760 €Collectés
3%
30 000 €Objectif
1/31Jours

Récit graphique

Frantz Fanon, une existence en urgence

L’été 1961, le médecin psychiatre et révolutionnaire martiniquais engagé dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie achève le manuscrit des Damnés de la terre. Frantz Fanon rencontre alors à Rome Simone de Beauvoir, Claude Lanzmann et Jean-Paul Sartre, qui a accepté de préfacer son essai. Le romancier Frédéric Ciriez et l’illustrateur Romain Lamy font de leurs trois jours d’échanges parfois vifs le cadre d’un portrait politique et personnel de Frantz Fanon, à la fois profond et pédagogique.

« D’une intelligence aiguë, intensément vivant, doté d’un sombre humour, il expliquait, bouffonnait, interpellait, imitait, racontait : il rendait présent tout ce qu’il évoquait ». Simone de Beauvoir décrit ainsi dans ses mémoires (La force des choses, tome 2, Gallimard, 1972) l’impression que lui fit Frantz Fanon lors de leur rencontre à Rome avec Claude Lanzmann et Jean-Paul Sartre. Nous sommes à l’été 1961. Le gouvernement provisoire de la République algérienne tient un sommet à Tripoli en Libye où les dissensions au sein du FLN atteignent un niveau critique, dont rendra compte plus tard Ali Haroun dans L’été de la discorde (Casbah éditions, Alger, 1999). Fanon vit à Tunis et vient d’achever le manuscrit des Damnés de la terre. Malade, il combat une leucémie depuis plusieurs semaines. Il sait que ses jours sont comptés. Plus que jamais, son existence revêt un caractère d’urgence.

C’est le contexte qu’ont choisi Frédéric Ciriez et Romain Lamy pour ce récit graphique paru aux éditions La Découverte. Revenant sur les multiples engagements de Fanon à travers une série de flashbacks bien sentis, le livre s’inspire librement de sa rencontre en août 1961 avec Sartre, Beauvoir et Lanzmann. La conversation démarre tambour battant. Sitôt passées les amabilités de circonstance, Fanon aborde ses désaccords avec le patron des Temps modernes, qu’il avait déjà évoqués dans Peau noire, masques blancs. Il lui reproche en particulier d’avoir relativisé la négritude en faisant le temps faible d’une progression dialectique devant aboutir à la pleine réalisation de l’humain dans une société débarrassée du racisme. « Il faut être blanc pour penser comme cela », déclare Fanon non sans humour.

Bien que les rapports entre les quatre principaux protagonistes du livre soient marqués par un profond respect et une grande estime intellectuelle, les échanges sont vifs, l’ironie omniprésente. Quand Sartre déclare que Peau noire, masques blancs peut être lu comme les réflexions de Fanon sur la « question noire », celui-ci lui répond aussitôt que oui, à ceci près que lui est noir et que Sartre n’est pas juif1. Et à Simone de Beauvoir qui lui demande si la vie n’est pas trop difficile à Tunis, Fanon l’invite à ne pas projeter sur lui et sa famille ses « angoisses de parisienne ».

La richesse d’un itinéraire personnel

Les auteurs évitent l’écueil, malheureusement par trop répandu en France, qui consiste à placer Fanon sous la tutelle intellectuelle de l’auteur de La Putain respectueuse. Certes, le livre revient sur l’admiration assumée du psychiatre martiniquais pour l’œuvre et les engagements de Sartre, mais il s’attache au fil des pages à renverser avec finesse un rapport qui semblait de prime abord inégal. « Fanon voulait rencontrer Sartre, je crois que c’est Sartre qui l’a rencontré », se dit ainsi Beauvoir au moment de dire au revoir à Fanon. Si elle et Sartre sont bel et bien présent.e.s tout au long du livre, c’est avant tout pour donner la réplique au natif de Fort-de-France et le relancer systématiquement sur son itinéraire personnel.

