Politique, culture, société, économie, diplomatie
10 826 €Collectés
54%
20 000 €Objectif
22/32Jours

La crise du Rif révélatrice de l’échec du développement au Maroc

Le 28 octobre 2016, Mohcine Fikri décédait, broyé dans une benne à ordures alors qu’il tentait de récupérer la marchandise qui lui avait été confisquée par les autorités à Al-Hoceïma, au nord du Maroc. Né à la suite de cet événement, le Hirak (« la Mouvance ») traverse une phase de passage à vide après l’arrestation de ses principaux leaders en mai. Confronté à la vitalité de l’arène protestataire, le pouvoir marocain saura-t-il évoluer pour adapter ses réponses aux demandes de ses populations ?

D’octobre 2016 à mai 2017, le palais a fait preuve d’une étonnante passivité. Confronté à un mouvement social d’ampleur inédite depuis 2011 et qui l’interpellait de plus en plus directement, Mohamed VI a choisi la voie du silence. D’infructueuses tentatives de négociation ont été menées par des représentants de l’État au niveau local, mais faute d’avoir répondu aux revendications du Hirak, elles n’ont pu éteindre la contestation.

Vendredi 26 mai, lorsque le leader du Hirak Nasser Zefzafi a interrompu un prêche assimilant le mouvement social à une fitna1, l’État a trouvé un prétexte pour clore la page du Hirak. De nombreux activistes ont été emprisonnés — plus de 200 à ce jour — et les manifestations systématiquement dispersées depuis. Zefzafi a été arrêté le 29 mai, et il est en cours de jugement à Casablanca, aux côtés d’autres participants du mouvement. La répression a coupé court aux espoirs de dénouement de la crise.

Un répertoire protestataire du local au national

Outre la demande de lever le « blocus économique » dont souffre la région, « s’exprime une revendication agraire et paysanne avec des problèmes d’eau et de terre. Les paysans réclament aussi l’annulation des mandats d’arrêt contre les cultivateurs de cannabis. Globalement, les petits exploitants agricoles dans les régions marginalisées du Maroc souffrent d’inégalités et de différentes formes de discriminations dans les domaines de la vie sociale (travail, éducation, transport, etc.) », relate Kenza Afsahi, sociologue à l’université de Bordeaux et auteure de plusieurs travaux sur le Rif2.

Si les revendications défendues par le Hirak sont pour la plupart locales, les modes d’action mobilisés puisent dans un répertoire protestataire national en évolution continuelle, innervé par les expériences des uns et des autres. Pour Mounia Bennani-Chraïbi, de l’université de Lausanne, « ces protestations montrent que ces régions ne peuvent plus être gérées par les autorités uniquement par la répression et/ou la redistribution clientéliste des ressources rares ». Selon cette politologue, « ce qui se passe dans les périphéries marocaines s’inscrit dans un temps historique. À l’aube de l’indépendance, la construction de l’État-nation s’est faite dans la violence (physique et symbolique). Les zones rurales et, plus globalement, les périphéries récalcitrantes ont payé le prix fort. Peu à peu le centre de gravité des protestations s’est déplacé vers les grandes villes. Mais, depuis la libéralisation politique des années 1990, l’arène protestataire s’est progressivement étendue des métropoles aux petites et moyennes villes, puis aux localités rurales »3

Vers la fin du règne de Hassan II, le Maroc a connu un processus de décompression autoritaire qui s’est accompagné de l’essor d’une société civile dont l’émergence a été permise par l’État pour les besoins d’une « mise en récit du "changement politique" »4. Un espace protestataire s’est progressivement constitué. La priorisation par Mohamed VI d’un agenda social comme lieu d’intervention privilégié, et la construction publique d’une « question sociale » ont engendré une multiplication d’annonces. Les attentes en ont été avivées, poussant les habitants de régions périphériques ou marginalisées à protester contre les inégalités des politiques de développement, sous la bannière de coordinations et de collectifs locaux.

