçon

Dans ses affaires égyptiennes, l’entreprise Manurhin n’est pas seule. Pour fabriquer certaines machines dont l’Égypte est friande, elle a recours à un sous-traitant allemand, Fritz Werner, connu pour avoir fourni tant l’Iran que l’Irak durant la guerre qui déchira pendant dix ans ces deux voisins dans les années 1980. Mais aujourd’hui, l’Allemagne est un peu plus sourcilleuse que la France vis-à-vis des forces de sécurité égyptiennes qui n’hésitent pas à tirer sur des civils depuis le déclenchement de la révolution le 25 janvier 2011. Dans les mois qui ont suivi le départ de Moubarak, Fritz Werner devait livrer à Manuhrin une dizaine de presses et machines de découpe très spécifiques qui sont des maillons de la chaine de production de cartouches de 9 mm, commandées par l’Égypte. Mais la société allemande « n’a pas obtenu l’extension des licences » d’exportation auprès de ses autorités, regrette Jansen Detlev, son PDG, dans une lettre datée du 9 novembre 2012 adressée à Manurhin et que nous avons pu consulter. Il précise que la « raison est probablement liée aux troubles politiques depuis 2011 ».

Un an plus tard, le 18 octobre 2013, les deux PME spécialistes des machines-outils de l’armement trouvent un accord : le sous-traitant allemand va expédier quatre autres machines mais qui n’ont besoin d’aucune autorisation de son gouvernement pour être acheminées en Égypte via Manurhin. Il s’agit de « machines lavantes » et de « fourneaux » non soumis à l’obligation de licences d’exportation, nous précise Jansen Detlev, le PDG de Fritz Werner, joint par mail. Le sous-traitant allemand peut donc se passer du feu vert de ses autorités pour quelques machines spécifiques.

L’applicabilité des règlements européens en question

Ce vide juridique dans les règles européennes et allemandes a permis à Fritz Werner de maintenir ses relations avec Manurhin et l’Égypte sans éveiller de soupçons. En Allemagne, le bureau fédéral du contrôle des exportations confirme qu’ « aucune licence pour l’installation de machines produisant des munitions en Égypte n’a été délivrée entre 2005 et 2017 ». Or si les boulons et les fourneaux de Fritz Werner sont individuellement inoffensifs, ils servent tous dans l’assemblage de machines à fabriquer des munitions. Bien que plus strictes en apparence, les autorités allemandes n’ont en fait que freiné le rythme des livraisons Manurhin-Fritz Werner à l’Égypte. Les obstacles posés par la loi allemande ont certes retardé l’installation des machines au Caire, mais fin 2017, deux lignes de production de 7,62 mm et de 9 mm sont bien fonctionnelles et prêtes à l’emploi.

Au-delà des aventures égyptiennes du fleuron de l’industrie de la cartouche française, cette affaire pose la question de la valeur des décisions européennes. À quoi servent-elles si les deux principales puissances européennes, l’Allemagne et la France, contournent les engagements pris par leurs propres ministres respectifs, Guido Westerwelle et Laurent Fabius, en 2013 ? Le premier ministre Jean-Marc Ayrault explique que, malgré son instruction claire, « tous les arbitrages ne remontent pas au premier ministre » et dit ne pas se souvenir du cas précis de Manurhin. En mars 2014, Manuel Valls lui succède. Puis c’est au tour d’Édouard Philippe, nommé par le nouveau président Emmanuel Macron en mai 2017. Ces changements à la tête du gouvernement français pourraient expliquer que l’instruction de Jean-Marc Ayrault n’ait pas été appliquée les années suivantes, suggère Armelle Ceglec, en charge de la communication du SGDSN, citant l’exemple du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes que ce gouvernement a finalement choisi d’abandonner.

Pour Amnesty International, la position actuelle de la France n’est en tout cas plus tenable concernant le commerce de Manurhin avec l’Égypte. Aymeric Elluin, responsable de plaidoyer « armements et lutte contre l’impunité » de l’ONG, appelle désormais l’État à respecter la Position commune 2008/944/PESC du Conseil du 8 décembre 2008 définissant des règles communes régissant le contrôle des exportations de technologie et d’équipements militaires de l’Union européenne en matière d’exportations d’armes, qui recommande de suspendre toute exportation d’armes et matériels connexes « susceptibles d’être utilisés à des fins de répression interne. »

1Page 35, le rapport indique que « la société a globalement livré pour près de 26 millions d’euros de machines et services ; l’Égypte en a été le principal bénéficiaire à hauteur de 34 % »

2Christian Lienhardt, « Manurhin recapitalisé s’offre le luxe d’une seconde jeunesse », Les Échos, 6 octobre 2010 (réservé aux abonnés).