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Au Proche-Orient, Trump contre Trump

Entretien avec Robert Malley · Au cours du Forum de Doha qui s’est tenu les 14 et 15 décembre 2019, Orient XXI a rencontré Robert Malley, le président d’International Crisis Group, ancien assistant spécial du président Barack Obama et du président Bill Clinton. Tour d’horizon de la politique du président Donald Trump au Proche-Orient et de ses contradictions.

Donald Trump accueilli par Benyamin Nétanyahou sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion, le 22 mai 2017
Amos Ben Gershom/GPO

Christian Jouret (Orient XXI). — Une perception tenace voudrait que les États-Unis se désengagent progressivement des affaires du Proche-Orient ? Est-ce une réalité ou ne faut-il y voir qu’une mauvaise interprétation du slogan « l’Amérique d’abord » et des propos tenus par le président Donald Trump sur le retrait de son pays depuis son élection ?

Robert Malley. — Il faut distinguer trois éléments. Le premier relève de la médiatisation qui est faite des déclarations américaines. Les prétendus retraits ou reculs américains dans la région correspondent à une mauvaise lecture. Il faut se souvenir que plus de 30 000 soldats sont toujours présents dans cette région et que depuis l’élection de Trump 14 000 militaires y ont été envoyés. Si on ajoute le fait que Washington intervient ici ou là en envoyant un drone ou en conduisant une opération militaire, il est exagéré de parler de recul américain. Cette mauvaise perception vient du fait que Trump lui-même a souvent dit que les Américains s’investissaient trop dans la région et que l’intérêt de son pays serait d’y accorder moins d’attention. Cette perception d’un retrait doit aussi aux craintes de certains dirigeants régionaux qui ne voudraient pas se retrouver seuls face à l’Iran. Mais la réalité est sensiblement différente.

Le deuxième élément correspond à une réalité sur la longue durée : il existe bien un repositionnement des États-Unis vis-à-vis de leur usage de la force militaire comme de leur empreinte globale. Le déclin relatif de la puissance américaine est une réalité qui s’explique par un gain relatif d’autres puissances. Chacun cherche sa place dans un monde où les États-Unis sont un peu moins présents.

Un déclin relatif qui remonte loin

C. J.Ce déclin relatif a commencé avant Trump ?

R. M.  — Ce déclin a principalement été amorcé avec la guerre en Irak de 2003 lorsqu’a été démontré que l’usage de la force militaire américaine était en réalité une illustration de son impuissance. D’ailleurs, depuis cette époque, l’opinion publique américaine exprime son désaveu face à ce type d’interventions répétées. L’épisode libyen n’a fait qu’accentuer ce sentiment. En reprenant les propos de l’un de mes collègues, je dirais que, quoi qu’on fasse ça, ne marche pas : « On envahit et on occupe l’Irak, ça ne marche pas ; on envahit et on n’occupe pas la Libye, ça ne marche pas ; on n’envahit pas et on n’occupe pas la Syrie et ça ne marche pas non plus ». D’où cette conviction publique généralisée qu’il vaudrait mieux se désintéresser de la région.

Mais ce sentiment d’impuissance remonte à plus loin, notamment à l’époque de Barack Obama et même avant. Avec beaucoup de réalisme, Obama avait perçu ces impuissances depuis les « printemps arabes » à une époque où beaucoup pensaient qu’une nouvelle page entre les États-Unis et le monde arabe allait s’ouvrir ou à l’occasion des relations entre Palestiniens et Israéliens. Lui-même disait dès 2002 qu’il y avait de bonnes guerres et des guerres stupides1.

Une fois président, il avait vite senti que les espoirs de changement exprimés par son entourage ou par les médias allaient être déçus. Il en avait conçu un désenchantement. Mais cette administration n’a pas été au bout de ses raisonnements. Elle était consciente que les intérêts américains en Égypte ou dans le Golfe n’étaient plus les mêmes que ceux définis à l’époque où les politiques américaines avaient été mises en œuvre. Son intuition était bonne, mais l’administration n’en a pas tiré les bonnes conséquences.