Et celui-ci est d’une incroyable richesse. De sa jeunesse martiniquaise à son engagement contre les nazis, ses désillusions et sa blessure au combat, sa décoration (remise par le général Raoul Salan2 lui-même), l’obtention d’une bourse d’étude et l’inscription en médecine à la faculté de Lyon, ses premiers articles dans la revue Esprit : « Le syndrome nord-africain » (février 1952), « Peau noire, masques blancs » (octobre 1952), sa découverte de la social-thérapie et ses années d’interne à Saint-Alban auprès du docteur François Tosquelles, le départ vers Blida, sa rencontre avec les militants nationalistes algériens et la relation fusionnelle avec le mouvement de décolonisation du continent, son discours à Accra sur la lutte armée, sa défiance à l’égard de l’orthodoxie psychiatrique et les résistances institutionnelles face à la social-thérapie, sa participation au Congrès des écrivains et artistes noirs, sa proximité avec Abane Ramdane, les luttes fratricides entre FLN et MNA et les fractures au sein du FLN, l’ouverture d’un front au Sahara et l’acheminement de combattants et d’armes à travers le Mali, ses réflexions sur la souffrance psychique subie par les colonisé.e.s, la violence libératrice, les dangers qui guettent les nouvelles nations indépendantes, le rôle de la paysannerie dans le processus révolutionnaire, sa rédaction des Damnés alors que l’on vient de lui diagnostiquer une leucémie…

Quelle vie ! Emporté par la maladie à 36 ans, Fanon a semblé vivre chaque jour comme le dernier. « Je n’aime pas les gens qui s’économisent », avait-il lancé un soir à Lanzmann.

C’est peut-être — avec le prix — l’un des reproches que l’on peut adresser au livre : un côté didactique et linéaire pouvant donner un aspect catalogue à cette biographie qui épluche par le menu un parcours fulgurant. Mais comment en vouloir aux auteurs quand on sait dans quel désert éditorial vient s’insérer cette bande dessinée et combien sont nombreux les trous à combler pour installer Fanon de manière durable dans le paysage intellectuel français ?

Une histoire vue d’en bas

La profusion de dates et de noms n’empêche toutefois pas que l’accent soit aussi mis sur un aspect souvent négligé de l’œuvre de Fanon : sa pratique médicale et les soins prodigués aux malades qui lui permirent de percevoir « l’écho intime de la guerre ». Sont ainsi analysés les bouleversements que cause l’atmosphère de conflit permanent, qui vont des raideurs musculaires à la dépression et divers troubles psychosomatiques. À l’instar de ce que fera plus tard la psychiatre Samah Jabr dans le contexte palestinien3, c’est une histoire vue d’en bas qui nous est ici contée. Celle du fracas colonial qui met aux prises les corps et les esprits. Celle de la manière dont la répression attaque les défenses psychiques et la lutte de libération est conçue comme une thérapie. Derrière le mot de colonialisme se nouent quantité de souffrances et de drames qu’une vision en surplomb de l’histoire vient souvent oblitérer.

En choisissant la forme de la bande dessinée pour retracer le parcours exceptionnel de Frantz Fanon, les éditions La Découverte permettent une ouverture salutaire à un nouveau public, en particulier jeune, à qui est donnée l’occasion de se plonger dans une époque d’effervescence politique où l’avenir semblait ouvert. Un changement esthétique bienvenu qui nous permet aussi à tou.tes de reprendre Fanon au point exact où l’on a tendance à l’arrêter, pour reprendre la formule de l’écrivain Patrick Chamoiseau, et de redécouvrir,« sinon le seul Fanon qui vaille, mais le plus riche de tous : celui qui est en devenir ».

1NDLR. Allusion au livre de Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive (1946).

2NDLR. Chef de l’Organisation armée secrète (OAS) pendant la guerre d’indépendance algérienne.

3Samah Jabr, Derrière les fronts, éditions PMN/Hybrid Pulse, 2017.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.