Apparu dans le sillage des printemps arabes en 2011, le Mouvement du 20 février s’est appuyé sur des modes d’organisation et de mobilisation préexistants, tout en infusant des innovations dans l’action protestataire. Son héritage ne se manifeste pas seulement au niveau des modes d’action adoptés par le Hirak, mais également dans le discours de ses leaders. Le Hirak articule en effet des demandes et des revendications locales avec un propos plus large, plus national, sur le discrédit de la politique au Maroc — ce qui pourrait expliquer, en partie, le soutien dont il bénéficie au-delà du Rif.

Si des mouvements contestataires antérieurs avaient exprimé une défiance similaire à l’endroit de la politique, dans le cas du Hirak, elle constitue l’identité même du mouvement et son combat. En sermonnant les partis politiques, « les protestataires affirment haut et fort que l’essentiel du pouvoir est entre les mains du roi. » C’est « pour mieux mettre le “bon roi” au pied du mur » dans une mise à nu du pouvoir, longtemps réfugié derrière le mythe à bout de souffle énonçant que [« le roi est bon, la classe politique est mauvaise »http://tafra.ma/le-roi-est-bon-bout-de-souffle/], écrit Mounia Bennani-Chraïbi.

Défiance envers les partis et les politiques de développement

Les questions locales soulevées par le mouvement revêtent également une charge politique. Souvent décidés par le roi, les programmes de développement local ne font généralement l’objet d’aucune délibération, ni au niveau institutionnel ni vis-à-vis des populations. La nouvelle Constitution adoptée suite aux manifestations de 2011 « insistait sur les mécanismes de démocratie participative et de reddition des comptes. Or les populations estiment qu’elles expriment des besoins qui ne sont pas pris en compte, qu’on leur impose des modèles de développement conçus par des ‟experts” déconnectés de leurs réalités. Les populations se sentent écartées des décisions lorsqu’il s’agit de mettre en place des politiques publiques de développement. Le Hirak pointe également l’absence d’élites locales susceptibles de porter les programmes de développement et prendre en compte les forces vives existantes », juge Kenza Afsahi.

La défiance à l’endroit de la politique se manifeste aussi dans le refus de toute intervention des partis politiques et des élites locales. Les espaces de médiation, conçus par le pouvoir comme autant d’outils de démobilisation et de neutralisation de la contestation, lui auraient permis d’affaiblir le Hirak. C’est de cette façon que la stratégie de fragmentation et de clientélisation de groupes mobilisés a pu désamorcer en 2008 la contestation à Sidi Ifni, au sud du Maroc.

Le mouvement a également été une source d’émulation. Organisés sous la bannière d’un « Hirak » local, des habitants de la ville de Zagora, au sud du pays, ont manifesté pendant plusieurs semaines contre la pénurie d’eau potable, et ont obtenu le retour à une situation normale en octobre. « La surexploitation des ressources en eau est la même dans le nord et dans le sud du Maroc, dit encore Kenza Afsahi, simplement, il est plus difficile pour des cultivateurs de cannabis de revendiquer directement de l’eau, sans craindre la répression, alors qu’ils ont puisé dans les nappes phréatiques pour une activité illégale. »

« Il y a des similitudes par exemple entre la production de la pastèque dans la région de Zagora (en partie à l’origine de la pénurie d’eau potable dans la ville) et celle de la culture de cannabis dans le Rif. Dans les deux cas, les populations ont abandonné des cultures traditionnelles avec une partie consacrée au maraîchage et à l’autosuffisance, pour produire à grande échelle de nouveaux produits à destination de l’exportation, renforçant la monétarisation des échanges, dans un environnement souvent fragile. Cette surexploitation des ressources (…), constitue non seulement une entrave au développement, mais aussi une source de conflit à cause de la rareté de l’eau et de l’épuisement des sols, et pose des problèmes de sécurité alimentaire », relève la sociologue.