De l’inutilité des guerres

C. J.Trump avait résolument fait campagne sur les inutilités des guerres américaines.

R. M.  — C’est le troisième élément qui est ce qu’on pourrait appeler l’équation Trump. Le candidat Trump avait indiqué pendant sa campagne électorale que les guerres américaines avaient coûté cher à l’économie américaine et aussi en perte de vies humaines. Même l’actuelle campagne des démocrates pour les élections de 2020 revient sur le thème des interventions militaires inutiles dans la région. Il y a donc bien un phénomène de longue durée qui tient compte du déclin inévitable de la puissance américaine. Ceci dit, pour Trump le problème ne se pose pas en termes d’engagement ou de désengagement. Son comportement est transactionnel. Si un engagement ou un désengagement sert ses intérêts, il l’adopte.

Évidemment, ce comportement entraîne chez certains dirigeants du monde arabe une perte de confiance. « Est-ce que l’allié d’aujourd’hui sera encore l’allié de demain ? », s’interrogent-ils. À Abou Dhabi ou à Riyad, on va se demander si on ne va pas un jour se retrouver avec un président américain qui va leur en vouloir pour des raisons qu’ils ne peuvent pas imaginer ou s’il va passer un accord avec les Iraniens et les lâcher totalement. Pour eux, la politique menée par Trump est à la fois transparente et mystérieuse. On comprend qu’il fonctionne sur la base du donnant-donnant, mais on ne sait pas ce qu’il va donner ni ce qu’il va prendre.

Mais il ne faut pas exagérer cette spécificité Trump. Si un président démocrate est élu en 2020, ce positionnement vis-à-vis du Proche-Orient va continuer. Elizabeth Warren a bien dit à un moment qu’il fallait se retirer totalement du Proche-Orient. Même si elle s’est rattrapée le jour d’après en indiquant qu’elle ne pensait pas à un retrait total, ses propos révèlent quand même quelque chose2. Donc ce positionnement va se poursuivre et les États-Unis ne vont certainement pas se retirer de la région. On reviendra à une politique plus traditionnelle. Ce ne sera plus Trump passant des alliances avec certains dirigeants pour des raisons financières ou de gain politique personnel.

L’accord du siècle, un tour de magicien

C. J.« L’accord du siècle » censé organiser une fois pour toutes la relation entre Israéliens et Palestiniens est annoncé depuis longtemps. Il n’a aucune chance d’être accepté par les Palestiniens. Sera-t-il même publié ?

R. M.  — Ce plan est un tour de magicien. En fait, il a déjà été mis en œuvre : le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, le Golan, les colonies de peuplement, l’UNRWA [En août 2018, les États-Unis ont annoncé qu’ils n’apporteraient plus leur contribution financière à l’Agence pour les réfugiés palestiniens (UNRWA). Jusque-là les États-Unis restaient le principal contributeur aux réfugiés palestiniens de 1948. En 2017, leur contribution s’est élevée à 364 millions de dollars (328 millions d’euros).]], la fermeture des représentations diplomatiques palestiniennes aux États-Unis3, une rhétorique différente sur la question des réfugiés ou une réduction de l’aide humanitaire et économique accordée aux Palestiniens en 2018 en sont les éléments. Tous ces sujets font partie du plan américain sans que ce soit dit explicitement.

C. J.Sur tous ces sujets, ce président « transactionnel », pratiquant le donnant-donnant, n’a rien demandé en échange ? Ce sont de purs cadeaux faits à Israël ?

R. M.  — Il l’a fait pour des raisons de politique intérieure. C’est un cadeau qu’il s’est fait à lui-même. Il a voulu se montrer aussi pro-Nétanyahou que possible pour satisfaire l’électorat évangélique et l’électorat juif. Il veut apparaître intouchable sur ce dossier-là et fera campagne en disant qu’Israël n’a jamais eu un meilleur ami que lui. Pour lui c’est important parce que, selon certains observateurs, il peut être très dur en privé à l’égard de Benyamin Nétanyahou ou d’Israël. Il faut se souvenir que ses premières rencontres avec les Palestiniens leur avaient laissé croire qu’il allait se montrer plus dur avec Israël qu’ils ne le pensaient. En substance, il leur disait : « Donnez-moi quelque chose et j’obtiendrai quelque chose d’Israël ». Ils l’ont cru, à tort évidemment.

Au fond de lui-même, Trump n’a pas de vision idéologique. Un jour il s’intéresse à l’Iran ou à Israël ou à la Syrie, puis il oublie. Il passe très rapidement d’un thème à l’autre. Le rôle de son entourage est donc très important. C’est son entourage qui doit lui rappeler de parler d’un sujet ou mettre en œuvre une politique lorsqu’il ne s’y intéresse pas, comme c’est le cas pour la Syrie.

L’approche idéologique de l’entourage du président

Ceci dit, pour certains membres de son administration, la question israélo-palestinienne est d’ordre idéologique. Pour eux, il faut transformer les paramètres de résolution du conflit israélo-palestinien. C’est le cas de l’ambassadeur américain à Jérusalem, David Melech Friedman. Il est personnellement convaincu — Jared Kushner, le gendre du président aussi — que l’une des raisons de l’impasse de ce dossier réside dans le fait que le monde, en particulier le monde occidental, États-Unis et Europe, a nourri d’illusions les Palestiniens en leur parlant de 1967, des réfugiés, du droit à leur retour, de l’illégalité des colonies de peuplement, etc. pour leur laisser croire qu’ils étaient toujours les plus forts et leur faire oublier qu’ils avaient perdu la guerre.

Son ambition est donc de rabaisser les attentes des Palestiniens pour que ce conflit soit résolu de façon très différente. C’est l’approche idéologique de droite pro-Likoud de l’administration américaine. Pour Trump, son approche n’est pas idéologique. Il serait prêt à accepter toute solution pour peu qu’il obtienne des résultats. C’est l’exigence politique qui l’emporte chez lui. Il peut donc dire en même temps et y croire : « Je peux résoudre ce conflit, Jared peut le résoudre, mais je veux être aussi pro-israélien que possible ». Tout ceci est conciliable pour lui-même si c’est en réalité inconciliable. Son plan, qu’il voit le jour ou non, que ce soit dans un mois ou dans six mois, qu’il soit mis sur la table pour ne pas être accepté ou pour être accepté, est un non-événement. Quant aux pays arabes, ils ne vont ni le dénoncer ni le soutenir complètement.

C. J.Les Palestiniens ne pourront pas l’accepter ?

R. M.  — Non bien sûr. Le narratif est déjà écrit. Les Américains diront : « On a fait de notre mieux… On était prêts à accorder une formidable aide économique aux Palestiniens… On ne comprend pas… On leur apporte du concret, qu’ils vont refuser, ils vont rester dans leurs illusions et dans leurs rêves alors que leurs possibilités vont continuer à s’amenuiser… » Je pense que le discours américain post-présentation du plan a déjà été écrit, rédigé, appris par cœur, prêt à être énoncé.

C’est un non-événement qui ne changera rien. Ce ne sont pas non plus les élections israéliennes qui changeront grand-chose au dossier israélo-palestinien. Ces élections sont importantes pour la politique intérieure israélienne, mais pas pour ce dossier. D’une certaine façon ce sera plus dur pour les Palestiniens qui devront composer avec un gouvernement israélien mieux vu de l’Occident. Il n’y a que deux choses qui comptent aujourd’hui : d’une part, ce qui se passe sur le terrain en Cisjordanie, et d’autre part, la scène politique palestinienne une fois que la page Mahmoud Abbas sera tournée et que de nouvelles forces politiques émergeront. Ces deux éléments sont plus importants que le plan américain ou les élections israéliennes.