L’éphémère république d’Abdelkrim

Amplement couverte par les médias nationaux et internationaux et par le biais des réseaux sociaux, la contestation au Rif a fait l’objet de récits très contrastés, rendant manifestes les distorsions dans le récit officiel et contribuant à renforcer le soutien au Hirak au-delà du Rif. Le pouvoir et ses relais médiatiques ont en substance apparenté le Hirak à un mouvement sécessionniste ou ont sévèrement critiqué son « immodération », alors même que Nasser Zefzafi n’a eu de cesse d’insister sur son caractère pacifique et de prôner l’autolimitation. Cette réprobation de l’intempérance en politique prend un sens particulier au Maroc ; elle a été dirigée, du temps de la transition dans les années 1990, contre les défenseurs des droits humains, les acteurs islamistes et ceux d’extrême gauche, à qui l’on a reproché de n’avoir pas su contenir leurs revendications. L’impératif de modération délimite les formes légitimes et tolérées de l’activité politique et en exclut certaines pratiques et acteurs porteurs de conflit politisé, comme le relevait le politologue Frédéric Vairel.

L’accusation de sécessionnisme est quant à elle directement liée à l’apparition de drapeaux de la République du Rif, une République éphémère établie par Abdelkrim El-Khattabi entre 1921 et 1927. Le déploiement de ce drapeau dans les manifestations a été interprété comme une négation de l’unité nationale et l’expression d’un régionalisme exacerbé. La revivification de symboles issus de la mémoire collective du Rif, et la (re)constitution d’un imaginaire militant à partir d’expériences passées et d’épisodes de résistance confirment-elles cette hypothèse ? Il semble que non. À l’instar d’autres mouvements protestataires, elle obéit principalement à l’impératif de « faire communauté », et d’inscrire les luttes actuelles dans un récit de résistance qui dépasse les discontinuités historiques. Même si la courte expérience de la République du Rif a cristallisé, en son temps, une tension entre le modèle monarchique et le modèle républicain, et que le Rif a toujours exprimé un sentiment régional assez fort.

Face à une mémoire officielle qui a exclu toutes les références concurrentes à la prééminence de la monarchie, présentée comme principale actrice de toutes les luttes qu’a traversées le Maroc, l’apparition de tels récits semble inévitable. Dès l’indépendance, et de manière plus affirmée avec Hassan II, la elle a occupé les terrains de la mémoire collective et du récit national, dans l’optique de fabriquer une conscience historique sur mesure. Celle-ci s’est avérée à bien des égards lacunaire, et a occulté les rôles joués par d’autres figures, souvent régionales — rôles opportunément rappelés par les mouvements qui se revendiquent de leur héritage.

Le double jeu de la majorité

Après avoir condamné, le 14 mai, le mouvement de protestation, les partis de la majorité gouvernementale ont choisi d’adoucir le ton après la levée de boucliers suscitée par cet épisode. Jeudi 1er juin, ils ont publié un communiqué où ils incitaient le gouvernement à « plus d’interaction positive avec le mouvement de protestation ». Les partis de la majorité en sont réduits à cogérer les retombées d’une crise sociale sur laquelle ils n’ont pas prise, ainsi qu’à devoir justifier une répression qu’ils n’ont pas décidée — le palais gardant la main sur l’appareil sécuritaire. Ils ont cherché à limiter les coûts associés à une position tranchée en faveur ou contre la contestation, et ainsi éviter de servir de fusible à la monarchie ou être davantage accablés par le Hirak. Mais ce faisant, ils ont exposé le roi. Est-ce cela qui a poussé ce dernier à s’en prendre aux partis politiques, dans un énième discours pointant du doigt leur inanité ? Le 29 juillet, Mohammed VI a reproché à la classe politique de s’empresser « d’occuper le devant de la scène pour engranger les bénéfices politiques et médiatiques des acquis réalisés. Mais, quand le bilan est décevant, on se retranche derrière le palais royal et on lui en impute la responsabilité. »

Le procédé est pour le moins contre-productif : par ses critiques récurrentes et parfois virulentes de la classe politique, le roi s’expose davantage, et se met en position d’être sollicité par les mouvements sociaux en tant que seul acteur politique capable de répondre à leurs demandes.

Récupération des revendications

Le 13 octobre, lors du début de l’année législative, Mohamed VI a prononcé un discours qui aurait bien pu être celui du leader du Hirak, sans évoquer à aucun moment le mouvement de manière explicite. Il a insisté « sur la nécessité d’ajuster les politiques publiques aux préoccupations des citoyens, en fonction des besoins et des spécificités de chaque région », mis l’accent sur « un développement équilibré et équitable, garant de la dignité de tous, générateur de revenus et d’emplois, notamment au profit des jeunes », affirmé la nécessité d’ériger « une justice équitable et efficace » ainsi que « la généralisation de la couverture médicale et la facilitation de l’accès digne de tous à de bons services de santé. »

Le procédé est loin d’être inédit. Que l’on songe aux discours prononcés au début de son règne, durant lesquelles le souverain s’était saisi des revendications de la société civile et les avait reformulées, dans une tonalité plus consensuelle et moins politisée, sous forme d’un « nouveau concept de l’autorité ». Il a également commandité deux enquêtes sur les retards de réalisation des projets de développement à Al-Hoceïma, à la suite desquelles il a limogé quatre ministres, et a exprimé sa « non-satisfaction » vis-à-vis du travail de cinq précédents ministres, à qui « aucune fonction officielle ne sera confiée dans l’avenir », selon un communiqué du cabinet royal.

Interprétées comme une « victoire du Hirak » par une partie de l’opinion publique, ces mesures avaient relancé les espoirs d’une libération des détenus du mouvement. Mais la victoire est à relativiser : les revendications du mouvement social rifain ont été instrumentalisées pour affaiblir le Parti du progrès et du socialisme (PPS) — les deux principaux ministres du parti ont été limogés — auquel le palais n’a pas pardonné une prise de position critique envers Fouad Ali El-Himma, ami d’enfance et conseiller du roi, ainsi que pour poursuivre une purge dans l’appareil sécuritaire.

En promettant de décliner les grandes lignes d’un nouvel agenda de réformes au niveau national, et en annonçant avoir demandé à la Cour des comptes d’auditer les projets de développement lancés dans différentes régions du royaume, le roi a-t-il voulu situer ses actions non comme réponse aux demandes du Hirak, mais dans un calendrier qui ne serait pas le résultat des pressions de la rue ? Cette préoccupation transparait particulièrement dans le timing choisi, près d’un an après le début des manifestations.

Ce réajustement a néanmoins légitimé certaines demandes du Hirak. La monarchie a ainsi pu évaluer l’inefficience de sa politique de développement, ainsi que les limites de ses chantiers sociaux. Leurs réalisations ne sont pas en accord avec la communication dont elles font l’objet, renforçant le sentiment d’exclusion dans les périphéries. Saura-t-elle tirer les mêmes leçons quant à ses poussées autoritaires ? Car si l’arène protestataire a connu une évolution qui fait écho aux mutations à l’œuvre dans la société, dont « l’érosion continue de la peur des autorités, le desserrement accéléré de l’emprise des intermédiaires classiques, le renforcement des capacités de coordination d’actions collectives pacifiques et durables », comme l’écrivait en juin Mounia Bennani-Chraïbi, les réponses du palais, qui oscille entre tentatives de fragmentation des mouvements sociaux et assujettissement par la répression, restent inadaptées aux nouvelles réalités du pays.

1NDLR. L’acception courante de ce terme est : dissension, trouble, lutte fratricide, voire guerre civile au sein de l’islam.

2Entretien, décembre 2017.

3Entretien, décembre 2017.

4Myriam Catusse, « Le charme discret de la société civile. Ressorts politiques de la formation d’un groupe dans le Maroc ”ajusté” », Revue internationale de politique comparée, 2002, 9 (2), p. 297-318.