Incertitudes sur le dossier iranien

C. J.Que veut Trump sur l’Iran ? Il ne promeut pas la politique du changement de régime, mais demande que le régime iranien change de comportement. Il n’évoque pas d’intervention militaire, mais affirme que rien ne peut être exclu. Que veut-il au juste ?

R. M.  — Sur ce dossier comme sur d’autres, il faut distinguer Trump de son administration. Trump est au fond un président « lisible ». Quand il s’exprime, on ne comprend pas ses mots, mais on sait tout à fait ce qu’il veut dire. Parfois il est incohérent et ses phrases vont dans tous les sens, mais ce qu’il veut dire est très clair. C’est le contraire d’un responsable politique dont les mots et les phrases sont très policés. À propos du dossier iranien, Trump me semble clair : il ne veut pas faire la guerre, mais il veut un accord avec l’Iran. Qu’on lui apporte un accord, qu’il présentera comme le contraire de celui signé par Obama, et il sera content.

Le problème est qu’il dise ne pas vouloir de guerre alors qu’au même moment il mène une politique de sanctions contre l’Iran en contradiction avec ce qu’il demande. En fait, il existe une contradiction entre Trump et Trump et une autre entre Trump et son administration. D’une part, le président ne veut pas de guerre, mais un accord. D’autre part, la politique de sanctions maximales qu’il mène peut conduire à un conflit. C’est une contradiction fondamentale. Quant à son équipe, elle croit aux sanctions, non pas parce qu’elles peuvent conduire à un accord, mais parce qu’elles peuvent affaiblir l’Iran, favoriser des troubles intérieurs, peut-être même provoquer un changement de régime, tout en organisant une robuste politique militaire pour empêcher l’Iran de s’en prendre à d’autres.

C. J.Est-ce qu’on peut encore imaginer un accord nucléaire à des fins pacifiques semblable à celui passé par les États-Unis avec les Émirats arabes unis ? Un accord qui interdirait tout enrichissement au profit de la seule production d’énergie ?

RM.- Je ne crois pas que les Iraniens soient disposés à accepter un accord qui serait fondamentalement différent du JCPoA4 qu’ils ont déjà accepté. On pourra y faire quelques retouches, changer quelques éléments ou allonger la durée, mais pas plus.

1Dans son discours contre la guerre en Irak, à Chicago le 2 octobre 2002, Obama qui était alors sénateur, avait indiqué : « Je ne suis pas opposé à toutes les guerres en toutes circonstances […] Ce à quoi je m’oppose ce sont les guerres stupides. Ce à quoi je m’oppose ce sont les guerres irréfléchies »

2En octobre 2019, lors d’un débat électoral entre candidats démocrates, Elizabeth Warren a indiqué que les États-Unis « devaient quitter le Proche-Orient ». Elle a fait savoir peu de temps après que ses propos ne visaient que le retrait des troupes de combat américaines et non un retrait du Proche-Orient, zone où les militaires américains ne sont pas impliqués dans des combats.

3Représentations diplomatiques palestiniennes aux États-Unis : En septembre 2018, l’administration américaine a indiqué qu’elle fermait la délégation de l’OLP à Washington au motif que « l’OLP n’avait pris aucune mesure pour faciliter la reprise de négociations directes et sérieuses avec Israël » et que les Palestiniens « avaient condamné le plan [de paix] américain qu’ils n’avaient pas encore vu  ».

4JCPoA : Acronyme anglais pour Joint Comprehensive Plan of Action. En français : Plan d’action global commun (PAGC). Ce plan d’action a été signé à Vienne le 14 juillet 2015 par l’Iran, les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Union européenne.

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